Ce pourrait être le grand jeu du
printemps et de l’été. Un blind-test vicieux, histoire de piéger jusqu’au plus
arrogant des mélomanes. Pour enfin prendre une revanche sur celui qui dans la
cour de récré/à l’apéro/dans la voiture/à la fin du repas distille sa science
et rabâche ses connaissances, incollable sur la date de premier concert du
Velvet au Boston Tea Party, sur le nom du groupe originel d’Edwyn Collins, sur
le lieu de la première rave anglaise, sur la référence 100 du label Warp. Sur
le première chanson jouée par The Strokes sur le sol français. Parce que ces
“chansons” du Suisse le plus populaire en France avec Roger Federer,
enregistrées sur un matériel antédiluvien (un dictaphone !) et sans filet,
n’ont plus revu le jour dans ces versions primitives (on ne voit pas de mots
plus approprié) depuis leur sortie originelle, à la fin de l’année 1980 – elles
n’avaient pas eu l’honneur d’être retenues sur le beau coffret rétrospectif
réalisé en fin d’année passée. Et, pour l’histoire, aussi bien la petite que la
grande, il aurait été dommage qu’elles finissent par disparaître sans laisser
de Traces.
Le principal intéressé nous l’avait lui-même confié à la sortie de son très bel Eldorado (2007) : “Quand je suis arrivé en France, j’avais déjà fini une carrière, mais le public ne le savait pas. Et ne l’a d’ailleurs jamais trop su par ici”. En effet, avant de Déjeuner En Paix aux sommets du Top 50, le garçon a pas mal bourlingué. A déjà eu plusieurs vies. Originaire de la banlieue de Berne (Münchenbuchsee, pour être exact), il prend une première claque au début des seventies en découvrant Vicious de Lou Reed, se fait offrir une guitare et, influencé par son père, bricole magnétophones et autres radios avec son frère cadet Martin. Puis il claque à seize ans la porte du domicile familial, gagne Zurich et encore mineur, rêve d’art majeur. En 1976, Stephan a l’ambition de devenir cinéaste. Malgré son jeune âge, il force la porte d’une école d’art radicale, F+F, où il finit par croiser apprentis musiciens (les filles de Liliput, entre autres), aspirants graphistes (David Fishli et Peter Weiss) et autres agitateurs en tout genre. Entre temps, le punk a violemment bousculé le paysage américain, britannique puis européen. Un vent de liberté créatrice souffle sur le Vieux Continent : la France, la Belgique, l’Allemagne s’inventent enfin un présent musical et luttent pour une fois à armes égales avec les anglo-saxons. La Suisse n’est pas en reste, comme en témoignent les beaux documents que sont l’ouvrage Hot Love Swiss Punk & Wave 1976-1980 et le DVD de René Uhlmann, Punk Cocktail Zürich Scene 1976-1980. Dans ce cataclysme créatif, Eicher a sans peine trouvé ses marques, organisant concerts, happenings et performances où le chaos est toujours le bienvenu. Il en a également profité pour fonder son premier groupe, The Noise Boys, une formation… mixte qui préfigure ce que l’on appellera la musique industrielle.
Car ces jeunes gens utilisent peu ou prou tout ce qui leur tombe sous la main pour façonner des (chan)sons, de guitares en perceuses, d’aspirateurs en saxophone et synthétiseurs. Diplômé, armé d’une caméra et d’instruments divers, Stephan décide de rester dans la cité alémanique, véritable creuset de la scène helvète underground, mais rentre le week-end à Berne, pour gagner quelque argent en travaillant comme serveur Spex Club. Ce boulot, qui aurait pu rester anecdotique dans l’histoire de sa vie, va pourtant bouleverser le destin du jeune homme, le soir où la police débarque, interrompt le concert du groupe Starter et embarque tout le monde. Ou presque… Stephan Eicher est passé entre les mailles du filet, et en profite pour “emprunter” le matériel laissé en plan. En quelques heures et sur deux jours, les 16 et 17 septembre 1980, il apprivoise ces deux claviers et cette boîte à rythmes primitive qui s’offraient à lui, leur adjoint une pédale de distorsion pour enregistrer dans l’urgence, tête baissée, six morceaux du répertoire de Noise Boys et une reprise, qu’il édite pour lui et ses proches sur quelques cassettes magnétiques. C’est donc l’intégralité de ces enregistrements bricolés que Born Bad Records réédite ici, quand, à l’époque, seuls cinq titres s’étaient retrouvés sur le maxi Stephan Eicher Spielt Noise Boys, tiré à sept cent cinquante exemplaires sur le label Off Course et réalisé la “semaine où l’on a tué John Lennon”.
