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Depuis (trop) longtemps, le nom de Stinky Toys ne s’est retrouvé inscrit au frontispice d’aucun panthéon rock, ni d’aucune monographie digne de ce nom pour retracer l’aventure peu connue d’une bande de jeunes gens qu’on désignait, à juste titre, comme modernes. On avait beau fouiller dans les brocantes et autres vides greniers, impossible de mettre la main sur l’une ou l’autre de ces deux pépites incendiaires, trésors cachés pendant trente ans dans les trous de mémoire de notre culture hexagonale. Qui est à peu près toujours en retard quand il s’agit d’honorer ses plus marginaux et géniaux artistes. Il est avéré une fois encore que la mort d’un auteur sonne comme un devoir de mémoire, l’intimation de faire revivre une œuvre, à jamais orpheline. Mieux vaut tard que jamais, diront les optimistes. Passons outre ce rendez-vous manqué entre Jacno et la reconnaissance, mis à part les dividendes encaissés pour sa ritournelle kraftwerkienne Rectangle en 1980, et replongeons à corps perdu dans ces deux chefs-d’œuvre incandescents, “gris” et “jaune” comme deux périodes en peinture.

Aux fondements de ce combo anglophile, il y a la rencontre de deux lycéens, l’un en rupture de ban, l’autre fraîchement débarquée de son Uruguay natal. C’est au cours d’une manifestation anti-Debré (Michel, pas son fils Jean-Louis), en 1973, que Denis Quillard rencontre Elli Medeiros. Une histoire d’amour entre un dandy qui avait la classe d’un Bowie et une teigne à la moue boudeuse, dont la beauté féline et magnétique allait bientôt irradier sur pellicule dans le premier court-métrage d’un cinéaste en herbe, Olivier Assayas. L’histoire d’un groupe de rock est souvent la même : une jeunesse en errance, une envie de tout foutre en l’air qui ne trouve pas le bon canal pour s’expulser… L’acte de naissance des Stinky Toys est légendaire : leur rencontre avec Malcolm McLaren dans la boutique branchée Harry Cover du quartier des Halles à Paris, puis leur participation en septembre 76 à l’affiche d’un festival punk au 100 Club de Londres au milieu de jeunes inconnus tels que The Sex Pistols, The Clash, Subway Sect et Suzie And The Banshees.

Et cette image en noir et blanc avec Elli et son look 50’s en couverture du Melody Maker, alors journal officiel à la pointe de la culture musicale. Depuis, le malentendu perdure sur le style des Stinky Toys, que l’on a associé au mouvement punk, étiquette que Jacno a toujours rejetée. Et qui n’est pas si erronée tant leur musique était en rupture avec les canons du rock de l’époque : “Have no religion, need no god. Don’t want’em cause they can’t satisfy my soul”, s’énerve Elli sur Boozy Creed. Signé en 1977 chez Polydor, label qui sort la même année, soit dit en passant, Laisse Béton de Renaud et Venise N’Est Pas En Italie de Serge Reggiani, ce premier album fait figure d’ovni, tant sur le fond que sur la forme. Jacno (guitare rythmique), Elli (chant), Albin Dériat (basse), Bruno Carone (guitare solo) et Hervé Zénouda (batterie) arborent un look strict d’étudiant aux Beaux Arts en opposition avec leur musique, magnifiquement retorse et sauvage.

