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interview 2004 / Politics de Sébastien Tellier

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Alors que son nouvel album Sexuality est bientôt dans les bacs, Sébastien Tellier dévoilait dans les pages de magic son programme Politics, il y a près de quatre ans déjà…
Par Franck Vergeade, in magic #77


Pour un baptême du feu, ce fut au mieux un bizutage, au pire un calvaire. Quelques jours après la volée de bois vert reçue dans la presse en général et dans Libération en particulier (“Sébastien Tellier sur scène, on dirait un garagiste de Montrouge imitant Édouard Baer faisant des chansons de Michel Berger lors d'un réveillon”) pour son concert des Transmusicales de Rennes, Sébastien Tellier nous reçoit Au Petit Chavignol, café-restaurant du XVIIème arrondissement, véritable QG sis non loin de son domicile parisien. Entre gueule de bois et état grippal, l’auteur barbu de l’important Politics, sosie plus vrai que nature de l’acteur américain Kevin Gage (Heat), n’élude pas d’entrée le sujet qui fâche. “On peut dire que ce concert était proche de la… transe. (Sourire.) J’y ai quand même pris un certain plaisir, malgré les problèmes techniques qui ont rendu presque inaudibles les synthés. Je n’ai pas été à la hauteur des difficultés qui se sont présentées à moi, et j’ai craqué comme une fillette…” L’absence d’ingénieur du son attitré, imputable à une attitude suicidaire de sa maison de disques, et la beauferie d’une partie de l’assistance bretonne n’ont fait qu’accroître le fossé entre l’artiste et le public. Mais l’essentiel est ailleurs, dans ce disque bluffé et bluffant, qui frise l’excellence (La Ritournelle, une chanson universelle) autant que l’emphase (Zombi), la gaucherie touchante (Mauer) que la justesse exemplaire (Broadway). En conséquence de quoi, on tend le micro à ce nouveau tribun, autant promis à la popularité qu’à l’hilarité, mais jamais à l’indifférence. C’est au choix : à vous d’écouter sa musique et/ou d’entendre son discours.

La genèse musicale de Politics n’est-elle pas à chercher dans le dernier titre de ton premier album, Black Douleur ?
À l’époque où j’ai achevé L’Incroyable Vérité, j’avais envie de faire autre chose que cette musique-là. D’ailleurs, j’ai ajouté ce dernier morceau assez longtemps après les autres, presque six mois après. C’était déjà la tentative d’échapper au premier album. Et mon nouveau disque en est la concrétisation totale.

De quel ordre étaient tes ambitions artistiques ?
Pour le public, j’ai toujours envie que mes notes soient jouissives, mes changements d’accords savoureux, mes mélodies enveloppantes et oniriques. Le sentiment, l’émotion et la profondeur constituent ma base de départ. Pour le reste, je ne me fixe aucune autre barre de qualité. J’aime autant la merde que la beauté. À l’écoute de Politics, l’influence de certaines comédies musicales est particulièrement prégnante… C’est évident que West Side Story a beaucoup joué. Car dans Politics, tout est teinté de gangs, de mafias, de ligues. Il y a aussi l’influence de toute la musique californienne : Beach Boys, Mamas And Papas, Eagles… Mais le vrai point de départ a été mon concept de Politics. Autrement dit, s’adresser à une minorité. Parce que je n’avais jamais pensé jusque-là faire de la musique qui sonne mexicaine ou vieille série allemande. Sur cet album, j’ai essayé de faire coller ma musique à ma pensée plutôt que l’inverse. De plus, ça me permettait de faire une campagne plutôt que de la promotion. Au moins, je fais partie des rares qui peuvent vraiment s’exprimer d’un point de vue politique, même si je ne suis absolument pas crédible. Mais je peux au moins dire à mes potes que je dispose d’une tribune sur Internet, où des milliers personnes peuvent aller me regarder exprimer mes idées. De ce fait, je suis désormais quelqu’un. Parce que je parle, je ne suis plus muet.

