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À Brooklyn, dans la pépinière de têtes chercheuses grandies à l’ombre du grand Sufjan Stevens, c’est la plus jeune pousse qui a pris le dessus. Annie Clark est née en 1982, le temps et le talent sont de son côté. Éclos sur le terreau fertile d’une pop sophistiquée profondément marquée par le jazz vocal, Marry Me (2007) était une extraordinaire entrée en matière. À sa place, on se serait fait des cheveux blancs à l’heure de donner une suite à un album d’une telle classe. Mais les boucles de la jeune femme sont toujours parfaitement brunes, et c’est avec une stupéfiante facilité qu’Annie Clark surclasse ce coup d’essai par un véritable coup de maître. Actor est un très grand disque, une œuvre belle et vivifiante qui devrait faire date et imposer St. Vincent comme l’une des plus importantes révélations des années 2000.

Avec un travail remarquable sur des rythmiques resserrées, l’Américaine réoriente ses chansons vers une pop efficace aux arrangements toujours plus fous et fouillés. Avec une pointe d’électronique çà et là, Annie juxtapose, superpose, triture, échantillonne, colle et décolle, enroule et déroule des mélodies d’une beauté surréaliste. The Strangers joue sur des motifs répétitifs (chœurs, accordéon, claviers, gribouillis), avant d’imploser sous la pression de guitares saturées. Cuivres et vents soufflent pour lancer Black Rainbow sur les rails d’un long crescendo, qu’on atteint transporté par un tapis de claviers roulants. Chœurs en bandoulière, Laughing With A Mouth Full Of Blood envoie sa mélodie dans les cordes frissonnantes d’un orchestre romantique.

Ce qu’il pouvait y avoir de précieux autrefois chez Annie Clark vole aujourd’hui en éclats dans un tourbillon d’idées puissantes, qui semblent à la fois spontanées et ultra sophistiquées (le rouleau compresseur electro grésillant Marrow ou l’implacable single Actor Out Of Work, qui pilonne le cerveau). Aussi souple que les mélodies, la voix est renversante, passeport à validité permanente vers le septième ciel. Mais ce qui frappe le plus, c’est l’intelligence avec laquelle les morceaux sont agencés pour former une œuvre qui respire, cohérente et en mouvement, périple dépaysant sur les cimes de la pop moderne américaine. Au grand air.
Vincent Théval
MAGIC RPM  #132


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