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Interview 1997/ OK Computer
archive mag mai 1997
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On ne le savait pas encore, même si la tendance s'amorçait déjà… À la veille de la sortie de son troisième album, OK Computer, Radiohead n'était pas encore l'un des groupes le plus important de la pop moderne. Depuis, ledit disque a fait tourner bien des têtes, séduit bien des fans et impressionné nombre de leurs paires. Alors que le récent In Rainbows a montré que le quintette d'Oxford avait encore de sacrée ressources musicales et mélodiques, retour sur une époque charnière pour Thom Yorke et sa troupe.
Interview Christophe Basterra, in magic #14
On retrouve sur OK Computer le morceau Lucky que vous aviez donné pour le projet Help, réalisé en septembre 1995. Peut-on dire que cette chanson est, en quelque sorte, la première étape qui a conduit à ce nouvel album ?
Oui, je crois. C'est une chanson très positive, même si je sais que les gens ne la perçoivent pas ainsi. Pourtant, le texte ne laisse planer aucun doute. En tout cas, à l'époque, c'était une chanson différente : la personne qui en a écrit les paroles avaient sa tête et son cœur dans un lieu différent de celle qui avait composé The Bends… (Sourire.) Et puis, la façon dont nous l'avons enregistré a été importante également, nous sommes allés très vite : en cinq heures, tout était bouclé, sans l'aide d'un producteur. Plus tard, nous savions qu'elle allait parfaitement s'intégrer au disque. Pour moi, c'est l'une des meilleures chansons que nous ayons écrites et on ne voulait pas qu'elle se perde…
Vous avez enregistré OK Computer de la même manière ?
On a essayé et on a échoué une première fois. Alors, on a essayé à nouveau… (Sourire.) Pour certaines chansons, on a mis des mois à arriver à une formule satisfaisante. En fait, au départ, on s'était dit qu'on allait se réunir, rester tous ensemble, discuter et, quand on se sentirait prêts, enregistrer. Mais ça n'a pas marché… En fonctionnant ainsi, on aurait mis dix ans à faire le disque… (Sourire.) Pour la première fois sur un album, nous avons décidé de ne pas travailler avec un producteur. Même si Nigel Godrich nous a aidés… Il avait travaillé sur The Bends et on s'était vraiment bien entendu. C'était la première personne que l'on rencontrait en studio et qui nous comprenait parfaitement. Sans avoir à lui dire quoi que ce soit pour tel ou tel morceau, il faisait exactement ce que nous désirions. Il existait une complicité incroyable entre lui et nous…
La première impression qui se dégage de l'album est une sensation de liberté, la liberté de faire exactement ce que vous aviez envie de faire, sans vous poser de questions…
Exactement ! Mais cette liberté était également terrifiante, presque paralysante… Mais on préférait se retrouver dans cette situation plutôt que de penser qu'il nous fallait enregistrer le même disque que le précédent. Ce qui, de notre point de vue, était hors de question ! Mais c'était terrifiant tout de même… Je crois que le titre de l'album donne cette impression, tu ne trouves pas ? Nous nous sommes retrouvés livrés à nous-mêmes, avec nos peurs, nos doutes, mais, en même temps, nous sommes toujours restés très positifs : en fait, nous n'étions pas sûrs de ce que nous faisions mais on savait qu'il nous fallait quand même continuer, avancer à tâtons…
Même vers la fin de l'enregistrement, vous n'étiez pas sûrs de ce que vous faisiez ?
Non, je ne crois pas. Comme le dit Jonny, la plus belle chose qui ait pu nous arriver est d'avoir achevé un morceau comme Airbag et, trois jours plus tard, ne même pas nous souvenir comment nous avions pu arriver à un tel résultat. Après une telle sensation, plus rien n'a d'importance. On avait presque l'impression d'être passé par un état de transe et de s'être réveillé après coup. Et je suis fier de ça : pour moi, c'est le signe que nous avons réussi quelque chose…
OK Computer ressemble à l'album que vous désiriez… En quelque sorte, on a l'impression qu'il était la seule alternative possible pour Radiohead.
Je vois ce que tu veux dire. Mais je n'ai ressenti cela que très récemment. Pendant l'enregistrement, nous pensions que tout pouvait arriver. Mais, en écoutant le disque aujourd'hui, je me rends compte que c'était le seul résultat que nous nous devions d'obtenir. La plupart des chansons étaient écrites avant d'aller en studio mais le résultat final n'était pas du tout celui auquel nous nous attendions.
Ce nouvel album a été plus difficile à enregistrer que The Bends ?