Quelle était ton idée politique première ?
Tout a commencé avec les Wet Backs, les Mexicains qui veulent passer aux États-Unis (ndlr. beaucoup d’entre eux y entrent clandestinement, en franchissant à la nage le Rio Grande, d’où leur nom de Wet Backs, ou Dos mouillés). Je voulais parler de la détresse en général, comme toujours dans la musique. Eux me plaisaient beaucoup. Et si j’ai longtemps vomi le tunning, c’est-à-dire les voitures kittées, je me dis finalement que les jantes chromées, les flammes, le style chicano, c’est pas mal du tout… (Sourire.) D’ailleurs, en tournant avec Air, je suis allé à Los Angeles plusieurs fois, où tout est hyper teinté chicano. J’ai donc écrit League Chicanos, la deuxième chanson de l’album qui aborde le thème de l’immigration. Après quoi, il fallait que je parle aussi de l’Amérique, des Allemands qui ont subi la chute du mur de Berlin, des travailleurs, des opprimés en général…

Cette démarche a aussi guidé la pochette du disque, où tu figures grimé en Indien d’Amérique ?
Exactement. Cette pochette montre un leader qui va droit dans le mur. Ça se voit tout de suite. J’espère bien exprimer le rejet de la chose politique à travers ce que je fais. En étant un surgogol au niveau médiatique, j’ai l’impression de ne pas être au-dessous des soi-disant mecs sérieux. Malgré leur débilité revendiquée, mes propos se tiennent autant que les leurs. Le style indien est le style qu’il me faut. D’ailleurs, je compte bientôt me faire tatouer un Indien sur la poitrine. (Sourire.)

FROU-FROU
Le concept politique ne risque-t-il pas d’amoindrir la force mélodique, harmonique de ton album ?
Ce concept m’a aidé à construire mon disque. Il va aussi m’aider à le vendre. Et puis, j’ai l’impression que la belle musique a encore plus de saveur quand on s’imagine que c’est un petit con qui l’a composée. Ce côté enfant gâté peut évidemment me desservir. D’autant que je suis quelqu’un tout en frou-frou et gnangnan qui peut agacer encore davantage, mais je considère qu’il s’agit du top du style. (Sourire.)

Tu te considères donc comme un enfant gâté ?
Je le pense, effectivement. Je n’ai jamais eu trop de mal dans la vie, grâce à mes parents. Quand je me suis lancé dans la musique, qui est le point de départ de ma vraie vie, j’ai commencé à comprendre les problèmes auxquels tu dois faire face quand ton activité te tient autant à cœur. Depuis, je ne sais pas si je suis gâté ou maudit. Parce que je suis à la fois l’ennemi de l’underground et de la variété.

Rétrospectivement, comment juges-tu L’Incroyable Vérité ?
Je le vois comme le résultat de mon trip d’adolescent, de ce que je créais avec mes potes dans mon appartement du XVIIème arrondissement. C’était la période où l’on était des vrais fans de musique au sens pur. On écoutait dans le noir un disque du début à la fin, allongé dans le canapé ou parterre. À l’époque, je voulais faire un disque qui plaise à tous les jeunes, mais en réalité, il a surtout plu aux personnes qui ont eu le courage d’éteindre la lumière et de l'écouter en entier. Toutes celles qui ont une autre façon de consommer la musique, je n’ai pas pu les atteindre ou leur parler. Elles ont retenu un hurlement de femme ou son infinie tristesse. En fait, à travers une musique léchée et archisentimentale, il fallait décoder la fuite de la difficulté à sortir de mon enfance. Je glorifiais déjà la joie et le fun. Mais mon album n’a pas du tout été perçu ainsi.

Ce premier disque était déjà conceptuel…
J’ai ça en moi. De toute façon, je ne peux pas envisager de disque sans concept fort, parce que je n’arriverais pas à composer réellement. Il faut que j’aie des envies pour pouvoir bien composer. J’ai besoin d’une motivation intellectuelle, même si elle est pitoyable. Si je me prenais d’une passion pour la tradition du blé en Lorraine, ça m’aiderait peut-être à sortir des notes magnifiques.

Par quel instrument es-tu venu à la musique ?
Très jeune, j’ai eu pas mal de guitares à Noël, suivi d’un quatre-pistes, puis d’un synthé et des boîtes à rythmes. Si bien qu’à quatorze ans, j’avais déjà un home-studio. J’ai donc toujours eu cette culture-là. J’ai arrêté mes études après le baccalauréat. J’ai même dû les finir par correspondance. D’ailleurs, j’ai très mal vécu l’école.

