Mélomanes, francophiles (mais pas tant
que ça, en fait), épris d’un certain esthétisme footballistique (celui des décennies
50, 60 et 70), les dénommés Bob Stanley et Pete Wiggs se connaissent depuis
leur plus tendre enfance, passée à Croydon (oui, comme Captain Sensible et Kate
Moss), ville de la mégabanlieue londonienne que depuis peu, la Présidence française
cite en exemple lorsqu’il s’agit d’évoquer le concept du Grand Paris – à la
grande stupéfaction de nos voisins anglais. Avant d’être un groupe, Saint
Etienne est un rêve que ces adolescents nourrissent en s’inventant des formations
fictives, le nez plongé dans les hebdomadaires spécialisés et les notes de
pochettes des disques acquis chaque samedi. Les eighties ont déjà franchi leur
mitan quand ils créent, avec les trois bouts de ficelle et le milliard d’idées
des vrais passionnés, des microlabels (Veston, puis Caff), et publient leurs
premiers fanzines. Ils écoutent, recoupent, font les liens, collectionnent Sarah
Records, découvrent la scène californienne post-1965 ou le dub. Ont étudié les
pochettes de Factory Records, disséqué l’œuvre de Kraftwerk, répertorié toutes
les voix féminines sixties de part et d’autre de l’Atlantique. Et finissent,
comme nombre de leurs contemporains, par prendre en pleine poire la vague acid
house qui, à la toute fin de la décennie, submerge définitivement la prude
Albion. Bob Stanley est alors déjà journaliste. Mais avec son comparse, il fomente
toujours l’idée de passer de l’autre côté de la barrière. Ils finissent par se
jeter à l’eau en janvier 1990, en investissant le minuscule studio du dénommé
Ian Catt, responsable de tous les enregistrements de The Field Mice, l’un des
groupes fétiches du tandem.
Dont la première règle est aussi simple que prometteuse
: composer la bande-son des nineties, “une
idée volée à ABC, qui avait déclaré vouloir mettre en musique les années 80”.
La seconde est séduisante : utiliser une chanteuse différente par chanson.
Quant à la troisième, elle en dit long sur le passé des deux jeunes hommes :
n’enregistrer que des reprises. En quelques heures, avec l’aide des voix
fluettes de Moira Lambert et Donna Savage, Saint Etienne métamorphose Only Love Can Break Your Heart de Neil
Young en ritournelle élastique et futuriste, et injecte une bonne dose de dub
dans Kiss And Make Up, une rengaine
ingénue desdits Field Mice.
Mais comme chacun sait, les règles n’existent
que pour mieux être brisées. D’autant que ce qui aurait pu rester à l’état de
simple maquette se transforme en deux maxis par l’entremise d’un label
nouveau-né, Heavenly Recordings. Connexions, discussions, rencontres. Et, oui,
une certaine ambition – style Vic Godard plutôt que Bernard Tapie, s’entend. Que
vient nourrir la rencontre avec la blonde et charmante Sarah Cracknell,
chanteuse amatrice qui a habité “près du
château” de Windsor, comédienne balbutiante partageant trop de points
communs avec le duo pour que l’union ne soit pas parfaite.
Lorsque Saint Etienne, réorganisé en néo-trio,
s’attèle à son premier album, il est animé par l’impétuosité et l’excitation réservées
aux débutants. Alors, dans ce disque, ces jeunes gens jettent à la volée tout
ce qu’ils aiment et le conçoivent comme un patchwork de leurs influences tout
en apprenant sur le tas, matérialisant leurs idées, même les plus saugrenues. Puis
advienne que pourra. Et comme par enchantement, les pièces du puzzle (la
pochette du maxi inaugural Only Love…
prend alors tout son sens) s’assemblent alors que le groupe pense les livret et
pochette intérieurs des Cd et vinyle originaux comme autant d’indices. Les
Monkees et Oswaldo Piazza. Françoise Hardy et Tuesday Weld. Brian Wilson et
Judy Geeson. Parmi tant d’autres. Histoire de délimiter un minimum le champ
d’action, bien plus grand qu’un terrain de football. Les années 60 revues et
corrigées par les nineties balbutiantes. Première pierre d’une discographie
quasiment sans faille, Foxbase Alpha se
dévoile à la fois en photographie parfaite d’une époque en pleine mutation et en
nouveau dogme pour une future génération.
