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Entrevue - novembre 2006 de Sparklehorse

interviews
Ses deux premiers albums, Vivadixiesubmarinetransmissionplot (1995) et Good Morning Spider (1998), lui valurent d'être considéré comme l'un des plus merveilleux trésors cachés du folk-rock américain. En 2001, le classique instantané It's A Wonderful Life lui permit d’être adoubé par ses paires et les connoisseurs. Puis plus rien. Le chant tantôt caressant, tantôt virulent de Mark Linkous – l’unique créateur du groupe fantoche Sparklehorse, si l'on excepte le fidèle batteur Scott Minor – s'était éteint, laissant la pop affectée orpheline de son plus beau martyr. L'abattement surmonté, l'Américain revient avec Dreamt For Light Years In The Belly Of A Mountain. Récit d'une étincelante renaissance.



Cinq années. Si longues que l'on désespérait d'entendre un jour le successeur du magnifique It's A Wonderful Life. Certes, un bref communiqué diffusé en avril dernier raviva soudainement notre envie, mais ce lustre fut aussi celui des vaines annonces. On préférait donc patienter, encore un peu, afin de ne pas déchanter, à nouveau. Puis l'attente fut dissoute et le désir radieusement rassasié par l'écoute estivale de Dreamt For Light Years In The Belly Of A Mountain. Un retour en grâce tant espéré qui, peu de temps après, prend littéralement corps devant nous. Cheveux bruns hirsutes, lunettes noires aux montures imposantes, le grand échalas Mark Linkous bringuebale sa silhouette claudicante le long des murs du septième et dernier étage d'un hôtel cossu du XVIe arrondissement. La chambre où nous avons été conviés est baignée par le soleil d'un été tirant ses dernières cartouches de lumière dans le ciel parisien.

Une seule consigne avant le début de l'entrevue : “Ne lui parlez surtout pas de sa dépression”. On ne lui en parlera pas, donc. Mais lui, oui. “Je ne peux même pas vous dire à quel moment j'ai réellement commencé à retravailler”, avoue d'emblée le chanteur, le débit lent et encombré. “Il me semble avoir enregistré de nouvelles chansons en 2002 ou 2003… Mais je ne sais plus exactement”, tergiverse-t-il, avant de trancher : “Cette période est un énorme trou noir". Un trou noir près duquel le conduisirent les attentats du 11 Septembre et leurs conséquences sur la marche du monde – “Depuis cet évènement, démontrer que les Américains ne sont pas tous des destructeurs fait partie de mon travail”, assène-t-il), puis au fond duquel le précipitèrent plusieurs décès survenus au sein de son entourage. “Encore récemment, le meurtre d'un ami proche m'a profondément marqué. Un crime horrible, aussi hasardeux qu'effroyable”. L'ami en question s’appelait Bryan Harvey, leader du groupe House Of Freaks, assassiné en Virginie avec l'ensemble de sa famille par un tueur en série, lors du nouvel an dernier. It's A Wonderful Life nous disait-il...

ENTOURAGE MALSAIN
Lorsque les faits s'acharnent à démentir avec aplomb le sens des mots utilisés, ces derniers prennent parfois une tournure atrocement ironique. De courtes collaborations avec Daniel Johnston et Christian Fennesz n'y font rien, l'Américain n'a plus l'âme à remonter en selle. Amputée. Déchirée. Flinguée. “Avec tout ce qui se passait autour de moi, je ne voyais plus l'intérêt d'entrer en studio. Le temps passant, j’ai fini par penser qu'un nouveau disque de Sparklehorse n'intéresserait personne", renchérit le chanteur. Face à cet homme apparemment dénué d'ironie et de faux-semblants, devant cet être à l'humanité exacerbée que son entourage s'ingénie à manipuler avec des pincettes afin de ne pas heurter l'hypersensibilité vrillant son esprit à fleur de peau, on a peu de mal à croire en cette perte de volonté créatrice, conséquence logique d'une dépression réelle et viscérale, d'un affaiblissement maladif dramatiquement banal en ces temps accidentés. Pourtant, en dehors des inévitables difficultés financières qui l'obligent à se remettre au travail tant bien que mal, deux évènements vont peu à peu sortir Mark Linkous de la léthargie musicale dans laquelle il sombrait irrémédiablement.

D'abord, le départ de sa Virginie natale pour gagner la proche Caroline du Nord, afin d’investir une propriété nichée au sommet d'une montagne. “Mes amis m'ont imposé ce changement pour m'éloigner d'un entourage malsain. Les dealers, par exemple… Mais je m'isolais de plus en plus”. Le musicien réaménage là-bas son studio Static King, équipement sur lequel il a enregistré la majeure partie de ces deux premiers albums. Mais la courte migration ne suffit pas vraiment. Une rencontre décisive va changer la donne. “Des proches m'envoyaient des disques pour me motiver”, raconte l'éminence grise de Sparklehorse, sur un ton toujours aussi monocorde. “Parmi eux, se trouvait le Grey Album, que j'ai adoré. J'ai toujours apprécié les productions hip hop pour leur côté déviant, irrévérencieux. J'ai demandé à mon manager de prendre contact avec son auteur, et il s'est avéré que Danger Mouse était un grand fan de mon travail. Il a donc facilement accepté de venir chez moi”. Une union hautement improbable, tant l'amateur de country ne semble avoir en commun avec le producteur hip hop le plus en vogue du moment que le goût pour les patronymes animaliers… Peu importe, une admiration réciproque suffit à engendrer l'alchimie. “Je lui ai fait écouter de vieilles démos, qu'il s'est ingénié à triturer, à détourner. Il m'a redonné confiance en me prouvant que j'étais toujours capable d'écrire”. Dreamt For Light Years… est en marche. Pour de bon.