Non pas plus difficile, tout aussi difficile… (Sourire.) Mais d'une manière différente. Nous sommes passés par un état de crise, mais ce n'était pas le même. Pour The Bends, il s'agissait une crise personnelle et émotionnelle : “Je hais tout le monde, je vais disparaître et ne jamais revenir”. Cette fois, c'était une crise… d'identité artistique. Mais cet enregistrement restera un événement très important dans l'histoire de Radiohead. Je me souviens d'un jour horrible, où j'étais particulièrement pessimiste : je me suis enfermé dans ma chambre, je me suis saoulé et me suis endormi. Le lendemain matin, les autres avaient enregistré toute la rythmique de Paranoid Android, alors que je pensais que nous n'arriverions jamais à terminer ce morceau ! Et je l'ai chanté sans aucun problème. Depuis, cette chanson a pris une dimension toute particulière : elle est la preuve concrète que l'on peut vraiment avoir une confiance totale et mutuelle envers chacun…
Ce serait le premier album à être enregistré comme un véritable groupe ?
Non, je crois que nous avions déjà abordé The Bends de la même manière. Mais, cette fois, effectivement, nous en avons certainement été plus conscients car nous n'avions pas de vrai producteur, il n'y avait pas cette figure paternelle vers laquelle tu te retournes, avec anxiété, pour lui demander ce qu'elle en pense. Cette fois, nous étions tous au même niveau. Et c'est ce dont nous avions besoin. Avec John Leckie, je crois que certains membres du groupe se sont sentis très intimidés et qu'ils ont pensé qu'ils n'avaient pas leur mot à dire et ils n'osaient pas donné leur avis. Car, dès qu'il y avait un problème, John Leckie se tournait toujours vers moi ou vers Jonny. Mais c'était ridicule car, si quelqu'un croit fermement en quelque chose, il se doit de le dire, qu'il se trompe ou non. Voilà pourquoi nous voulions enregistrer ce disque seuls, pour que tout le monde puisse se sentir libre de donner son avis. Mais ce ne fut pas non plus aussi simple que ça : comme nous sommes tous amis, nous n'osions pas critiquer tel ou tel truc parce que nous avions peur de froisser celui qui en était l'auteur… En fait, ça nous a pris un bon mois avant de pouvoir discuter sans risquer de nous vexer ou de nous froisser. “Tu sais Jonny, ta partie guitare est vraiment minable…” Et l'intéressé claquait la porte du studio ! (Sourire.) Et nous sommes arrivés à dépasser ça, c'était d'ailleurs une condition vraiment indispensable pour arriver à ce que nous voulions.
Sur Paranoid Android, tu chantes : “Ambition makes you pretty ugly”…
Je ne parle pas forcément du milieu de la musique… (Sourire.) Je pense surtout à ces gens qui se lèvent un matin et décident de devenir ambitieux : ils changent leur manière de s'habiller, changent d'expression et de personnalité. Et même quand ils regardent les gens, ils les ignorent complètement… Tu vois, ce genre de regards qui se veulent hautains. Je trouve ça d'une laideur rare.
Tes textes sont en général le résultat d'expériences personnelles ?
Oui, jusqu'à un certain point. Beaucoup me viennent d'images que je peux avoir ou de rêves que j'ai faits. Certains textes vont me prendre trois minutes à écrire, d'autres, près de six mois… Tu as la moitié de tes paroles mais tu vas attendre quatre mois pour trouver le reste, l'idée exacte que tu cherches à exprimer. Mais ça vaut souvent le coup. C'est pénible, mais ça vaut le coup… Après The Bends, je me suis senti plus libre pour écrire, pour exprimer ce que je voulais. Je me suis senti libéré d'un poids énorme. Et je pouvais trouver les choses les plus étranges très belles, je remarquais des détails que je n'avais jamais remarqués avant… Je sais que, des fois, je chante des trucs qui ne sont pas très agréables. Climbing Up The Walls est inspiré de plusieurs événements, et l'un d'entre eux était un meurtre horrible qui a eu lieu en Grande Bretagne, celui d'une enfant battue à mort, si violemment que l'on n'a pas pu déterminer quel objet avait été utilisé. Et le titre du journal insistait sur le fait que le meurtrier était sans doute une personne du coin mais on ne pouvait rien faire : elle était peut-être là, prête à recommencer… Je suis resté une après midi entière dans une chambre d'hotel à lire et à relire l'article. Puis j'ai découpé chaque mot et je les ai collés dans mon livre… C'était incroyable : il y avait une photo de la fille avec sa mère, et elles avaient l'air si heureuses…
Paranoid Android est le premier single extrait de l'album, ce qui…
(Il rit.) Pour moi, c'est tout à fait normal. C'est le morceau qui présente le mieux OK Computer, qui en donne le reflet le plus exact… Et le fait qu'il dure plus de six minutes est hilarant ! Mais le plus amusant, c'est que la décision a été prise par le label. Nous voulions sortir ce morceau, mais nous ne savions pas trop comment présenter la chose. Et finalement, nous n'avons même pas eu le faire !
