Véritable curiosité, le trio du Michigan n'a rien du groupe maudit qu'on se plairait à imaginer. En seulement deux années et une poignée de chansons Jack Donoghue, John Holland et Heather Marlatt sont à l'origine d'une formidable excitation médiatique, publique et artistique. Mariant idéalement un talent bien réel au charme du fantastique, la prose musicale de Salem ensorcelle les plus rétifs, brise les codes du bon goût et de la morale, en dépoussiérant l'un des mythes classiques de la poésie occidentale : celui du mal et de la peur épousant le beau. De passage à Rennes pour les Trans Musicales, les trois créatures de la nuit lèvent une part du mystère entourant King Night : une amitié indéfectible et une exigence d'honnêteté sans relâche. {Article Xavier Mazure – Interview Catherine Guesde}.
Qui sont ces nouvelles sorcières de Salem ? D'innocentes victimes comme celles auxquelles l'histoire a donné raison contre le procès de la bêtise humaine ? Des créatures effrayantes de cynisme partageant leurs existences romanesques faites d'orgies et de célébrations païennes entre le monde des humains et celui des ténèbres ? De pauvres junkies appartenant au royaume de la nuit urbaine ou de jeunes rêveurs aux aspirations bucoliques chantant la féérie crépusculaire d'une nature sauvage et brute ? Quiconque a goûté aux saveurs vénéneuses du récent King Night et à la violence sombre des EP successifs – Yes, I Smoke Crack (2008), Water EP (2009), Frost & Legend (2009) et OhK (2009) – a forcément l'imagination fertile lorsqu'il s'agit de se représenter ces trois personnages à la beauté maladive. Ces clochards célestes habillés de haillons (ou égorgeurs de chats, pour certains) et dont la musique représente la sombre collection printemps/été 2011 de la maison Givenchy n'ont pas fini de cristalliser tous les paradoxes. Particulièrement prolixes sur leurs vies personnelles et affectives, les trois de Salem ne parlent qu'avec parcimonie et pudeur de leur démarche artistique, comme si celle-ci avait pour eux une importance supérieure, à la limite du sacré.
L'interview la plus bavarde accordée à la presse fut justement celle de John Holland pour le magazine gay au titre explicite : Butt. Il décrivait alors ses origines socio-culturelles (famille de musiciens, upper middle class américaine), sa descente aux enfers dans la consommation des drogues les plus dures, sa prostitution dès l'âge de dix-sept ans, un quotidien glauque qui n'a rien à envier aux fictions de l'auteur trash JT LeRoy. John livrait également ses préférences sexuelles et musicales avec un goût certain pour la provocation, citant fièrement Mariah Carey comme “l'une de ses artistes américaines préférées” ! La rencontre de Jack Donoghue offre une amitié salutaire au jeune homme endurci. Accompagnés par Heather Marlatt, une autre étudiante en arts, les deux compagnons fondent Salem, un projet à valeur cathartique. L'ambiance de fin du monde qui les berce pousse le trio à quitter Chicago pour s'installer dans une vie d'ermites à Traverse City, une bourgade du Michigan qui borde les grands lacs.
Salem - Wept
Marquée par un expressionnisme ravageur, la musique de Salem emprunte au réel son agressivité et la transfigure. Un crash de voitures secoue Trapdoor, des beats ralentis retentissent comme un orage de l'apocalypse. Sur Wept (un titre seulement disponible sur CD-R), on peut entendre une voisine hurler de désespoir. Un mix à la façon du hip hop “chopped and screwed” révèle toute la violence des compositions – Skullcrush (un morceau tiré de Water EP) ou Killer saisissent d'effroi. Autant d'éléments qui contrastent avec les instrumentations électroniques éthérées et le lyrisme du chant d'Heather, d'une pureté religieuse. Là où tant d'autres recherchent l'équilibre doux-amer, Salem maîtrise à merveille la candeur et le morbide. Le sample de l'hymne chrétien O Holy Night présent sur le titre d’ouverture fait un étrange écho à la dureté des sons, au thème maléfique de l'album et au pentacle qu'arbore ostensiblement John. La conjugaison de éléments rappelle que la sorcellerie est un fantasme chrétien avant toute les sublimations poétiques de Goethe, Aloysius Bertrand, Debussy (grands amateurs de musique classique John et Jack ne cessent de confier leur admiration pour le compositeur français), Ravel ou Berlioz. Cet inquiétant sabbat qui emprunte à parts égales au biblique et au profane n'a donc pas tardé à engendrer une émulation et un lot de copistes plus ou moins appliqués, singuliers ou inventifs.
Certains partagent les techniques de production (oOoOO, White Ring, Mater Suspiria Vision…), d'autres véhiculent les mêmes thématiques (le sublime King Dude dans une approche dark folk), et inévitablement une majorité de petits espions est soucieuse de profiter de la notoriété exponentielle de Salem. De nombreuses bulles, édits et tentatives normatives ont alors tenté d'unifier, sous les appellations de which house, drag ou rape gaze (terme délibérément choquant et pris avec méfiance par le trio lui-même), des groupes très divers qu'aucun canon autre que la noirceur viscérale ne permet de rassembler définitivement. Aujourd'hui, lesdites appellations semblent relever davantage du phénomène générationnel que d'un genre musical dans lequel on pourrait également inclure les ancêtres Death In June, Nurse With Wound, Whitehouse ou Current 93. Il est beaucoup plus pertinent de raisonner en termes de labels. Comme au temps des maisons Creation et Factory, Disaro – qui a publié la première collection de titres de Salem, Fuckt (2008) – et Tri Angle font office de laboratoires de recherche au fil d'un catalogue aussi retors que passionnant. Il n'en demeure pas moins exact que le triumvirat du Middle West, entre sa liberté créatrice, ses balbutiements, maladresses et coups d'éclats, a d'ores et déjà marqué les esprits de ses pairs.
