Le
troisième album de Richard Swift est un beau bastringue au piano ondoyant qui
ourdit de marier le baroque au classique, qui emprunte les chemins de traverse
pour y semer des balises, qui légitime l’incartade. La chanson-titre, escortée
d’une rythmique en claquettes, ouvre ce bal du “bizarre ordinaire”
discrètement, avant que le final criblé d’éclats bruitistes de Buildings In
America ne l’amplifie et que The Opening Band ne le clos dans une atmosphère
vocale aussi lancinante que le venin. Mais quand les richesses sonores ne
dispensent pas le malaise, ce sont les paroles qui disent le mal-être. Comme
sur les tubes au swing insoumis The Songs Of National Freedom et
Kisses For The Misses, ou sur Artist & Repertoire, accompagné
d’un piano aussi ordinaire que le désespoir qu’il met en musique. Richard Swift
croque là, comme tout au long du disque, un artiste perdu dans les affres d’une
industrie musicale vampirique et aveugle. L’Américain figure alors toujours
cette étrange somme de songwriters dévoués à Narcisse, captant l’intimité
grandiloquente de Rufus Wainwright, partageant les affinités orchestrales d’Ed
Harcourt, se dénudant aux côtés d’Elliott Smith et priant pour la mémoire de
Burt Bacharach. Un compositeur émérite qui délivre ici un effort plus calibré
et enjoué mélodiquement, mais aussi moins intense que le diptyque The Novelist Walking Without Effort (2005). Comme si, revanchard, Richard Swift
avait décidé de quitter la scène du bar miséreux sur laquelle il prenait racine
pour investir l’immense music-hall voisin. Une fuite vaine puisque les
charpentes de ces deux bâtiments semblent bien attenantes à un seul et même
endroit : le purgatoire.