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Rééditions Domino de Robert Wyatt

chronique d'album

Ce journal a souvent parlé de Robert Wyatt, car tout le monde aime l’ermite anglais établi à Louth, dont la voix liliale a tant fait parler d’elle par sa manière de flotter dans les aigus, presque expirante. Sans réelle technique de chant connue, le bonhomme au parcours alambiqué a intrigué tour à tour les hippies, les jazzophiles, les punks, les part time punks, les indie kinds et même les nerds. Alex Taylor de Hot Chip s’est déclaré récemment son grand fan, jusqu’à rédiger la biographie de ce barbu féru de pataphysique qui accompagnait l’envoi à la presse de son dernier album, le régénéré Comicopera (2007). Ce disque sonnait comme un réveil, un coup de jeune pour le sexagénaire paraplégique. Plus de chaleur, moins de recherche ouvertement savante, ce vers quoi Wyatt, éternel insatisfait, avait toujours tendu pour y parvenir une nouvelle fois. Paru sur Domino qui construit l’actualité au lieu de la suivre, Comicopera lui-même parle à son époque et à ses auditeurs.

Le label réédite maintenant la totalité des albums solo de Robert Wyatt (à l’exception du premier, The End Of An Ear, un disque de collages assez ardu paru en 1970 chez CBS et resté dans le giron de Sony, et d’une kyrielle de compilations accessoires). C’est bien à la nouvelle génération que la publication se destine, quoique le pressage des titres en vinyle, certains pour la première fois, devraient attirer les seniors, Domino allant jusqu’à distribuer le single Tricatel enregistré par Wyatt avec Bertrand Burgalat, This Summer Night, qui comprend un remix de… Hot Chip en face B. Le terme solo est conditionné chez un musicien qui reconnaît, presque sarcastique, que son accident, une défénestration survenue en 1973 lors d’une fête plus qu’arrosée à Venise avec ses amis qui tournaient là un film prophétique, Ne Vous Retournez Pas, l’a amené à abandonner la batterie et à devenir chanteur. En s’éloignant par la force des choses du rock et de la notion de groupe, il choisit de s’en libérer.

Après en être passé par les formations The Daevid Allen Trio, The Wilde Flowers, Soft Machine d’où il est évincé sans diplomatie et Matching Moles, qu’il conçoit mais ne peut plus faire perdurer en raison de sa convalescence, le batteur impose calmement ce qu’un autre de ses fans, l’inénarrable Jean-Louis Murat, appela un jour “un chant d’avant le chant”. Cet usage entêtant d’une sorte de falsetto ne doit pas faire oublier la musique qui l’accompagne toujours, fluide, aérée, fuyante et impalpable au premier abord, puis s’infiltrant doucement. Le champ lexical du subaquatique est indissociable d’un auteur dont l’album le plus célèbre demeure Rock Bottom (1974), qui inclut Sea Song et ses synthétiseurs aux sonorités aqueuses gagnées par une ataraxie inégalée. Ruth Is Stranger Than Richard (1975), plus explicitement surréaliste et jazz, sort dans la foulée, également chez Virgin, un label de chevelus vite transformés en yuppies dont Wyatt, fervent communiste, préfère se détacher. Même s’il peut compter sur sa muse et épouse Alfie, qui cosigne nombre de ses textes et pochettes, le voilà encore laissé à lui-même, la picole n’aidant pas.

L’élection en 1979 de la dame de fer secoue l’homme en fauteuil roulant, qui va se retrousser les manches et sortir de son rêve baba cool et embué. Contrairement à la plupart de ses frères d’armes des 60’s, désormais amers ou au contraire imbus d’eux-mêmes et de leur œuvre, il trouve une issue humble et facétieuse. Une série de 45 tours est gravée, de surcroît des reprises dont At Last I’m Free de Chic. Le choix est tout à fait honteux pour les caciques du rock progressif, mais c’est un génial sursaut pour celui dont les audaces musicales sont des gestes politiques, au lieu d’en refléter les dogmes. Cela se passe chez Rough Trade, qui en regroupe une bonne part sur Nothing Can Stop Us (1982). Dans cette Angleterre compétitive, qui cristallise la rivalité et la solitude, Wyatt estime que le marxisme a besoin de la musique comme lien humain, pas comme bulle pour ruminer sa désapprobation.

Mais tout n’est pas si simple. Lui qui a découvert très tôt Ellington et Coltrane, puis s’est demandé comment écrire une bonne pop song, genre qu’il prend très au sérieux car il parle à tout le monde, est en porte-à-faux de ses confrères. Eux ont commencé par copier les mods, puis se sont embourgeoisés au contact des partitions de Varèse. Old Rottenhat (1985) et Dondestan (sorti en 1991, puis agencé plus finement en 1998) sont des disques solitaires. Fascinants et révélateurs de cette musique exigeante et généreuse qui, dans un entre-deux, joint les extrêmes au lieu de les préserver. Mais solitaires. Le salut, encore une fois, vient de là où ni lui ni nous ne l’attendons. Avec la tromboniste Annie Whitehead, Paul Weller avec lequel il partage un amour de la musique noire américaine et une capacité à l’indignation, et Brian Eno dont les stratégies obliques ne sont pas de trop pour l’aider à ordonner ses idées dissipées par l’isolement, Wyatt assemble chez Rykodisc un nouveau groupe.

Il lui permettra d’incarner sa musique, chose à laquelle il tient par-dessus tout, et lui offrir une cruciale ventilation. Shleep (1997) et Cuckooland (2003) illustrent ce virage chaloupé par leur sensibilité pop et rehaussée plutôt que travestie par les audaces du jazz, jusqu’à l’apothéose survenue avec Comicopera. Ressortent aussi un très bon live daté de 1974, Drury Lane, ainsi qu’un coffret de cinq Ep’s (1999), saugrenu et vaguement rétrospectif, mais qui traduit le parcours d’un homme toujours en quête de l’inédit et émancipé de la tragédie au lieu de se racornir. Aujourd’hui, Wyatt s’est même libéré de la bouteille. Sa voix a perdu quelques aiguës et gagné quelques graves. Il a l’air plus heureux que Roger Waters et Michael Nyman.

Julien Welter
MAGIC RPM  #125


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