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Truelove’s Gutter de Richard Hawley

chronique d'album
Ils sont rares. Et d’autant plus précieux. Forcément. Ces artistes qui jamais ne déçoivent. Parviennent toujours à nous émerveiller. À nous séduire comme s’il s’agissait à chaque fois de la première rencontre, lorsque se mélangent le temps d’une chorégraphie improvisée vertige de l’inconnu, appréhensions virginale set désir d’en savoir plus. Depuis que l’homme s’est émancipé à l’orée du XXIe siècle, il est devenu un compagnon sur lequel on a toujours pu compter au moment des coups durs et des instants de doute, des crises d’insomnies et des remises en question. En particulier parce que Richard Hawley est un chantre du quotidien, un conteur de la vie ordinaire, qui parvient toujours à transcender l’observation personnelle (sa ville de Sheffield, ses proches, un humour d’une absurdité à couper au couteau) pour la métamorphoser en expérience universelle. On l’avait quitté il y a deux ans arpentant le Lady’s Bridge , disque en quête de classicisme où il s’amusait, au détour d’un couplet, d’un refrain, d’un arrangement, à rivaliser avec ses idoles de toujours – Scott, Lee, Sanford ou Ricky en tête.

De pirouettes rockab’ en romances crépusculaires, l’album était humainement marqué par le décès du père de son auteur, et musicalement par une envie diffuse mais irrémédiable de faire le point sur un parcours sans faute pour tenter de retrouver un second souffle. Après des tentatives chétives dans le milieu du septième art, des interventions récréatives aux côtés des concitoyens d’Arctic Monkeys ou des Mancuniens Elbow et avoir joué les sauveteurs auprès du rockeur vétéran Tony Christie (le bel ouvrage Made In Sheffield), ce crooner déglingué s’est fait violence pour fuir son confort (ré)créatif et prouver que l’on pouvait expérimenter sans pour autant perdre de vue qu’au final – on aura beau retourner le problème dans tous les sens –, seule une chanson peut provoquer de belles émotions. Des émotions, Richard Hawley en brasse un paquet sur Truelove’s Gutter, sixième chapitre de sa biographie romancée et musicale. Un chapitre pour lequel il a décidé d’apprendre à désapprendre, de laisser quelques certitudes au placard. Alors, parfois, les compositions s’étirent, tournent sur elles-mêmes, se dissimulent pour mieux resurgir au moment où l’on s’y attend le moins. À l’instar de ce Remorse Code déchirant, soutenu par une batterie sourde et une guitare évanescente avant d’être lacéré par des accords réverbérés.

Mais tout a commencé par un larsen contrôlé et lancinant annonçant As The Dawn Breaks, ouverture plongée dans une obscurité détaillée par une pochette sépulcrale, s’effaçant pour laisser place à quelques sonorités acoustiques, puis à cette voix apaisante, qui dévoile une nouvelle profondeur cernée par un minimalisme instrumental d’une redoutable justesse. Et ce minimalisme originel de donner plus d’ampleur à Open Up Your Door, ritournelle bercée par des violons solennels et une mélodie cristalline, avant d’être bouleversée par une conclusion grandiose à la John Barry. Flanqué de ses collaborateurs de toujours (l’indéboulonnable Colin Eliot, à la réalisation et aux arrangements invraisemblables), épaulé par quelques nouveaux venus pas nés de la dernière giboulée (David Coulter, Thomas Bloch), Hawley chante comme jamais (un Soldier On bouleversant, en proie à une merveilleuse colère finale), injecte ici et là des textures nouvelles (scie musicale, ces ondes Martenot chères à Radiohead, glass harmonica…) et offre aux silences et murmures une place de témoins privilégiés, comme sur l’ultime Don’t You Cry, litanie obsédante et comptine monochrome de dix minutes annihilant tous les efforts de Scott Walker depuis son come-back bâclé.

Mais avant de nous quitter, ce mari et père a trouvé le temps de signer un chef-d’œuvre absolu par la grâce de For Your Lover, Give Some Time, nouvel hymne international d’un romantisme malmené empreint de causticité (des paroles à ne pas prendre au premier degré), où une guitare acoustique et des cordes intimidantes suffisent à provoquer des émotions d’une telle intensité qu’il ne nous reste plus qu’à chialer. Mais c’est sans amertume qu’on dépose les larmes face à ce Richard majeur qui s’est offert en accords mineurs.
Christophe Basterra
MAGIC RPM  #136


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