Conçue par Elli, la pochette reprend l’esthétique du constructivisme, avec ses formes géométriques aux couleurs élémentaires et ses photomatons en noir et blanc, carte d’identité visuellement forte d’un groupe décidément à part. Enregistré en cinq jours au studio Ferber par Patrick Chevalot, Stinky Toys décline en dix titres et trente minutes toute une fureur de vivre. Chacun des membres joue un rôle crucial dans l’édification de ces brûlots interprétés dans l’urgence, toujours au bord du gouffre. Inspiré par Keith Richards des Rolling Stones et Pete Townshend des Who, Jacno invente un jeu de guitare inimitable à base de riffs assassins et syncopés, tandis que Bruno Carone fait retentir ses soli comme une crise de nerfs. Elli et se contorsionne et harangue une foule imaginaire de son chant à la fois pur, gouailleur et instable. Féru de mathématiques et de solfège, Albin Dériat apporte la preuve tangible qu’une basse peut passer au premier plan en dessinant de subtiles arabesques. Tout comme la batterie d’Hervé Zénouda qui émerveille par son agilité à caler des breaks improbables quand on s’y attend le moins. Une telle complexité harmonique est finalement bien plus chaotique que l’anarchie revendiquée par les Sex Pistols. Plastic Faces, City Life, Sun Sick et Lonely Lovers sont autant de coups de boutoir emblématiques d’un style inimitable, qui surprennent à chaque nouvelle écoute par leur nature profondément indomptable et mystérieuse. C’est d’ailleurs ce dernier titre que la toute jeune Lio, fan de la première heure, réinterprètera complètement en ritournelle electro acidulée sous l’intitulé Amoureux Solitaires, hymne pop des années 80.

Peu soutenu par la presse locale, mises à part les chroniques dithyrambiques d’Alain Pacadis pour le quotidien Liberation, le groupe joue fort et parfois n’importe comment sous l’effet de l’alcool, mais ne vend pas suffisamment aux yeux de Polydor, qui refuse de produire un second LP. Jacno apprécie mal cette subite défection et le fait savoir. Les Stinky Toys se retrouvent alors sur liste noire, traînant la réputation d’infréquentables voyous aux yeux des maisons de disques. La rencontre avec le vice-président de Vogue Jacques Wolfsohn, en 1979, débouche sur l’enregistrement à Villetaneuse d’un nouveau disque, toujours sans titre. En dépit de conditions de travail plus avantageuses, Jacno s’accorde mal avec les trois ingénieurs du son qui n’affichent que peu d’intérêt pour ce qui allait devenir un nouveau chef-d’œuvre maudit. Couleur solaire par excellence, le jaune éclatant de la pochette traduit bien l’évolution à l’œuvre.

Dans une veine plus apaisée et presque pop, For You ouvre ce nouveau chapitre tel un sublime éloge de l’amour mâtiné de chœurs masculins et ondulants, et réapparaîtra à deux reprises comme un fil rouge, en français sur Boomerang (1982) d’Elli & Jacno et en reprise sur Elli Medeiros (2006) d’Elli en solo. Birthday Party retrouve ce goût pour les rythmiques qui font la girouette mais se stabilise sur un refrain fédérateur où il est question de conjurer le temps qui passe : “Getting younger everyday. Gonna be a baby soon”. A plusieurs reprises, Elli délaisse l’invective pour un phrasé plus doux et se révèle mi-ange, mi-démon sur les refrains en spirales de Black Mask. Puis arrive un épilogue inattendu sous la forme d’un titre chanté en Espagnol, cet Uruguayan Dream aux accents bossa nova, illuminé d’un saxophone, qui annonce les futurs succès d’Elli comme A Bailar Calypso (1987). En guise de point final, la reprise déglinguée et dissonante de Boozy Creed du précédent album vient boucler, plus ou moins consciemment, la boucle. Car les Stinky Toys s’éteindront définitivement dans l’indifférence générale peu de temps après, laissant derrière eux une œuvre fulgurante dont on n’a pas fini de louer la fabuleuse étrangeté.
Thomas Bartel
MAGIC RPM  #143


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magicrpm - 08/06/2010 13:50
Oui, très sérieusement. Regardez l'affiche qui annonçait le festival au 100 Club – c'est assez facile à trouver via google, et vous verrez. C'était orthographié ainsi.
A. - 08/06/2010 00:35
Suzie and The Banshees? sérieusement?