Comme le montre sa pochette stylée – la
dénommée Celina Nash, future Golden et “actrice” du clip originel du Babies de Pulp, prend une pose Swinging
London –, qui servira quelques années plus tard de mètre étalon pour les réalisations
d’un groupe nommé Belle And Sebastian. Mélange d’ingénuité charmante et de compositions
savantes, ce disque célèbre l’hédonisme, les amours adolescentes et Madchester
(“To the sound of the World Of Twist/You
leant over and gave me a kiss”), l’electropop et la (northern) soul, le
folk et le hip hop, le Massive Central (sic) et l’équipe hongroise de Videoton.
D’hymnes proto-house pour dancefloors multicolores (l’instrumental joliment
intitulé Stoned To Say The Least) en
ballade Motown (éternel Spring), de
collages expérimentaux (Wilson) en pop
éternelle (ravissante Girl VII), ce
disque ressemble fort à la bande originale d’un weekend parfait.
Un weekend
pendant lequel on aurait le temps de croiser King Tubby (sur le dub lascif de Carnt Sleep), de siffloter les Four Tops
(qui accompagnent la voix moelleuse de Sarah sur l’hypnotique She’s The One), d’aller au cinéma
(re)voir Engrenages (les dialogues ponctuent
l’ésotérique Etienne Gonna Die) et surtout,
de se déhancher aux côtés de Dusty Springfield, dont le magnifique I Can’t Wait Until I See My Baby’s Face
propulse l’imparable Nothing Can Stop Us,
ritournelle addictive et devise que le groupe se fera un plaisir d’appliquer à
la lettre. À l’instar de Kinks de l’ère post-indie, Saint Etienne célèbre aussi
pour la première fois la ville dont il deviendra le plus bel ambassadeur, le
temps de la délicieuse London Belongs To
Me, avant d’imaginer un hymne pour afters avec Like The Swallow, odyssée sonique destinée à accompagner dans le petit
matin blafard les fêtards extasiés et rassasiés. Seule formation au monde
capable de se faire côtoyer le journaliste sportif… Jacques Vendroux (l’introductif
This Is Radio Etienne) et le batteur photographe
Joe Dilworth (la virgule finale Joe’s
Theme), Saint Etienne jongle avec un sens inné de l’élégance, qu’il soit adoubé
par le journaliste Jon Savage – auteur des notes de pochette –, ou accompagné
sur l’impérissable Only Love Can Break
Your Heart par la basse d’Harvey Williams.
Bien évidemment complété par un deuxième
Cd gavé d’inédits, de curiosités (le génial Fake
88 avec Stephen Duffy en invité de luxe), des singles d’alors (Kiss And Make Up, People Get Real…) et autres covers (Winter In America de Gil Scott-Heron, interprété par Donna Savage),
Foxbase Alpha n’a toujours pas attrapé
la moindre ride. Mieux, il est devenu un manifeste et l’une des véritables pierres
fondatrices d’une décennie qui verra la démocratisation de la musique électronique
et des samples, le retour d’une pop baignée dans les sixties (Blur, puis Oasis
et consort), la résurgence des girlgroups ou la métamorphose en vraie princesse
de Kylie Minogue, auteure d’une charmante reprise de Nothing Can Stop Us. Et s’il fallait aujourd’hui VRAIMENT résumer
cette œuvre chatoyante en un mot, c’est bien le terme génial inventé dès 1990 par
Bob Stanley pour évoquer Denim (alors tout nouveau projet de Lawrence Felt) qui
vient à l’esprit : rétrofuturisme. Un rétrofuturisme devenu atemporel.