“Il n'y a pas que des chansons dans le sens traditionnel du
terme… Il y a des passages musicaux qui sont étonnants. Je suis d'ailleurs
assez surpris d'être encore excité par ces morceaux, alors que nous
travaillions dessus depuis deux ans… Nous avons clos un chapitre avec Ok
Computer. Il aurait été ridicule de poursuivre dans cette veine. Il nous
fallait quelque chose de neuf, aussi bien au niveau de l'enregistrement que des
futures tournées”. Tels étaient les propos énoncés par Ed O'Brien, il y a trois
mois, peu de temps avant que Radiohead ne livre quatre concerts sur le sol
français, afin, entre autres, de dévoiler ses nouvelles compositions. Des
compositions jouées dans des versions qui venaient bien sûr corroborer les
dires du guitariste géant, au ton plus expérimental, faisant appel à
l'électronique, aux boucles, à la liberté structurelle du jazz, mais qui se
fondaient néanmoins sur scène à merveille dans le répertoire historique du
quintette d'Oxford.
Et ne préparaient pas au (à) (l'electro)choc que provoque l'écoute de Kid A. Car Radiohead a pratiquement fait table rase de son passé, remisé son instrument de prédilection, celui sur lequel il avait bâti une grande partie de sa réputation, au placard. Exceptions faites, néanmoins, de l'apaisant How To Disappear Completely, où une six-cordes acoustique – bientôt noyée par d'étranges volutes de clavier – accompagne un chant d'une douceur singulière, le temps d'une chanson d'anthologie à faire se relever Tim Buckley ; et sur le morceau de bravoure baptisé Optimistic – un cousin éloigné de Paranoid Android –, soutenu par une rythmique ouvertement tribale, à mi-chemin entre le Funhouse des Stooges et le Velvet Underground de White Light/White Heat, porté par les incantations d'un Thom Yorke encore plus inquiétant que jamais.
Il y a belle lurette, dès la sortie The Bends en 1995 en fait, que les cinq compagnons ne cachent pas leur intérêt pour les musiques électroniques sous toutes leurs formes, les sampleurs et autres boucles, pour des labels comme Mo'Wax ou Rephlex, pour des artistes tels Aphex Twin ou Dj Shadow. Ils leur manquaient pourtant – peur de l'inconnue ? Attendre de pouvoir disposer d'une entière liberté ? – de passer à l'acte, même si le groupe avait injecté dans l'incontournable Ok Computer – mais à des doses encore homéopathiques – quelques touches technologiques, qui se fondaient d'ailleurs à merveille dans ce rock habité et entêtant. Aujourd'hui, Radiohead, de manière on ne peut plus consciente, vient de faire le grand plongeon. Car Kid A est assurément un album qui ne dépareillerait pas aux côtés des dernières productions du label Warp, un disque où l'électronique est reine, où le terme d'intelligent techno retrouve un second souffle, où les improvisations jazz mènent le quintette dans des contrées qu'il n'avait jusque-là jamais osé explorer.
Si ce n'est Thom Yorke, en solitaire, le temps de Rabbits In Your Headlights, sa collaboration avec Dj Shadow sur Psyence Fiction, la méga-production signée UNKLE en 1998. Everything In Its Right Place, pour ouvrir le disque, annonce la couleur, rapproche Radiohead de Plaid alors que son leader assène une litanie hypnotique. Si le morceau-titre ressemble (volontairement ? Sans doute…) à une comptine enfantine des temps futurs, The National Anthem pourrait être un morceau du Art Ensemble Of Chicago (groupe de jazz culte remis au goût du jour par Tortoise) remixé par Primal Scream, où le chant, quasi incompréhensible tant il est trafiqué, disparaît bien vite pour mieux laisser place un saxophone affolé. Plus loin, Idioteque associe la rythmique du Windowlicker d'Aphex Twin et une interprétation compulsive digne de Ian Curtis, un curieux mariage pour un titre qui donnerait presque des fourmis dans les jambes et n'en reste pas moins l'un des plus accrocheurs sur un album dont le terme “single” semble avoir été banni. Pourtant, Motion Picture Soundtrack, sans aucun soutien rythmique, mériterait de devenir un hit, pour cette ambiance onirique et crépusculaire, invitation aux rêves les plus doux, et terme d'un voyage aussi dépaysant que subjuguant.
