En 2003, à l'occasion de la sortie de l'album Hail To The Thief, nous rencontrions l'un des deux managers historiques de Radiohead, Chris Hufford. Qui donnait ses impressions sans utiliser de langue de bois.
Par Christophe Basterra, in hors-série Radiohead.
Je suppose que vous gardez un souvenir précis de la première fois où vous avez écouté Radiohead ?
Oui, bien sûr, je m’en souviens même comme si c’était hier ! En fait, avec mon partenaire (ndlr. Bryce Edge), nous avions à Oxford un studio d’enregistrement, qui s’appelait Courtyard. On travaillait pas mal avec les groupes du coin. C’était l’époque de ce qu’on a appelé la scène shoegazing, avec Ride, Slowdive et d’autres. Un ami de l’un de nos assistants m’a passé une cassette de On A Friday. Il devait y avoir quatorze ou quinze chansons. Pour être sincère, même s’il y avait quelques mélodies intéressantes, je trouvais que la plupart des morceaux n’étaient pas particulièrement fantastiques, on sentait trop les influences, essentiellement américaines. Le seul titre qui m’a séduit alors était le dernier, surtout parce qu’il sortait du lot : c’était un truc étrange avec des boucles, plus orienté électronique. J’ai quand même demandé s’ils avaient d’autres choses à faire écouter. J’ai récupéré une deuxième cassette quelques mois plus tard et, là, les progrès étaient vraiment notables. Je suis donc allé les voir en concert et j’ai pris une claque, comme on dit ! (Rires.) En tout cas, il a dû s’écouler quatorze mois entre la première fois que j’ai écouté leur musique et le moment où Bryce et moi sommes devenus leur manager.
C’est donc ce premier concert qui vous a définitivement convaincu ?
Disons que Bryce et moi étions vraiment intéressés par la seconde cassette, mais c’est vrai qu’après le concert, nous nous sommes dit qu’il fallait faire quelque chose avec eux, sans avoir d’idées très précises non plus. Par rapport à ce qui se passait musicalement à l’époque, surtout à Oxford, On A Friday était à part, avec une approche plus rock, plus agressive. À la fin du concert, je suis quasiment monté sur scène pour leur proposer de venir enregistrer une nouvelle maquette dans notre studio, que nous produirions gratuitement. (Rires.) Et puis, même si nous n’avions pas d’expérience dans ce domaine, l’idée a germé de devenir leurs managers. Mais nous connaissions quand même quelques rouages du business puisque nous avions nous–mêmes joué dans des groupes…
Au départ, vous avez cumulé les “casquettes” de producteur et manager ?
C’est vrai et ce n’est certainement pas la meilleure idée que nous ayons eue ! (Rires.) Nous avons enregistré le Ep Drill, et il y a eu pas mal de tensions, des conflits d’intérêts. Je crois que Thom, en particulier, se posait des questions quant à notre principale motivation… C’était d’autant plus maladroit que j’avais moi-même été confronté à une situation identique lorsque j’étais musicien. Et que j’avais eu à peu près le même genre de réaction. Mais, et dans ce métier encore plus que dans un autre, je crois que c’est en faisant des faux-pas que l’on apprend.
Et pensez-vous avoir commis d’autres erreurs ?
Oh, sans doute. Peut-être dans le choix de certains singles à une époque. Nous avons aussi mis trop de pression au groupe au début de l’enregistrement de The Bends. Il y en a certainement d’autres, mais, bizarrement, je ne m’en souviens plus… (Rires.)
Quel est pour vous le tournant de l’histoire de Radiohead ?
(Rires.) Des tournants, le groupe en a pris plein, non ? Et certains, vraiment très serrés ! (Rires.) Mais je crois que le concert de l’Irving Plaza de New York, en juin 1997, m’a fait comprendre que nous avions changé de catégorie… Je ne parle pas d’un point de vue musical, mais en termes de notoriété. C’est bien simple, tu devais avoir à peu près tout le gratin du show biz, ou peu s’en faut ! Il y avait des acteurs, et je ne sais combien de pop stars, comme les frères Gallagher, Michael Stipe, The Edge, Bono et même Madonna ! Là, je me suis dit : “Soit ces gens se sont trompés de soir, soit il se passe vraiment quelque chose autour du groupe…” (Rires.)