Qui sont ces nouvelles sorcières de Salem ? D'innocentes victimes comme celles auxquelles l'histoire a donné raison contre le procès de la bêtise humaine ? Des créatures effrayantes de cynisme partageant leurs existences romanesques faites d'orgies et de célébrations païennes entre le monde des humains et celui des ténèbres ? De pauvres junkies appartenant au royaume de la nuit urbaine ou de jeunes rêveurs aux aspirations bucoliques chantant la féérie crépusculaire d'une nature sauvage et brute ? Quiconque a goûté aux saveurs vénéneuses du récent King Night et à la violence sombre des EP successifs – Yes, I Smoke Crack (2008), Water EP (2009), Frost & Legend (2009) et OhK (2009) – a forcément l'imagination fertile lorsqu'il s'agit de se représenter ces trois personnages à la beauté maladive. Ces clochards célestes habillés de haillons (ou égorgeurs de chats, pour certains) et dont la musique représente la sombre collection printemps/été 2011 de la maison Givenchy n'ont pas fini de cristalliser tous les paradoxes. Particulièrement prolixes sur leurs vies personnelles et affectives, les trois de Salem ne parlent qu'avec parcimonie et pudeur de leur démarche artistique, comme si celle-ci avait pour eux une importance supérieure, à la limite du sacré.
L'interview la plus bavarde accordée à la presse fut justement celle de John Holland pour le magazine gay au titre explicite : Butt. Il décrivait alors ses origines socio-culturelles (famille de musiciens, upper middle class américaine), sa descente aux enfers dans la consommation des drogues les plus dures, sa prostitution dès l'âge de dix-sept ans, un quotidien glauque qui n'a rien à envier aux fictions de l'auteur trash JT LeRoy. John livrait également ses préférences sexuelles et musicales avec un goût certain pour la provocation, citant fièrement Mariah Carey comme “l'une de ses artistes américaines préférées” ! La rencontre de Jack Donoghue offre une amitié salutaire au jeune homme endurci. Accompagnés par Heather Marlatt, une autre étudiante en arts, les deux compagnons fondent Salem, un projet à valeur cathartique. L'ambiance de fin du monde qui les berce pousse le trio à quitter Chicago pour s'installer dans une vie d'ermites à Traverse City, une bourgade du Michigan qui borde les grands lacs.
Salem - Wept
Marquée par un expressionnisme ravageur, la musique de Salem emprunte au réel son agressivité et la transfigure. Un crash de voitures secoue Trapdoor, des beats ralentis retentissent comme un orage de l'apocalypse. Sur Wept (un titre seulement disponible sur CD-R), on peut entendre une voisine hurler de désespoir. Un mix à la façon du hip hop “chopped and screwed” révèle toute la violence des compositions – Skullcrush (un morceau tiré de Water EP) ou Killer saisissent d'effroi. Autant d'éléments qui contrastent avec les instrumentations électroniques éthérées et le lyrisme du chant d'Heather, d'une pureté religieuse. Là où tant d'autres recherchent l'équilibre doux-amer, Salem maîtrise à merveille la candeur et le morbide. Le sample de l'hymne chrétien O Holy Night présent sur le titre d’ouverture fait un étrange écho à la dureté des sons, au thème maléfique de l'album et au pentacle qu'arbore ostensiblement John. La conjugaison de éléments rappelle que la sorcellerie est un fantasme chrétien avant toute les sublimations poétiques de Goethe, Aloysius Bertrand, Debussy (grands amateurs de musique classique John et Jack ne cessent de confier leur admiration pour le compositeur français), Ravel ou Berlioz. Cet inquiétant sabbat qui emprunte à parts égales au biblique et au profane n'a donc pas tardé à engendrer une émulation et un lot de copistes plus ou moins appliqués, singuliers ou inventifs.
Certains partagent les techniques de production (oOoOO, White Ring, Mater Suspiria Vision…), d'autres véhiculent les mêmes thématiques (le sublime King Dude dans une approche dark folk), et inévitablement une majorité de petits espions est soucieuse de profiter de la notoriété exponentielle de Salem. De nombreuses bulles, édits et tentatives normatives ont alors tenté d'unifier, sous les appellations de which house, drag ou rape gaze (terme délibérément choquant et pris avec méfiance par le trio lui-même), des groupes très divers qu'aucun canon autre que la noirceur viscérale ne permet de rassembler définitivement. Aujourd'hui, lesdites appellations semblent relever davantage du phénomène générationnel que d'un genre musical dans lequel on pourrait également inclure les ancêtres Death In June, Nurse With Wound, Whitehouse ou Current 93. Il est beaucoup plus pertinent de raisonner en termes de labels. Comme au temps des maisons Creation et Factory, Disaro – qui a publié la première collection de titres de Salem, Fuckt (2008) – et Tri Angle font office de laboratoires de recherche au fil d'un catalogue aussi retors que passionnant. Il n'en demeure pas moins exact que le triumvirat du Middle West, entre sa liberté créatrice, ses balbutiements, maladresses et coups d'éclats, a d'ores et déjà marqué les esprits de ses pairs.