Mais tu n'aurais pas préféré ne pas avoir à extraire de chansons de ce disque ?
Je sais que Pink Floyd n'a que très rarement extrait de singles de ses albums, en tout cas jusqu'à The Wall. J'adorerais pouvoir faire la même chose mais, aujourd'hui, je ne crois pas qu'on nous laisse trop le choix. (Sourire.) Les gens sont pressés, ils aiment consommer le plus vite possible, en particulier la musique… Bon, mais je sais que l'on va tourner une vidéo et ça me met un peu de baume au cœur. Un jour, il faudra que l'on puisse imposer une telle idée : tourner un clip sans sortir de single…
Mais le disque est vraiment à prendre dans son entier, l'ordre des chansons semble primordial…
C'est vrai mais nous avons eu beaucoup de mal pour arriver à ce résultat : on a dû passer deux semaines pour trouver le bon enchaînement ! Et pour moi, ce fut la période la plus dure : découvrir que nous avions enregistré ce disque mais qu'il n'était pas encore… pertinent. OK Computer n'est pas un disque confortable comme peut l'être The Bends mais, à un moment, nous avons essayé de le rendre plus… “acceptable”. Et puis, nous avons laissé tomber. Les morceaux les plus sombres se trouvent dans la deuxième moitié du disque, ce qui est étrange d'après les critères actuels. (Sourire.) Mais ça ne fonctionnait pas autrement… Climbing Up The Walls, la chanson la plus “dure”, se retrouve aux trois-quarts de l'album et The Tourist, le dernier morceau, qui vient juste après Lucky, un titre plutôt positif, achève le disque sur une note négative, presque fataliste… Et j'aime bien cette approche. Qui est totalement différente de celle de The Bends qui s'achevait par Streets, une note plutôt optimiste donc…
Lors de vos concerts de 96, vous avez joué plusieurs de ces nouveaux morceaux en concert…
Parfois, ça peut t'aider, et d'autres fois, pas du tout. Je pense que Paranoid Android en a bénéficié, ce qui n'est pas du tout le cas de Airbag, par exemple, qui a toujours sonné de façon désastreuse en concert. Uptight, Karma Police, Climbing…, Electioneering ont souvent été joués. Mais ça ne veut pas dire que l'on tenait forcément compte de la réaction du public, sinon tu ne vas nulle part. C'était plus pour nous mêmes…
Electioneering est un titre à part sur le disque, il est assez violent, il pourrait rappeler le Iggy Pop de Lust For Life.
Nous avions en tête d'enregistrer le morceau le plus menaçant que nous ayons jamais fait. Je trouve que le premier son de guitare que tu peux entendre est le plus effrayant, dégoûtant presque, qui puisse exister. Le morceau est supposé offenser l'auditeur : voilà ce qui nous intéressait. On saura bientôt si nous y sommes parvenus…(Sourire.)
Les sons de guitares sont, en général, incroyables…
Cette fois, on s'est privé de la distorsion, omniprésente auparavant. C'est Ed qui était chargé de d'apporter ce côté mais là, il n'a pas voulu, ça ne l'intéressait plus. Avant l'enregistrement, il avait beaucoup écouté des trucs comme le What's Going On de Marvin Gaye ou du jazz. Et il s'en est inspiré. On a essayé d'arriver à une certaine pureté, un peu comme si c'était un son de guitare que seul un enfant pourrait entendre dans sa tête. Sa volonté a beaucoup influencé le son de Jonny et le mien.
D'où vient cette voix sur Fitter Happier ?
Oh, c'est un programme d'ordinateur… Kraftwerk l'a souvent utilisé, tout comme beaucoup de groupes techno pop des eighties… J'avais le texte mais je ne savais pas quoi en faire. Un jour, on s'amusait avec Stanley, le type qui fait nos pochettes, et on a décidé de passer le texte dans ce programme. Et lorsqu'on a entendu cette voix, complètement dépourvue d'émotions, je suis resté abasourdi : c'est exactement ce qu'il nous fallait.