Un suicide commercial ? Une remise en question ? Une œuvre arty et pontifiante ? Rien de tout cela, en fait. Kid A est juste l'album d'un groupe en roue libre, bien décidé à passer outre les règles en vigueur dans un milieu frileux et peureux, prêt à laisser libre cours à toutes ses aspirations. À toutes ses inspirations. Un groupe dont le but n'est certainement pas de vouloir à tout prix désarçonner ses auditeurs, ses fans (et l'on sait à quels points ils sont nombreux), encore moins à les “dégoûter”, mais qui cherche avant toute chose à se faire plaisir. Et qui réussit, au final, à nous faire plaisir.
Et ne préparaient pas au (à) (l'electro)choc que provoque l'écoute de Kid A. Car Radiohead a pratiquement fait table rase de son passé, remisé son instrument de prédilection, celui sur lequel il avait bâti une grande partie de sa réputation, au placard. Exceptions faites, néanmoins, de l'apaisant How To Disappear Completely, où une six-cordes acoustique – bientôt noyée par d'étranges volutes de clavier – accompagne un chant d'une douceur singulière, le temps d'une chanson d'anthologie à faire se relever Tim Buckley ; et sur le morceau de bravoure baptisé Optimistic – un cousin éloigné de Paranoid Android –, soutenu par une rythmique ouvertement tribale, à mi-chemin entre le Funhouse des Stooges et le Velvet Underground de White Light/White Heat, porté par les incantations d'un Thom Yorke encore plus inquiétant que jamais.
Il y a belle lurette, dès la sortie The Bends en 1995 en fait, que les cinq compagnons ne cachent pas leur intérêt pour les musiques électroniques sous toutes leurs formes, les sampleurs et autres boucles, pour des labels comme Mo'Wax ou Rephlex, pour des artistes tels Aphex Twin ou Dj Shadow. Ils leur manquaient pourtant – peur de l'inconnue ? Attendre de pouvoir disposer d'une entière liberté ? – de passer à l'acte, même si le groupe avait injecté dans l'incontournable Ok Computer – mais à des doses encore homéopathiques – quelques touches technologiques, qui se fondaient d'ailleurs à merveille dans ce rock habité et entêtant. Aujourd'hui, Radiohead, de manière on ne peut plus consciente, vient de faire le grand plongeon. Car Kid A est assurément un album qui ne dépareillerait pas aux côtés des dernières productions du label Warp, un disque où l'électronique est reine, où le terme d'intelligent techno retrouve un second souffle, où les improvisations jazz mènent le quintette dans des contrées qu'il n'avait jusque-là jamais osé explorer.
Si ce n'est Thom Yorke, en solitaire, le temps de Rabbits In Your Headlights, sa collaboration avec Dj Shadow sur Psyence Fiction, la méga-production signée UNKLE en 1998. Everything In Its Right Place, pour ouvrir le disque, annonce la couleur, rapproche Radiohead de Plaid alors que son leader assène une litanie hypnotique. Si le morceau-titre ressemble (volontairement ? Sans doute…) à une comptine enfantine des temps futurs, The National Anthem pourrait être un morceau du Art Ensemble Of Chicago (groupe de jazz culte remis au goût du jour par Tortoise) remixé par Primal Scream, où le chant, quasi incompréhensible tant il est trafiqué, disparaît bien vite pour mieux laisser place un saxophone affolé. Plus loin, Idioteque associe la rythmique du Windowlicker d'Aphex Twin et une interprétation compulsive digne de Ian Curtis, un curieux mariage pour un titre qui donnerait presque des fourmis dans les jambes et n'en reste pas moins l'un des plus accrocheurs sur un album dont le terme “single” semble avoir été banni. Pourtant, Motion Picture Soundtrack, sans aucun soutien rythmique, mériterait de devenir un hit, pour cette ambiance onirique et crépusculaire, invitation aux rêves les plus doux, et terme d'un voyage aussi dépaysant que subjuguant.
Un suicide commercial ? Une remise en question ? Une œuvre arty et pontifiante ? Rien de tout cela, en fait. Kid A est juste l'album d'un groupe en roue libre, bien décidé à passer outre les règles en vigueur dans un milieu frileux et peureux, prêt à laisser libre cours à toutes ses aspirations. À toutes ses inspirations. Un groupe dont le but n'est certainement pas de vouloir à tout prix désarçonner ses auditeurs, ses fans (et l'on sait à quels points ils sont nombreux), encore moins à les “dégoûter”, mais qui cherche avant toute chose à se faire plaisir. Et qui réussit, au final, à nous faire plaisir.