Pourtant, l’ambition symphonique de Politics s’accommode mal d’un petit studio d’enregistrement.
Comme j’avais de grandes ambitions en termes d’orchestrations, Philippe Zdar (ndlr. Cassius, Motorbass) m’a prêté un studio immense de 300m2, rue des Martyrs, à Paris. Sans Philippe, le disque n’aurait pas existé. Il m’a soutenu et pris en main d’une manière totalement admirable. Dans ce studio, j’ai seulement occupé un petit coin de 15m2, dans lequel j’ai entassé tout mon matériel. En revanche, j’ai fait venir plein de musiciens additionnels, des chœurs, et je suis allé enregistrer toutes les cordes à Sophia, avec l’orchestre national de Bulgarie.

Comment as-tu choisi Tony Allen, le batteur mythique de Fela ?
Sur le tournage en Espagne du Nonfilm de Quentin Dupieux, j’ai découvert la musique de Fela grâce à l’ingénieur du son du film. Très vite, ça m’a emballé. J’ai donc pensé à Tony Allen pour l’album, et comme il vit à Paris… D’ordinaire, il débarque en studio et envoie. (Sourire.) Or, pour Politics, on a tout préparé ensemble, en essayant d’innover au niveau du beat sur de la pop, en recréant une nouvelle sphère dans l’histoire du rythme. Tout s’est passé en une prise, deux maximum. Ensemble, on a atteint un niveau énorme… Enfin, surtout lui. (Sourire.)

À ce propos, penses-tu avoir touché à l’universalité avec La Ritournelle et Broadway ?
Ce sont deux morceaux qui ont le même type d’altitude. Chaque chanson est déclinée, développée dans mes discours et expliquée dans le livret mon disque. Dans La Ritournelle, je parle de la place de l’amour dans la société. Quand je compose de tels trucs, je les enregistre au piano seulement. Lorsque je les réécoute, soit je pleure, soit je danse de joie, soit j’appelle tous ceux que je connais pour leur dire que j’ai composé une tuerie. Ce sont des vibrations que j’éprouve uniquement quand je réussis des chansons ultimes. Sur Politics, il y en a trois : Bye Bye, Broadway et La Ritournelle. Le reste, ce sont des chansons harmoniquement irréprochables, qui arrivent là où je voulais les emmener. Elles sont le résultat de ma création, tandis que les trois autres me dépassent complètement. Je ne saurai jamais les refaire.

La force et l’impact de Politics ne souffrent-ils pas de son épilogue final ?
Il fallait un album qui dérape. S’il avait été entièrement noble, je ne l’aurais pas moi-même respecté. Dans ce qui se veut noble intégralement, il y a quelque chose de malsain qui se produit et surtout qui fuit la comparaison. Enfin, je me comprends. Par exemple, il y a des gens qui fuient la mode à tout prix, le fait de pouvoir mettre une ceinture rose ou une veste Versace, comme je les porte souvent. Avec les années, j’ai découvert la beauté de l’éphémère. Même si je suis fait pour écrire des chansons qui seront des standards, je veux me montrer tel que je suis dans la vraie vie. Il faut que l’artiste exprime son plaisir de kiffer, même si ça doit salir une œuvre pure. Et cette fin d’album est mon dérapage personnel. Pour ceux qui s’intéressent vraiment de près à mon disque, il y a l’acte de tuer (La Tuerie), la sphère spirituelle de la mort (Ketchup Vs Genocide) et le retour après la mort (Zombi). Quitte à placer n’importe quelle note, je ne voulais pas finir avec un nouveau refrain. Je ne veux pas que le disque s’arrête. Il faut considérer cette fin comme un message, et non comme de la musique.

Par quel mot finalement te résumerais-tu ?
Débile. (Rires.) Ou lumineux. Je ne suis pas forcément un mec bien, mais j’ai l’impression d’être un mec cool. (Sourire).

Franck Vergeade
MAGIC RPM  #77
article extrait de :
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