Preuve à charge que le rock’n’roll n’a jamais été une question de forme, mais juste de fond, ces morceaux flirtent constamment avec le danger et dégagent une forte odeur de souffre, esquissant les fondements d’un futur mélodique flirtant avec l’apocalypse. Les rythmes stroboscopiques de MiniMiniMiniMinijupe invitent à Suicide tout en annonçant les spasmes électro en solo d’Alan Vega. Avant, sur Disco Mania, les synthés ont dessiné des courbes inquiétantes, alors qu’une voix monocorde invitait à une “dance” que l’on fantasme en ballet triste filmé au ralenti. Ici et là, se multiplient les erreurs, mais peu importe. Car seul compte le moment présent. Polaroïd d’une époque où il reste encore tant à inventer musicalement parlant, Stephan Eicher Spielt Noise Boys est un disque parti en éclaireur, sans pour autant oublier de surveiller ses arrières. Les inflexions répétitives du glaçant Hungriges Afrika évoquent au loin les recherches de Steve Reich avant qu’Eicher ne besogne frénétiquement, tout en déhanchements convulsifs, une Sweet Jane méconnaissable, qu’il finit par abandonner disloquée dans le caniveau. Autant influencé par les premiers jeux vidéos (les sonorités angoissantes de Ping Pong Lied évoquent le mythique divertissement d’Arcade Pong) que les exactions soniques pratiquées du côté de la prude Albion (l’ombre de Throbbing Gristle plane entre autres sur One Second Too Late, celle de Cabaret Voltaire n’est jamais loin), le jeune homme est alors un défricheur qui s’ignore, un chercheur de la chose musicale, un savant (peut-être) fou qui tente des expériences sans bien savoir où elles pourront le mener. Sans doute était-il à mille lieues de penser qu’elles le guideraient – comme certains de ses contemporains (Soft Cell, New Order, OMD, DAF…) – vers un effrayant succès populaire. Que Stephan Eicher commencera par fuir. Avant de repartir à sa recherche.
Le principal intéressé nous l’avait lui-même confié à la sortie de son très bel Eldorado (2007) : “Quand je suis arrivé en France, j’avais déjà fini une carrière, mais le public ne le savait pas. Et ne l’a d’ailleurs jamais trop su par ici”. En effet, avant de Déjeuner En Paix aux sommets du Top 50, le garçon a pas mal bourlingué. A déjà eu plusieurs vies. Originaire de la banlieue de Berne (Münchenbuchsee, pour être exact), il prend une première claque au début des seventies en découvrant Vicious de Lou Reed, se fait offrir une guitare et, influencé par son père, bricole magnétophones et autres radios avec son frère cadet Martin. Puis il claque à seize ans la porte du domicile familial, gagne Zurich et encore mineur, rêve d’art majeur. En 1976, Stephan a l’ambition de devenir cinéaste. Malgré son jeune âge, il force la porte d’une école d’art radicale, F+F, où il finit par croiser apprentis musiciens (les filles de Liliput, entre autres), aspirants graphistes (David Fishli et Peter Weiss) et autres agitateurs en tout genre. Entre temps, le punk a violemment bousculé le paysage américain, britannique puis européen. Un vent de liberté créatrice souffle sur le Vieux Continent : la France, la Belgique, l’Allemagne s’inventent enfin un présent musical et luttent pour une fois à armes égales avec les anglo-saxons. La Suisse n’est pas en reste, comme en témoignent les beaux documents que sont l’ouvrage Hot Love Swiss Punk & Wave 1976-1980 et le DVD de René Uhlmann, Punk Cocktail Zürich Scene 1976-1980. Dans ce cataclysme créatif, Eicher a sans peine trouvé ses marques, organisant concerts, happenings et performances où le chaos est toujours le bienvenu. Il en a également profité pour fonder son premier groupe, The Noise Boys, une formation… mixte qui préfigure ce que l’on appellera la musique industrielle.
