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Dans le jargon du ballon rond, on appelle cela une passe décisive. À Saint Etienne (la ville), on s’en souvient d’une en particulier : celle adressée par Christian Revelli à Dominique Rocheteau, le 17 mars 1976, à la 112e minute du fameux match ASSE-Dynamo Kiev, pour un goal clôturant le score (3-0) et assurant la qualification des Verts au tour suivant. En musique, aussi étonnant que cela puisse paraître, le vocabulaire n’est pas si différent. Ainsi, comme l’écrit très bien notre confrère Nicolas Ungemuth dans l’introduction de son ouvrage Garageland, “c’est toujours une histoire de passeur. Quelqu’un donne les clés qui ouvrent la porte. Il suffit d’avoir la chance de le trouver”. Et de la chance, on peut dire qu’ils en ont eu, ceux qui un jour ont croisé la route de Saint Etienne (le groupe), l’un des rares acteurs de la scène musicale moderne à avoir été simultanément élève (surdoué) et professeur (passionnant).

Mélomanes, francophiles (mais pas tant que ça, en fait), épris d’un certain esthétisme footballistique (celui des décennies 50, 60 et 70), les dénommés Bob Stanley et Pete Wiggs se connaissent depuis leur plus tendre enfance, passée à Croydon (oui, comme Captain Sensible et Kate Moss), ville de la mégabanlieue londonienne que depuis peu, la Présidence française cite en exemple lorsqu’il s’agit d’évoquer le concept du Grand Paris – à la grande stupéfaction de nos voisins anglais. Avant d’être un groupe, Saint Etienne est un rêve que ces adolescents nourrissent en s’inventant des formations fictives, le nez plongé dans les hebdomadaires spécialisés et les notes de pochettes des disques acquis chaque samedi. Les eighties ont déjà franchi leur mitan quand ils créent, avec les trois bouts de ficelle et le milliard d’idées des vrais passionnés, des microlabels (Veston, puis Caff), et publient leurs premiers fanzines. Ils écoutent, recoupent, font les liens, collectionnent Sarah Records, découvrent la scène californienne post-1965 ou le dub. Ont étudié les pochettes de Factory Records, disséqué l’œuvre de Kraftwerk, répertorié toutes les voix féminines sixties de part et d’autre de l’Atlantique. Et finissent, comme nombre de leurs contemporains, par prendre en pleine poire la vague acid house qui, à la toute fin de la décennie, submerge définitivement la prude Albion. Bob Stanley est alors déjà journaliste. Mais avec son comparse, il fomente toujours l’idée de passer de l’autre côté de la barrière. Ils finissent par se jeter à l’eau en janvier 1990, en investissant le minuscule studio du dénommé Ian Catt, responsable de tous les enregistrements de The Field Mice, l’un des groupes fétiches du tandem.

Dont la première règle est aussi simple que prometteuse : composer la bande-son des nineties, “une idée volée à ABC, qui avait déclaré vouloir mettre en musique les années 80”. La seconde est séduisante : utiliser une chanteuse différente par chanson. Quant à la troisième, elle en dit long sur le passé des deux jeunes hommes : n’enregistrer que des reprises. En quelques heures, avec l’aide des voix fluettes de Moira Lambert et Donna Savage, Saint Etienne métamorphose Only Love Can Break Your Heart de Neil Young en ritournelle élastique et futuriste, et injecte une bonne dose de dub dans Kiss And Make Up, une rengaine ingénue desdits Field Mice.

Mais comme chacun sait, les règles n’existent que pour mieux être brisées. D’autant que ce qui aurait pu rester à l’état de simple maquette se transforme en deux maxis par l’entremise d’un label nouveau-né, Heavenly Recordings. Connexions, discussions, rencontres. Et, oui, une certaine ambition – style Vic Godard plutôt que Bernard Tapie, s’entend. Que vient nourrir la rencontre avec la blonde et charmante Sarah Cracknell, chanteuse amatrice qui a habité “près du château” de Windsor, comédienne balbutiante partageant trop de points communs avec le duo pour que l’union ne soit pas parfaite.