Linkous s'imagine à nouveau en compositeur. Un songwriter d'exception esquissant avec assurance et ingéniosité les cimes mélodiques d'un alliage fantasmé entre sensibilité pop, résurgences rock et accents folk ancestraux. Là où certains reprochaient au précédent ouvrage d'abandonner la spontanéité et les racines sonores des débuts en adoptant une langueur nouvelle, étoffée par l'attirail habituel du routier de la production atmosphérique Dave Fridmann, ce quatrième effort se révèle plus court, plus immédiat. “Quelques titres datent du précédent enregistrement (ndlr. la catharsis électrique Ghost In The Sky figurait sur la version japonaise de It's A Wonderful Life, Morning Hollow en était le morceau caché tandis que le limpide Shade And Honey a été composé pour le film Laurel Canyon en 2002 et chanté par l'acteur Alessandro Nivola), mais je ne les avais pas conservés car je les trouvais trop pop. Ils ne correspondaient pas à l'humeur générale de l'album”.

POMPE À MORPHINE
Au-delà du débat lancé par les éternels pourfendeurs d'une authenticité originelle (au sujet de Sparklehorse et de bien d'autres), Dreamt For Light Years… s'avère être à la hauteur d'une discographie exemplaire tutoyant en permanence l'excellence et exsudant une sentimentalité rendue presque palpable par une interprétation d'une sincérité géniale. En guise d'épilogue, la chanson-titre nous fait par exemple évoluer en plein songe, bercé par un écho de piano et le bourdonnement d'un Mellotron. Déjà croisé sur le Ep Gold Day (2001) sous le titre Maxine – le prénom de la grand-mère de Mark –, ce long instrumental “a été enregistré par accident, à Barcelone”, nous divulgue-t-il. “J'avais quitté le studio tard le soir. En revenant le lendemain matin, je me suis aperçu qu'une boucle de guitare avait tourné toute la nuit. J'y ai rajouté les arrangements en m'inspirant d’un morceau de Gavin Bryars, Jesus’ Blood Never Failed Me Yet (ndlr. en 1971, ce musicien anglais avait élaboré une boucle interminable à partir de l'enregistrement d'un clochard qui improvisait un chant vibrant). Je cherchais à reproduire cet effet de répétition, qui crée une émotion bien particulière, très intense”. Le résultat ? Dix minutes d'un somnifère divin, au terme desquelles l'auditeur se trouve envahi par une sensation infinie de réconfort.

“C'est mon morceau favori. Le bip qui le rythme est une réminiscence de mon séjour à l'hôpital, en Angleterre (ndlr. en 1996, une overdose de Valium et d'anti-dépresseurs suivie d'une chute dans les escaliers valurent au malheureux une longue hospitalisation, et une convalescence éternelle). Il imite le bruit qu'émettait ma pompe à morphine lorsque je la faisais fonctionner”. Un aveu rappelant qu'à chacune de ses apparitions, Mark Linkous nous conte son lot de malheurs, que ce soit par cette musique affligée d'une mélancolie immaculée ou ces paroles évocatrices d'un destin cabossé. Mais cette fois-ci, l'horizon semble (a priori) dégagé. L'artiste a ainsi déjà planifié deux nouveaux enregistrements. Le premier en compagnie de Christian Fennesz (“dans les six prochains mois”, précise-t-il), le second avec Danger Mouse, dont l'influence sonore s'avère finalement assez discrète sur Dreamt For Light Years…. “Il s'agira d'une véritable collaboration. Le projet s'appellera Danger Horse, un mélange de pop et de hip hop”. Une annonce diablement excitante, tant le talent du producteur-compositeur se révèle grandissant à chaque nouvelle association, le dernier exemple en date étant bien sûr Gnarls Barkley. “Je ne sais pas encore si je chanterai dessus”, détaille Mark. “J'aimerais plutôt inviter les gens que j'aime : Sophie (ndlr. Michalitsianos, alias Sol Seppy), Nina (ndlr. Persson), Beth Gibbons ou Tom Waits”. Cette alliance enchaînée à la sortie de ce quatrième album augure-t-elle d'une envie définitivement retrouvée ? “Il y a tant de choses négatives qui nous entourent”, confie alors Linkous, lassé par le jeu des questions-réponses. “Mais dorénavant, j'essaie de ne plus m'inquiéter. Je lutte chaque jour contre la mélancolie qui a tendance à m'envahir naturellement. La dernière fois que je me suis laissé aller, j'ai mis cinq ans à refaire un disque".
AnnA Lester
MAGIC RPM  #105


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