Suite de la gigantesque entreprise de retour sur investissement opérée par la sympathique et serviable multinationale EMI sur le catalogue de Radiohead, ancienne poule aux œufs d’or partie pondre ailleurs. Après une compilation qui relisait le trajet du groupe à la lumière des hit-parades (Best Of, 2008) et une première triplette de rééditions des albums que le quintette a enregistré dans les années 90, voici une nouvelle salve qui épouse parfaitement le changement de décennie. Car à bien y réfléchir, Radiohead, c’est l’an 2000. On nous avait promis des robots plus ou moins menaçants, des steaks hachés lyophilisés ou des skates glissant sur coussins d’air. Eh bien, on a eu Kid A. Pour autant que nos souvenirs soient exacts, le futur a un peu ripé au pressage : le jour de sa sortie, Kid A (2000) n’est pas sorti. Les disquaires l’avaient bien reçu, mais n’avaient pas trop le droit de le vendre, à cause d’un problème de gravure du disque. Un accident industriel que l’histoire a oublié et qui a reculé de quelques jours la découverte du disque le plus attendu de l’époque, habilement annoncé par quelques concerts livrés les semaines précédentes, dans des salles à taille humaine et sous leur fameux chapiteau.
Plus qu’un bond en avant, Kid A est un saut dans le vide. Délesté de ses guitares et de ses certitudes, Radiohead n’a gardé en guise de parachute que son sens de la mélodie et son goût des sons stratosphériques. Le chant et l’écriture même ont morflé, cédant sous les coups de boutoir d’une dévorante soif de déconstruction. Table rase, place nette. Si subsiste encore ça et là le souvenir désolé d’un lyrisme rentré (les cordes de How To Disappear Completely), c’est un fantôme hagard qui se tient devant nous (“I’m not here, this isn’t happening). Le cœur du disque est blanc et froid, marqué par les claviers et les machines. La voix de Thom Yorke est aussi passée à l’essorage, séquencée et maltraitée comme le reste (le morceau Kid A, cauchemar informatique, la sublime Everything In Its Right Place, probablement la plus grande chanson d’ouverture de l’histoire de la pop). Mais le quatrième chapitre de Radiohead ne peut se réduire à une musique déshumanisée. La tête est fiévreuse, régulièrement irriguée par de bouillonnants flots de sang. Le pouls, c’est Phil Selway qui le donne. Son jeu de batterie est stupéfiant sur Optimistic, In Limbo et The National Anthem. C’est lui, autant que les arrangements de cuivres de cette dernière, qui apporte au disque cette puissance féline associée au jazz. Et parce que les claques vont souvent par paire, Radiohead enchaîne en fin de parcours deux morceaux monstrueux (Idiotheque et Morning Bell), qui explosent chacun à leur façon. Huit mois après cette secousse sismique, la réplique prend la forme d’Amnesiac (2001), album plus doux quoique enregistré pendant les mêmes sessions.
Le quintette, toujours épaulé par son producteur historique Nigel Godrich, y conserve cette liberté formelle nouvellement acquise, ce dédain des canons de l’écriture pop, mais rééquilibre l’instrumentation au profit des guitares et piano. Le résultat est un nouveau chef-d’œuvre qui dissimule sa radicalité sous les atours plus aimables d’une pop richement orchestrée mais reste audacieux et beau comme son grand frère. Radiohead y alterne éraflures électroniques (Packt Like Sardines In A Crushd Tin Box, Pulk/Pull Revolving Doors, Like Spinning Plates), ballades en apnée (Morning Bell/Amnesiac, You And Whose Army?) et tubes étincelants (I Might Be Wrong, Knives Out). Et scotche son monde avec les volutes irréelles de Pyramid Song, le genre de chanson après laquelle des groupes courent toute leur vie sans pouvoir en capter la moindre poussière. Le plus phénoménal et singulier dans toute cette histoire, et de cela les bonus qui compilent différentes prestations scéniques témoignent parfaitement, c’est de voir à quel point ces deux albums sont à la fois une vraie rupture (pas tranquille) dans la discographie de Radiohead et s’inscrivent pourtant dans une démarche qui prend tout son sens en concert. Jamais la question d’une quelconque difficulté à reproduire sur scène ces morceaux ne s’est posée pour leurs auteurs. Et pour cause, quels que soient les instruments ou machines utilisés en studio pour leur enregistrement, ces chansons ont toutes ou presque été rodées sur scène, travaillées au corps au contact du public.
Radiohead est non seulement l’un des plus grands groupes du monde pour ses disques mais aussi pour ses performances habitées et très charnelles, comme libérées et indépendantes des pesanteurs du studio. Sans doute pour y échapper complètement, la bande de Thom Yorke enregistre Hail To The Thief (2003) en moins d’un mois et le lance avec une mystérieuse campagne de publicité. À Paris, fleurissent d’étranges feuilles de petit format, photocopies en noir et blanc placardées sur des poteaux ou des panneaux, où le nom du groupe n’apparaît pas mais qui reprennent quelques mots de We Suck Youg Blood accompagnés d’un numéro de téléphone, laissant croire à un casting. En appelant, on tombait sur un message automatique surréaliste qui proposait plusieurs options (dont un mythique “pour être heureux, tapez 5) et, in fine, des bouts de chanson en écoute. Nous vivions jusqu’à présent sur l’idée simple que ce disque était un gros cran en dessous de ses prédécesseurs, trop éclaté, trop long, trop dense.
Cette réédition groupée a le mérite de nous dédire : Hail To The Thief peut aisément conclure ce qui ressemble à une trilogie. Plus enlevé et spontané mais bénéficiant d’une science des arrangements spectaculaire, ce sixième Lp est une expérience incroyable, un recueil qui offre certaines des meilleures chansons de ses auteurs (2+2=5, Where I End And You Begin) et étend encore leur champ d’action (la jungle hypnotique de Sit Down, Stand Up, le folk désemparé de A Wolf At The Door). Surtout, la formation livre avec There There un diamant brut transpercé par quelques mots d’une beauté magnétique, dont l’écho résonne longtemps : “Just cause you feel it, doesn’t mean it’s there. Mirage amoureux, émotions à sens unique, fantôme d’une révolution inachevée, petit tremblement de terre qui laisse les choses apparemment en l’état mais en a secrètement bouleversé l’agencement.