En kiosque actuellement Commander

It's A Wonderful Life de Sparklehorse

chronique d'album
C'était il y a six ans, l'un de ces (trop) rares moments magiques. De ceux qui laissent une trace indélébile... Car, dès l'instant précis où l'on découvrit Sparklehorse grâce à Homecoming Queen, la première chanson de son premier album, une évidence est apparue : Mark Linkous serait notre homme. Lui, mieux que quiconque, saurait accompagner notre quotidien, mettre en musique ce vague à l'âme qui s'abat parfois sur nos pauvres têtes sans que l'on n'y comprenne rien. La raison ? La dépression chronique, qui, au-delà de nourrir son art, plonge régulièrement le musicien dans des abîmes qu'on ne souhaiterait à personne. Assurément l'un des meilleurs premiers albums de l'histoire de la musique pop, Vivadixiesubmarinetransmissionpilot s'impose surtout comme la genèse d'une thérapie collective appliquée à cerner la schizophrénie de son auteur, écartelé entre punk et country. On ne sortira soi-même pas complètement indemne de l'univers de ce motard condamné à la chaise roulante pour cause de mélange de substances douteuses... Sale destin.

Rongé par les angoisses de la paralysie puis retourné inespérément à la station verticale, le bidouilleur solitaire, alors en maison de repos, s'attelle à l'écriture de Good Morning Spider et réalise l'impossible : éclipser son prédécesseur en multipliant les expérimentations les plus folles. Ce deuxième album, excessif et fascinant ressemble aux croquis d'un enfant mal dans sa peau, fuyant le contact des hommes et obsédé par les animaux chiens, chevaux et araignées composent son bestiaire intime qui peuplent les alentours de sa maisonnette et de son minuscule studio, sis en Virginie. Reconnu depuis belle lurette par certains de ses pairs Radiohead, entre autres, n'est pas avare en éloges sur l'écriture tarabiscotée de ce personnage pour qui excentricité semble rimer avec simplicité , Mark Linkous n'en a pas moins toujours gardé les pieds sur terre, à des années-lumière d'un music business qui continue désespérément de lui faire les yeux doux... Mais il n'en a cure, sûr de son fait, de son droit, trop heureux de sa liberté. Comme on le comprend... AvecIt's A Wonderful Life, il a pourtant appliqué à merveille la politique du changement dans la continuité. Continuité, car il continue de travailler dans son home-studio de fortune, d'utiliser tout instrument qui tombe entre ses mains agiles, n'hésitant pas à associer sampler et Mellotron, Casio et Wurlitzer pour habiller des chansons dont il pioche sans vergogne l'inspiration dans le patrimoine de la musique américaine. Chassez le naturel, et il revient au... Changement, parce que cet homme nommé- groupe s'est enfin senti prêt à s'ouvrir au monde extérieur, convoquant au gré de ses envies des invités parfois attendus on pouvait se douter qu'il partageait avec PJ Harvey une certaine communauté d'esprit , parfois plus saugrenus personne n'aurait parié sur sa rencontre avec la blonde Nina Persson des Cardigans.

Il s'est même payé le luxe de collaborer avec l'un de ses héros, Tom Waits le temps d'un Dog Door que l'on jurerait échappé d'un disque de Tricky , et a enfin accepté de sortir de sa tanière pour aller à la rencontre des producteurs Dave Fridmann, à New York, ou John Parish, à Barcelone. Mais après tout, ces noms, aussi prestigieux soient-ils, n'ont que peu d'importance dans le sujet qui nous intéresse ici. À savoir le génie d'un type à l'allure ordinaire on imagine que dans son bled, tous les hommes ressemblent à Mark Linkous capable d'assimiler ses marottes et de signer un troisième album surpassant les espoirs et les rêves même les plus fous qu'on avait nourris lors des écoutes répétées de ses deux premiers disques. Bien sûr, il tirera toujours sa révérence à Neil Young le hargneux et merveilleux Piano Fire ou le superbement mélancolique Eyepennies, lointain cousin de Only Love Can Break Your Heart. Non, il n'oubliera sans doute jamais les chansons de Charlie Rich ou Johnny Cash, Sea Of Teeth et son piano crépusculaire, Little Fat Baby tout en retenue distinguée...

Qu'importe : l'homme ne tombe jamais dans le mimétisme et s'est depuis bien longtemps émancipé d'un joug que d'autres porteront toute leur vie, en n'hésitant jamais à tourner le dos aux coutumes, ajoutant ici une boîte à rythmes brinquebalante, là, des cordes majestueuses. Sobre et fascinant, It's AWonderful Life est une oeuvre majeure, à l'humilité troublante, parsemée de comptines pernicieuses cet Apple Bed sur lequel on rêve de s'allonger pour l'éternité , de rage maîtrisée l'impeccable King Of Nails , ou d'instantanés mélodiques éloquents les splendides Gold Day et Comfort Me, dignes d'un Brian Wilson qui aurait préféré la campagne de Virginie aux plages de la Californie. De ce disque, on aurait envie de dire qu'il vient clore une trilogie. Non pas la trilogie entamée en 1996 par cet OVNI que fut Vivadixie..., mais plutôt celle qui a débuté en 1998 par l'intermédiaire du Deserter's Songs de Mercury Rev, poursuivie un an plus tard par The Soft Bulletin de The Flaming Lips... Soit trois albums déjà capitaux et capiteux , où le passé se conjuguent au futur, où le poids de la tradition n'a su résister à la puissance de l'émotion.
Renaud Paulik et Christophe Basterra
MAGIC RPM  #52
article extrait de :
MAGIC RPM #52 Commander ce numéro


Réagissez

Votre réaction :

Votre pseudo :

Prévisualiser