Tout le monde n’a pas la chance de connaître telle
sensation, à ce moment précis de sa vie, quand ça compte vraiment. C’est faux
de dire que chaque génération a eu ou aura son compte. Parce qu’il faut des
conditions qui sont rarement réunies, plus qu’une somme d’individus obstinés
qui avancent en même temps que leur époque, plus que des mélodies, plus que du
talent, plus qu’un pied dans l’expérimentation et un autre dans les
hit-parades, plus qu’un écho auprès des gens. Il faut faire durer une onde de
choc et presque personne n’y était arrivé avant. Sinon les Beatles. Nous avions
dix-sept, dix-huit ans à la sortie de The
Bends (1995), nous étions là au bon moment. Nous avons tout vu.
Bizarrement, on a aussi failli ne rien voir. Dans la cour du lycée, je crois
que quelqu’un m’a parlé de Radiohead. Un type qui a MTV et a entendu cette
chanson qui fait un carton ailleurs que chez nous. Mais je retiens mal le nom,
confonds un peu avec Burning Heads, et puis rien. Ce n’est qu’en 1995, en
bande-son d’une scène étourdissante du Cyclo
de Tranh Anh Hung, que Creep
s’impose, suivi donc par The Bends,
deuxième album d’une puissance fiévreuse qui pose déjà Radiohead en groupe
important, conjuguant parfaitement mélodies implacables et mise en son
ambitieuse. Il se dégage de ces chansons un lyrisme incendiaire, une sensation
inédite de densité et d’espace.
J’ai mon bac, mais je suis toujours à l’école
et il faut encore jongler avec les vacances scolaires pour pouvoir se rendre à
Paris. De retour d’une tournée éreintante aux États-Unis, Radiohead a
idéalement calé une date supplémentaire à la Cigale parisienne, en avril 1996.
C’est déjà une autre formation. Jonny Greenwood passe une bonne partie du
concert accroupi à triturer mystérieusement ses guitares, à sortir des sons
incroyables qui font des chansons nouvelles. Dans un peu plus d’un an, elles
seront gravées sur un disque qui va coller tout le monde au plafond. Peut-on
imaginer à l’époque la stupéfaction d’entendre Paranoid Android pour la première fois à la radio ? Cette rythmique
faussement nonchalante, cette guitare comme gondolée au soleil, ce chant à la
fois désespéré et plein de morgue, ces fractures au milieu puis la lumière des
chœurs qui inonde la chanson d’une mélodie déchirante ! Le morceau dure plus de
six minutes et la maison de disques a accepté de la sortir en premier single,
signe d’un rapport de force largement en faveur de la formation d’Oxford. Il y
a mieux encore sur OK Computer (1997),
disque monstrueux, probablement la plus belle collection de chansons du
quintette, qui franchit un pas supplémentaire en termes d’écriture et de
production. Aux manettes, Nigel Godrich a forgé avec Radiohead un son ample et
dynamique, des textures sonores complexes qui jouent sur les entrelacs de voix
et guitares, parfois limpides parfois saturées en électricité ou en
électronique, propulsant des mélodies insensées (l’enchaînement Karma Police et Let Down, imbattable). La bande de Thom Yorke n’ira pas plus loin
dans cette veine. On a loué à l’époque le côté visionnaire de cet album. Avec
le recul, on relativise : OK Computer
est un classique, l’un des meilleurs disques des années 1990, un truc énorme
qui a libéré des énergies chez beaucoup de musiciens, un choc pour des millions
de personnes, mais on sait aujourd’hui que le vrai saut dans le vide est pour
après. C’est encore sur scène que l’on pressent l’importance de ce qui va se
produire, quand Radiohead teste au Grand Rex, en juin 1999, les chansons de son
nouvel Lp prévu pour septembre.
Le chant de Thom Yorke se rapproche de
l’incantation, l’instrumentation est aventureuse, les musiciens semblent
farfouiller dans un dédale de pédales d’effets, il y a des machines, il y a des
câbles partout sur la scène. Kid A
(2000) est le véritable chef-d’œuvre de Radiohead, une sorte de deuxième
naissance à la musique, un disque fondateur dans le sillon duquel il va
inscrire toute son œuvre à venir. Une synthèse parfaite des recherches
électroniques menées par d’autres avant eux, associées à une écriture en
apesanteur libérée de toute contrainte, où les mélodies s’enroulent en boucles
et les mots créent des images mystérieuses (fabuleuse Everything In It’s Right Place). Le génie de ces garçons sera
ensuite d’adapter ces sonorités et ces structures libres à une instrumentation
plus organique, avec des instruments parfois très rares et des machines, dans
un mélange radicalement neuf. Dans des moments d’agacement vis-à-vis d’un
groupe qu’on a trop fait parler de lui-même et dont on a trop décortiqué les faits
et notes, on s’est parfois dit en écoutant ces disques magnifiques – Kid A puis Amnesiac (2001) et Hail To
The Thief (2003) – qu’ils vieilliraient mal, que leur modernité du moment
allait s’évaporer doucement et révéler avec le temps quelques traces de
moisissure. Mais Radiohead est un groupe si brillant et réflexif qu’il a
échappé à tous les pièges et toutes les facilités. Est-ce utile de préciser que
cette version de l’histoire n’est pas tout à fait celle proposée par ce Best Of concocté par un label orphelin
de son artiste phare ? Sur le disque commun à l’édition standard et l’édition
limitée, les deux tiers des morceaux sont issus de The Bends et OK Computer,
selon une logique qu’on devine calquée sur les chiffres de vente de Radiohead.
Le reste est réduit à portion (in)congrue, y compris Pablo Honey (1993) dont auraient pu être exhumées la très belle Thinking About You et la sublime Lurgee. Il flotte sur cette
rétrospective comme un air de revanche, comme un effacement du parcours
accompli, comme un sentiment de peur panique rétrospectif d’un label qui n’a
jamais eu la main sur les événements. Et l’a perdue définitivement alors que
nous l’avons encore, portés par la curiosité des possibles que redessine
constamment une formation singulière et libre, par l’admiration d’une sorte de
génie collectif, par la beauté de leur musique. L’onde de choc dure
toujours.