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Portrait - Mark Linkous de Sparklehorse

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Le mois de décemb' venu, l'heure des bilans carillonne à tous les étages. Vous connaissez déjà une partie de notre tableau d'honneur des albums, singles et autres groupes de 2009, le détail restant à découvrir dans le cinquième volume de Hors-série 365 Chroniques actuellement en kiosque. Dans ce même numéro, vous trouverez aussi les portraits de nos dix personnalités de l'année, de Dayve Hawk à Benjamin Biolay en passant par Steve Beckett, Caroline Polachek ou... Mark Linkous ! Nous y voilà. Voici le profil nourri du leader cintré de Sparklehorse.



Disparition de Michael Jackson (dont le corps s’est littéralement subtilisé au regard du monde entier pendant plusieurs jours, après la cérémonie d’adieu organisée par sa famille), succès insensé du film Paranormal Activity, beauté magnétique de l’album éponyme de Dead Man’s Bones, l’année fut hantée par les fantômes. Nostalgiques, angoissants, émouvants. Le phénomène a touché l’un de nos héros : effacement progressif de Mark Linkous, âme damnée d’un disque qui n’existe pas (Dark Night Of The Soul), voix évaporée ou ensevelie sous les arrangements électroniques d’un autre musicien (Sparklehorse + Fennesz), présence lors d’une cérémonie en hommage à une défunte sublime (A Life Along The Borderline : A Tribute To Nico, donné en Italie au printemps par John Cale avec Lisa Gerrard, Mark Lanegan, Mercury Rev, Soap & Skin et l’ami Linkous).

De ces projets, celui qui erre encore dans les limbes de ce cimetière en devenir qu’est l’industrie du disque, est assurément le plus beau mais aussi le plus symptomatique de l’époque. Dans sa conception, sa réalisation, son approche pluridisciplinaire, sa publicité, sa grandeur et sa chute, Dark Night Of The Soul est le parfait objet moderne. En 2005, Danger Mouse rejoint Mark Linkous dans son studio, au cœur des montagnes de Caroline du Nord, pour travailler à la réalisation de Dreamt For Light Years In The Belly Of A Mountain (2006). Le ténébreux maître d’œuvre de Sparklehorse bute sur une chanson, qu’il ne veut pas chanter. Le morceau s’appelle Revolution, c’est la première graine d’un projet qui va germer pendant deux années, durant lesquelles les deux hommes se retrouvent régulièrement à Los Angeles pour enregistrer une palanquée de chansons que Linkous a dans sa besace mais sur lesquelles il ne souhaite pas poser sa voix. Extension du domaine de l’invisibilité. Listes, amis, héros, voisins, coups de téléphones, séances en studio de part et d’autre de l’Atlantique et Dark Night Of The Soul prend forme. Sous la houlette de Gruff Rhys, Revolution devient l’immense Just War, à l’image d’un disque fascinant, porté non seulement par des morceaux et des voix mémorables mais aussi par une science du son stupéfiante. Les univers de Danger Mouse et Mark Linkous ont fusionné en un parfait assemblage de rock baroque anesthésié et de post-soul impressionniste. Distorsions, saturations, vapeurs électroniques enveloppent en douceur les voix de Julian Casablancas, Suzanne Vega, Jason Lytle, Black Francis, Wayne Coyne, Vic Chesnutt, James Mercer, Nina Persson ou… David Lynch. La rencontre avec ce dernier est déterminante. Dark Night Of The Soul sera aussi un livre. Après écoute d’une première version du disque, le réalisateur de Mulholland Drive (2001) accepte d’habiller visuellement le projet. Mieux, il l’emmène dans un ailleurs fantomatique, avec une série de natures mortes nocturnes surréalistes et magistrales.

Toujours hanté par une vision souterraine de l’Amérique des suburbs, par des flashs d’un quotidien vrillé par des forces obscures, Lynch réalise des photos d’une grande puissance, où de l’ombre surgissent des couleurs parfois trop éclatantes pour rassurer. C’est une sorte de prolongement d’Inland Empire (2006), divagation poétique violente et mystérieuse. Lancé comme un film par de mystérieuses affiches au printemps, Dark Night Of The Soul agite la planète rock jusqu’au coup de théâtre que chacun connaît : EMI refuse de sortir le disque, sans qu’on sache très bien pourquoi. L’un des plus gros zombies de l’industrie du disque se tire une balle dans le pied. Provocation géniale : le livre sort accompagné d’un Cd vierge que Danger Mouse invite à chacun utiliser à sa guise. Les treize chansons sont disponibles partout sur l’Internet. Do it yourself. Au cœur du projet le plus spectaculaire et merveilleux de l’année, actif sur plusieurs fronts, aperçu sur scène ici et là, Mark Linkous est resté en retrait, mystérieusement muet, comme étranger à l’agitation de notre monde. Une présence désincarnée mais obsédante, une œuvre qui parle seule, c’est à cela que l’on reconnaît les plus beaux fantômes, souverains dans la nuit noire de l’âme.
Vincent Théval


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