Lorsque Saint Etienne, réorganisé en néo-trio, s’attèle à son premier album, il est animé par l’impétuosité et l’excitation réservées aux débutants. Alors, dans ce disque, ces jeunes gens jettent à la volée tout ce qu’ils aiment et le conçoivent comme un patchwork de leurs influences tout en apprenant sur le tas, matérialisant leurs idées, même les plus saugrenues. Puis advienne que pourra. Et comme par enchantement, les pièces du puzzle (la pochette du maxi inaugural Only Love… prend alors tout son sens) s’assemblent alors que le groupe pense les livret et pochette intérieurs des Cd et vinyle originaux comme autant d’indices. Les Monkees et Oswaldo Piazza. Françoise Hardy et Tuesday Weld. Brian Wilson et Judy Geeson. Parmi tant d’autres. Histoire de délimiter un minimum le champ d’action, bien plus grand qu’un terrain de football. Les années 60 revues et corrigées par les nineties balbutiantes. Première pierre d’une discographie quasiment sans faille, Foxbase Alpha se dévoile à la fois en photographie parfaite d’une époque en pleine mutation et en nouveau dogme pour une future génération.

Comme le montre sa pochette stylée – la dénommée Celina Nash, future Golden et “actrice” du clip originel du Babies de Pulp, prend une pose Swinging London –, qui servira quelques années plus tard de mètre étalon pour les réalisations d’un groupe nommé Belle And Sebastian. Mélange d’ingénuité charmante et de compositions savantes, ce disque célèbre l’hédonisme, les amours adolescentes et Madchester (“To the sound of the World Of Twist/You leant over and gave me a kiss”), l’electropop et la (northern) soul, le folk et le hip hop, le Massive Central (sic) et l’équipe hongroise de Videoton. D’hymnes proto-house pour dancefloors multicolores (l’instrumental joliment intitulé Stoned To Say The Least) en ballade Motown (éternel Spring), de collages expérimentaux (Wilson) en pop éternelle (ravissante Girl VII), ce disque ressemble fort à la bande originale d’un weekend parfait.

Un weekend pendant lequel on aurait le temps de croiser King Tubby (sur le dub lascif de Carnt Sleep), de siffloter les Four Tops (qui accompagnent la voix moelleuse de Sarah sur l’hypnotique She’s The One), d’aller au cinéma (re)voir Engrenages (les dialogues ponctuent l’ésotérique Etienne Gonna Die) et surtout, de se déhancher aux côtés de Dusty Springfield, dont le magnifique I Can’t Wait Until I See My Baby’s Face propulse l’imparable Nothing Can Stop Us, ritournelle addictive et devise que le groupe se fera un plaisir d’appliquer à la lettre. À l’instar de Kinks de l’ère post-indie, Saint Etienne célèbre aussi pour la première fois la ville dont il deviendra le plus bel ambassadeur, le temps de la délicieuse London Belongs To Me, avant d’imaginer un hymne pour afters avec Like The Swallow, odyssée sonique destinée à accompagner dans le petit matin blafard les fêtards extasiés et rassasiés. Seule formation au monde capable de se faire côtoyer le journaliste sportif… Jacques Vendroux (l’introductif This Is Radio Etienne) et le batteur photographe Joe Dilworth (la virgule finale Joe’s Theme), Saint Etienne jongle avec un sens inné de l’élégance, qu’il soit adoubé par le journaliste Jon Savage – auteur des notes de pochette –, ou accompagné sur l’impérissable Only Love Can Break Your Heart par la basse d’Harvey Williams.

Bien évidemment complété par un deuxième Cd gavé d’inédits, de curiosités (le génial Fake 88 avec Stephen Duffy en invité de luxe), des singles d’alors (Kiss And Make Up, People Get Real…) et autres covers (Winter In America de Gil Scott-Heron, interprété par Donna Savage), Foxbase Alpha n’a toujours pas attrapé la moindre ride. Mieux, il est devenu un manifeste et l’une des véritables pierres fondatrices d’une décennie qui verra la démocratisation de la musique électronique et des samples, le retour d’une pop baignée dans les sixties (Blur, puis Oasis et consort), la résurgence des girlgroups ou la métamorphose en vraie princesse de Kylie Minogue, auteure d’une charmante reprise de Nothing Can Stop Us. Et s’il fallait aujourd’hui VRAIMENT résumer cette œuvre chatoyante en un mot, c’est bien le terme génial inventé dès 1990 par Bob Stanley pour évoquer Denim (alors tout nouveau projet de Lawrence Felt) qui vient à l’esprit : rétrofuturisme. Un rétrofuturisme devenu atemporel.

Christophe Basterra
MAGIC RPM  #132


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