Avez-vous craint, à un moment ou à un autre, de voir le groupe se séparer ?
Hum… Une telle question relève… Elle relève du secret professionnel ! (Rires.) Et je pense que vous connaissez déjà la réponse. Bien sûr qu’on a frôlé la catastrophe, et ce, à plusieurs reprises. Mais je crois que le split aurait vraiment pu se produire à la fin des tournées Ok Computer. Le groupe était vraiment dans un sale état, aussi bien physique que mental. Avec Creep, il avait goûté aux problèmes du succès, mais là, tout prenait des dimensions gigantesques… Et les gars étaient complètement lessivés, ils ne savaient même plus pourquoi ils étaient là. Nous étions tous dépassés par cela. C’était devenu effrayant.
Quel est votre meilleur souvenir ?
Impossible d’en choisir un seul ! Mais je garderais toujours en tête ce premier concert à Oxford quand je me suis retrouvé comme un môme, dans un état d’excitation incroyable : en l’espace de quelques instants, j’avais retrouvé les sensations d’un fan. Je crois que c’en était presque comique… Pourtant, depuis ce temps-là, j’ai vu de bien meilleurs concerts mais bon, celui-ci, pour diverses raisons aisément compréhensibles, reste vraiment à part.
Et le pire ?
En général, ce sont des choses que l’on essaye d’effacer de sa mémoire. Mais j’ai encore des sueurs froides quand je repense à la dernière partie de la tournée Ok Computer, aux États-Unis. Ces concerts auraient dû être autant de célébrations, une fête de tous les instants, mais le groupe était dans tel état d’esprit, de délabrement mental que seules prévalaient les tensions… Mais bon, je ne préfère pas y repenser, tout ça est tellement loin.
Quelle a été votre réaction à l’écoute de Hail To The Thief ?
Comme vous devez vous en douter, notre implication dans le processus des enregistrements a évolué depuis les débuts. Ça fait un bon bout de temps maintenant que nous laissons le groupe tranquille, que nous leur laissons faire ce que bon leur semble. Lorsque nous écoutons les premiers résultats, le disque est déjà bien avancé, les morceaux sont achevés ou en passe de l’être. Pour Hail To The Thief, ce fut un peu différent, notamment par rapport à Kid A, puisque nous avons eu le loisir d’entendre bon nombre de nouveaux titres lors de la tournée du groupe en Espagne et au Portugal, l’été dernier. Maintenant, la première fois où j’ai entendu l’album, j’ai eu une impression de confusion et puis, tout s’est mis en place, l’ensemble a pris son sens. C’est un disque fort, puissant, éclectique.
Pensez-vous que la fidélité envers la plupart de ses collaborateurs soit une des clés dans le succès de Radiohead ?
C’est un point de vue intéressant… Je ne sais pas si on peut lui donner autant d’importance, mais cet élément, cette continuité nous ont sans doute aidés à ce que nous franchissions certaines étapes délicates. Je pense que depuis le début, il existe surtout un respect et une confiance mutuels entre les différents participants, et cela me semble vraiment déterminant. Tout le monde avait, et a, une vision commune. Et quand tout le monde tire dans le même sens, tu ne peux qu’avancer…
Aujourd’hui, vous êtes confiant quant à l’avenir du groupe ?
Plus que jamais ! Ils sont détendus, heureux, on sent qu’ils prennent beaucoup de plaisir. Sincèrement, je les ai rarement vus aussi sereins. Et pour ne rien gâter, je crois que cela fait bien longtemps que je ne les avais pas connus aussi prolifiques. En plus, les premiers accueils réservés à l’album sont plutôt excellents. En gros, tout est parfait !