Il y a plusieurs façons d'appréhender le génie de Sébastien Schuller. La plus absurde serait d'évoquer son renvoi de Capitol Records, label aussi prestigieux que capitalistique, consécutif au succès critique et public de son Ep inaugural, Weeping Willow. L'absurdité est encore plus criante quand on sait que ledit label possédait déjà la version finale du titre, pardon du tube, Tears Coming Home. La plus matérialiste serait de raconter dans quelles conditions cet album a été composé, mais ce serait trop misérabiliste (surtout par les temps caritatifs qui courent). La plus simple serait donc de s'en tenir à ces onze plages, qui sont autant de morceaux de choix dans l'univers d'un auteur-compositeur-interprète parti pour s'installer durablement dans le paysage musical d'ici et d'ailleurs. Car le répertoire de Sébastien Schuller ne se limite à aucune frontière (musicale, géographique, etc.). Petit retour en arrière. Dès l'automne 2002, à la sortie de son premier Ep, la pop assistée par ordinateur de Sébastien Schuller bibliothécaire poly-instrumentiste s'exprimant dans la langue de Byron et rêvant à l'époque de "signer" chez Melankolic avait tapé dans l'oeil de ce que l'on appelle la presse spécialisée et recueilli un joli succès public pour un maxi se situant hors des sentiers battus du marché des singles. La nature émotive de Weeping Willow, la perspicacité des compositions, la limpidité des mélodies et de la voix de l'interprète avaient touché l'âme d'aucuns qui avaient immédiatement deviné en lui un artisan d'exception, un talent en devenir, bref "un génie de la musique". En cet hiver, Sébastien confirme tout le bien que l'on a pu penser de lui, et Happiness s'annonce d'ores et déjà comme l'un des meilleurs disques du millésime 2005 (et de pas mal d'autres à venir probablement), apportant la preuve indiscutable qu'élégance, inventivité, somptuosité et, disons-le tout de go, grandeur dans le domaine de la pop musique moderne ne sont pas (plus ?) forcément cette chasse gardée, ce bastion imprenable que défendaient bec et ongles les Anglo-Saxons depuis toujours. En ouverture sublime et addictive, l'instrumental 1978 vous fera fondre d'entrée, par sa progression harmonique tout en douceur suave et ourlée. Passé l'illustre Weeping Willow, donc, Sleeping Song atteint des sommets dans la mélancolie bleutée en égratignant les terminaisons nerveuses de l'auditeur comme pouvait le faire Pick Up The Phone de The Notwist et Wolf a un petit quelque chose du Scarborough Fair de Simon & Garfunkel à qui l'on aurait offert un bain de jouvence. Lorsque le jeune homme chante en voix de tête comme dans le frissonnant, limpide et parfaitement imparable Tears Coming Home, on pense que c'est sous la bienveillance des fantômes Buckley et de la figure tutélaire de Thom Yorke. On y entend celle-ci perceptiblement craquer, puis s'évaporer dans une envolée de claviers dont les accords font monter les larmes aux yeux sans que l'on sache trop pourquoi, même après des dizaines d'écoutes répétées. Ride Along The Cliff et son orgue électrique très 60's est une irrésistible pop-gression qui rappelle la manière dont est écrite T.N.K (Tomorrow Never Knows) des Beatles et s'avère au passage au moins aussi contagieuse... Plus loin, l'entêtant Donkey Boy, dont l'intro rappelle Live Forever d'Oasis, fait songer à une chorale d'enfants de choeur qui reprendrait un titre de Radiohead joué par Talk Talk. Les chansons sont entrelacées à des instrumentaux stratégiquement disposés qui complètent l'ensemble en décrivant de vastes espaces (le bien nommé Wolf, l'extraordinaire Where We Had Never Gone, sans oublier Le Dernier Jour, en forme de final grandiose) ou une douillette et reposante niche champêtre (Edward's Hands). Tant et si bien que le contrepoint électronique des unes et des autres nous affranchit sur l'éclectisme des goûts musicaux de leur auteur... D'ailleurs, Alone You Walk dévoile des aspirations folk qui appelleront sans doute de prochains développements. Il ne nous reste plus qu'à remercier toutes les nuits d'insomnies que Sébastien Schuller aura passées sous les toits d'un immeuble parisien à parachever et peaufiner son premier long format, ne serait-ce que pour l'éclatante lumière qu'il nous prodiguera pendant nos heures les plus obscures.