Le texte de Subterranean Homesick Alien n'est pas très positif.
Pourtant, ces paroles sont plutôt optimistes. Regardes, tu as cette personne qui désire que telle chose puisse lui arriver et son souhait est effectivement exaucé à la fin du morceau. Et elle est heureuse. Sincèrement, cette chanson n'avait pas pour but d'exprimer une quelconque négativité…
Oui mais ce souhait témoigne d'un malaise certain.
Bien sûr… (Il s'arrête.) Mais cette personne a la réaction la plus naïve qui soit. J'ai écrit la trame de ce texte alors que nous commencions juste à enregistrer The Bends. Mais je l'ai mis de côté… En fait, l'un des éléments le plus important des paroles, c'est que, jamais n'est mentionné où la personne se trouve : ça pourrait être n'importe qui, n'importe où… (Sourire.)
On a évoqué une possible collaboration avec Massive Attack…
C'est dans l'air, effectivement. (Sourire.) En fait, ils m'ont déjà envoyé une cassette mais je n'ai pas eu le temps de les rappeler. Il faut vraiment que je le fasse sinon ils vont penser que je hais le morceau ! C'est vraiment une idée qui me plaît. Nous allons échanger des compos, en quelque sorte : chacun de notre côté, nous avons des bases de chansons et chacun va concrétiser les idées de l'autre. Je trouve ça bien plus excitant que de juste chanter sur une musique de Massive Attack, même si je suis fan de ce qu'ils font…
Quant à Jonny, il a travaillé avec Bryan Ferry…
Oui ! Je n'ai rien écouté encore mais on le titille assez souvent sur cette expérience. (Sourire.) Il nous a avoué que c'était vraiment étrange de jouer sur le disque d'un autre. Mais ce qui le chagrine le plus dans cette histoire, c'est qu'il est arrivé en studio, il a fait une prise et ils lui ont dit : “Ok, parfait, c'est la bonne”. Il n'en revenait pas, il voulait à tout prix recommencer car, en général, il peut passer des heures et des heures sur ses parties guitares avant d'en être pleinement satisfait… (Rires.)
Tu penses que ces collaborations extérieures sont importantes pour l'évolution du groupe ?
Absolument. Si ce sont des gens que tu aimes et respectes, ce ne peut être qu'une bonne idée, ce ne peut être qu'une expérience revitalisante. En tant que musicien, tu as toujours de mauvaises habitudes et la meilleure façon de s'en débarrasser, c'est de jouer avec d'autres. Ça te permet également d'être moins anxieux par rapport à ce que tu fais, ce qui, dans mon cas, n'est pas désagréable. (Sourire.)
Vous avez d'autres projets de ce genre en vue ?
Rien de concret… En fait, Jonny et moi allons certainement commencer une collaboration parallèle au groupe, à base de de samples et de programmations sans que ce soit dance pour autant. Je ne sais pas du tout ce que cela va donner, et si nous en ferons quelque chose de concret ou non. Sinon, on vient d'enregistrer avec Bernard Butler pour le film Velvet Goldmine, dont la BO est supervisée par Michael Stipe. C'était assez amusant. D'un côté du studio, tu avais Jonny, de l'autre, Bernard et ils se renvoyaient la politesse : “A toi, de faire le solo”, “non, à toi, je t'en prie…” Et ils se ressemblent tellement physiquement que c'en était hilarant !
Vous avez déjà participé à plusieurs BO…
Dans les années 80, c'était vraiment très drôle car tu avais tous ces films d'Hollywood de série Z où se retrouvaient des groupes pathétiques dont tu n'allais plus jamais entendre parler après : pour eux, c'était un moyen de promotion énorme. Nous, c'est différent : les gens viennent nous chercher, on a eu ce genre d'offres après le succès de Creep. Ce n'est pas nous qui avons fait des pieds et des mains pour nous retrouver sur telle ou telle BO. Alors, on peut se permettre de sélectionner. En général, on nous propose souvent des films intéressants, comme Romeo And Juliet. Avant d'accepter, on a visionné un résumé qui nous a emballé. C'est la première fois que l'on travaillait sur commande et j'ai trouvé cette expérience assez difficile. Ils ont même dû retarder la sortie du film pour que l'on puisse terminer le morceau ! Mais je ne l'ai pas encore vu dans son entier. C'est marrant parce que le morceau fait office de générique de fin et les gens ne prennent jamais le temps d'attendre, ils s'en vont dès que le film est terminé. (Rires.) On reçoit souvent des e-mails de fans sur internet : “Oh, je suis resté avec mes deux amis pour écouter la chanson, c'était vraiment cool, la salle était déjà vide…” (Rires.)