Car ces jeunes gens utilisent peu ou prou tout ce qui leur tombe sous la main pour façonner des (chan)sons, de guitares en perceuses, d’aspirateurs en saxophone et synthétiseurs. Diplômé, armé d’une caméra et d’instruments divers, Stephan décide de rester dans la cité alémanique, véritable creuset de la scène helvète underground, mais rentre le week-end à Berne, pour gagner quelque argent en travaillant comme serveur Spex Club. Ce boulot, qui aurait pu rester anecdotique dans l’histoire de sa vie, va pourtant bouleverser le destin du jeune homme, le soir où la police débarque, interrompt le concert du groupe Starter et embarque tout le monde. Ou presque… Stephan Eicher est passé entre les mailles du filet, et en profite pour “emprunter” le matériel laissé en plan. En quelques heures et sur deux jours, les 16 et 17 septembre 1980, il apprivoise ces deux claviers et cette boîte à rythmes primitive qui s’offraient à lui, leur adjoint une pédale de distorsion pour enregistrer dans l’urgence, tête baissée, six morceaux du répertoire de Noise Boys et une reprise, qu’il édite pour lui et ses proches sur quelques cassettes magnétiques. C’est donc l’intégralité de ces enregistrements bricolés que Born Bad Records réédite ici, quand, à l’époque, seuls cinq titres s’étaient retrouvés sur le maxi Stephan Eicher Spielt Noise Boys, tiré à sept cent cinquante exemplaires sur le label Off Course et réalisé la “semaine où l’on a tué John Lennon”.
Preuve à charge que le rock’n’roll n’a jamais été une question de forme, mais juste de fond, ces morceaux flirtent constamment avec le danger et dégagent une forte odeur de souffre, esquissant les fondements d’un futur mélodique flirtant avec l’apocalypse. Les rythmes stroboscopiques de MiniMiniMiniMinijupe invitent à Suicide tout en annonçant les spasmes électro en solo d’Alan Vega. Avant, sur Disco Mania, les synthés ont dessiné des courbes inquiétantes, alors qu’une voix monocorde invitait à une “dance” que l’on fantasme en ballet triste filmé au ralenti. Ici et là, se multiplient les erreurs, mais peu importe. Car seul compte le moment présent. Polaroïd d’une époque où il reste encore tant à inventer musicalement parlant, Stephan Eicher Spielt Noise Boys est un disque parti en éclaireur, sans pour autant oublier de surveiller ses arrières. Les inflexions répétitives du glaçant Hungriges Afrika évoquent au loin les recherches de Steve Reich avant qu’Eicher ne besogne frénétiquement, tout en déhanchements convulsifs, une Sweet Jane méconnaissable, qu’il finit par abandonner disloquée dans le caniveau. Autant influencé par les premiers jeux vidéos (les sonorités angoissantes de Ping Pong Lied évoquent le mythique divertissement d’Arcade Pong) que les exactions soniques pratiquées du côté de la prude Albion (l’ombre de Throbbing Gristle plane entre autres sur One Second Too Late, celle de Cabaret Voltaire n’est jamais loin), le jeune homme est alors un défricheur qui s’ignore, un chercheur de la chose musicale, un savant (peut-être) fou qui tente des expériences sans bien savoir où elles pourront le mener. Sans doute était-il à mille lieues de penser qu’elles le guideraient – comme certains de ses contemporains (Soft Cell, New Order, OMD, DAF…) – vers un effrayant succès populaire. Que Stephan Eicher commencera par fuir. Avant de repartir à sa recherche.