Il y a trois ans pfff, déjà ! , nous avions laissé Saint Etienne en Finisterre, tout au bout du monde, donc, seul, certes, mais avec un sacré album sous le bras, dont nous étions sûrs qu'il allait enfin couronner de manière définitive le talent désarmant de ce trio, condamné à une injuste indifférence depuis le succès par accident de You Are In A Bad Way en 1992. Pensez-vous... Il y a certes bien eu de l'Action, mais pas celle qu'on espérait puisque le groupe a vite compris que son label d'alors, Mantra, ne prolongerait pas son contrat. Après tout, il y a bien longtemps que Bob Stanley, Pete Wiggs et Sarah Cracknell se contrefichent des contingences de ce métier. En fait, plus le temps passe, plus ils donnent l'impression de ne plus se préoccuper que de leurs marottes qui sont, on le sait, fort nombreuses , cherchent avant tout à se faire plaisir, à tutoyer leurs inspirateurs. Et, surtout, semblent bien décidés à assumer jusqu'au bout leurs obsessions. Suite à l'excellent documentaire qu'ils ont réalisé avec l'aide de l'ex-East Village et Birdie Paul Kelly au sujet de Londres encore inédit dans nos contrées, mais qui va bientôt paraître en Dvd , ville qui a toujours été l'une de leurs principales sources d'inspiration, ils ont ainsi envisagé leur nouveau disque comme un album concept autour des quartiers de l'est de la Capitale anglaise. Ces contes annoncés dans le titre, ce sont les douze chansons que Saint Etienne égrène avec cette nonchalance si particulière qu'il accompagne toujours d'une élégance raffinée. Alors, tour à tour, on croise un livreur de lait, on s'arrête devant un château imaginaire, on pénètre dans l'intérieur d'un couple désoeuvré. Il est aussi question de romantisme échevelé, de souvenirs d'enfance savoureux, de solitude. De ces sentiments du quotidien, en fait, que les trois amis, mieux que quiconque aujourd'hui exception faite, peut-être, de Tindersticks , savent mettre en musique. Alors, ils multiplient les arrangements et les ambiances, s'entourent d'instruments acoustiques avant de plonger, tête la première, dans l'électronique. Rarement oeuvre de Saint Etienne n'avait affiché une telle richesse dans ses textures. Sun In My Morning ouvre grande la porte de Tales From Turnpike House. Mais de la façon la plus douce qui soit, en laissant filtrer un rayon de soleil à l'aide de quelques accords de guitare, d'une flûte, des susurrements de plus en plus irrésistibles de Sarah Cracknell décidément, la maternité lui va bien et de choeurs tout droit échappés du Friends des Beach Boys, auxquels la présence de leur collaborateur furtif, et ex-Harmony Grass, Tony Rivers, ne doit pas être étrangère. Puis on est invité à suivre les pérégrinations d'un autre Tony, le temps d'une Milk Bottle Symphony, où les synthétiseurs épousent des cordes voluptueuses sur fond de rythmique éloquente. À chaque personnage, à chaque lieu, à chaque anecdote, une atmosphère particulière correspond. Sur Slow Down At The Castle, le groupe voit les choses en Legrand, s'attaque aux moulins de son coeur et, contrairement à des Don Quichotte de la pop, finit par remporter la bataille. Touché... Des effluves bossa nova rafraîchissent les Side Streets, une electro pop mutine vient illuminer Stars Above Us, avant que ne soit conviée une autre star, quelque peu déchue celle-ci, en la personne de David Essex, pour donner la réplique à Sarah sur le lancinant Relocate. L'exquis Teenage Winter suscite la nostalgie de l'adolescence avant que Goodnight ne vienne clore une journée que l'on n'a pas vu passer. Agrémenté de notes de pochette signées de l'artiste Jeremy Deller, accompagné dans une édition limitée d'un second Cd donnant un avant-goût du prochain disque de Saint Etienne qui verra le jour en septembre un album pour les enfants ! , Tales... est l'oeuvre d'un groupe libéré, qui s'amuse maintenant à construire l'univers qu'il a si longtemps fantasmé. Et l'on est tout heureux d'y être convié.