Comment perçois-tu les fans du groupe ?
Je crois nous avons une meilleure relation avec eux maintenant que du temps de Pablo Honey. Ils sont moins, comment dire, hystériques. Depuis, ils ont été obligés d'écouter… The Bends. (Rires.) Je crois que leurs réactions vis à vis de OK Computer vont être assez extrêmes, très tranchées. Et ça m'effraye un peu. Même si je suis persuadé qu'ils n'attendent pas un nouveau The Bends…
Même si on perçoit un lien entre vos trois albums, l'une des caractéristiques de Radiohead est son refus de se répéter…
Je vois ce que tu veux dire, mais ce n'est pas seulement une décision qui nous appartient. Par exemple, tu peux avoir composé une chanson fantastique, mais pour telle ou telle raison, parce que tu ne maîtrises pas tous les éléments, parce que tu as des idées préconçues, tu ne vas pas pouvoir lui rendre justice. OK Computer représente le premier album sur lequel nous avons réussi à nous débarrasser de nos mauvaises habitudes… Un jour, Jonny a eu l'idée de compiler toutes nos vieilles démos, même celles enregistrées à dix-sept ans : quelques chansons sont vraiment bonnes et d'autres carrément épouvantables ! Et en en réécoutant certaines, on a eu l'étrange impression que l'on aurait pu les enregistrer la semaine précédente. C'était vraiment une sensation bizarre. Pour moi, ce n'est pas tant une question de progression, c'est plus le fait d'avoir quelque chose en tête et d'arriver, un jour, à le matérialiser. La pire des choses serait de penser qu'il te faut progresser ou rejeter tout ce que tu as fait. En fait, il faut juste continuer…
Comment juges-tu Pablo Honey aujourd'hui ?
Il est tout simplement épouvantable… Mais je ne l'ai pas écouté depuis longtemps. Depuis quelque temps, Jonny a cette obsession : “Est-ce qu'on ne pourrait pas réenregistrer tous les morceaux en live, en une seule prise et jouer les bonnes versions de ces chansons et non pas les horreurs que nous avons faites en studio”. (Sourire.) Peut-être qu'on le fera un jour, mais juste pour nous bien sûr. Les chansons étaient bonnes, j'en suis persuadé, mais je ne pense pas que l'on puisse véritablement s'en rendre compte à l'écoute du disque… (Sourire.)
Lorsque Radiohead a débuté, tu imaginais réussir autant de choses, tu en rêvais ?
Il y a deux semaines, pour la première fois depuis cinq ans, j'ai vraiment pu me reposer et prendre un peu de recul. Et j'ai enfin pu mesurer tout le chemin que nous avions parcouru. Et je crois que, en un sens, nous avons vraiment été chanceux. Mais je n'imaginais rien de tout ça, rien… Pendant ces vacances, le Magical Mystery Tour des Beatles était l'un des rares disques pop que j'avais pris et en l'écoutant, je pensais : “Ils étaient vraiment détendus, en parfaite harmonie avec ce qu'ils faisaient. Voilà pourquoi les Beatles étaient si bons. Ce n'était pas seulement dû au fait qu'ils étaient d'excellents mélodistes…” Quand tu arrives à cet état d'esprit, tu ressens une liberté incroyable. C'est exactement ce que tu faisais remarquer tout à l'heure… Ce qui est impressionnant aujourd'hui au niveau de Radiohead, c'est que nous pouvons faire ce que nous désirons, nous n'avons plus à penser à de quelconques compromis. Nous avons enregistré un album dont nous sommes fiers et, même si on est un peu inquiet avant sa sortie, personne ne pourra nous enlever cette fierté. Personne…
Aujourd'hui, tu pourrais imaginer le groupe dans une autre formation ?
Je ne crois pas. Ce serait traumatisant si l'un d'entre nous venait à partir… Tu apprends à être dans un groupe, ce n'est pas une situation “naturelle”. Si cela arrivait, il faudrait tout reprendre à zéro, ou presque. Je ne peux pas l'imaginer… Chacun d'entre nous a ses forces et ses faiblesses mais, parce que nous nous connaissons si bien, on peut surmonter n'importe quelle situation, n'importe quel problème. En fait, le plus important dans un groupe, ce ne sont pas les personnalités qui le composent mais cette connaissance de l'autre, cette confiance mutuelle et presque aveugle.
Christophe Basterra
article extrait de :
MAGIC RPM #14
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