En kiosque actuellement Commander

Lifes Rich Pageant (Réédition) de R.E.M.

chronique d'album
Dans la longue carrière de R.E.M., Lifes Rich Pageant (1986) apparaît bel et bien comme un album de transition, celui qui pour la première fois témoigne de la volonté de Michael Stipe et de siens de rompre avec le statut de groupe culte ou de figure de proue de la scène indie américaine pour s'adresser plus largement à un public de masse. Un disque en forme de trait d'union entre les arpèges byrdsiennes et les murmures elliptiques de Radio Free Europe (1984) d'un côté, et le rentre-dedans plus mainstream de The One I Love (1987) ou Losing My Religion (1991) de l'autre. À cette réédition commémorative du vingt-cinquième anniversaire de la sortie de l'album, s'ajoutent dix-neuf démos qui constituent un document aussi captivant qu'essentiel sur les hésitations et les efforts d'un groupe qui s'apprête à franchir le Rubicon du succès populaire. À l'écoute de The Athens Demos, R.E.M. présente avant tout les visage défait d'une formation presque lessivée, au bord de l'épuisement physique et créatif.

Quoi de plus normal, alors qu'il vient d'enregistrer trois LP en autant d'années, suivis d'autant de tournées promotionnelles. À côté des quelques nouveaux titres composés dans l'urgence, on retrouve donc ici, tout comme sur l'album, une poignée de chansons écartées de la version finale de Fables Of The Reconstruction (1985) (Hyena, I Believe), une reprise d'un obscur tube sunshine pop signé des très négligeables The Clique (Superman), ainsi que quelques vestiges résiduels de la préhistoire du groupe (les premières esquisses de What If We Give It Away existent, sous le titre de Get On Their Way, depuis 1980). La plupart de ces brouillons sont encore inachevés, Stipe se contentant de fredonner les derniers couplets en yaourt, au moment où le quatuor d'Athens les remet entre les mains expertes de Don Gehman à qui il a décidé de confier la production de ce nouvel album. En un hiatus hautement symbolique, le producteur de John Mellencamp succède donc au cultissime Joe Boyd derrière les consoles. Rétrospectivement, ce choix s'avère payant tant le résultat final des séances d'enregistrement dans le studio de l'Indiana contraste avec le caractère hétéroclite et souvent mal ficelé des premières maquettes.

Photobucket

Sans pour autant abjurer ses anciennes amours pour la dissimulation et le mystère (l'illustration de pochette ou le mufle de deux bisons se superposent à une photo du batteur Bill Berry ; le tracklisting fantaisiste imprimé au verso), R.E.M. entame donc sous la houlette de Don Gehmann une lente conversion à la transparence. D'entrée de jeu, Begin The Begin s'impose comme  le titre le plus directement accessible composé par le groupe, avec son rythme de boogie qui s'accélère sur les couplets et culmine en apothéose sur un refrain plus efficace qu'à l'accoutumée. Même si les éléments rythmiques font l'objet d'un travail de polissage attentif, la métamorphose la plus impressionnante reste celle accomplie par le chanteur, auquel Gehmann demande explicitement de modifier à la fois le contenu de ses textes et sa manière de les interpréter. Les paroles introspectives et abstraites des débuts sont souvent remplacées par des invocations plus directes à la mobilisation collective, comme si Michael Stipe consentait enfin à surmonter ses réticences et sa timidité pour assumer son statut de porte-parole générationnel. “We are concern, we are hope despite the times”, s'exclame-t-il ainsi sur These Days, avant d'enchaîner avec Cuyahoga, son premier hymne environnemental dont le titre fait référence à une rivière si polluée qu'elle prenait régulièrement feu : “Let's put our heads together and start a new country up”. Sur le magnifique Fall On Me, il préfigure déjà, avec ses postures quasi christiques, les grandes embrassades romantiques et l'appel à l'amour universel de Everybody Hurts (in Automatic For The People, 1992).

Même si les éléments de rupture avec le passé sont clairement perceptibles, cette évolution délibérée vers une formule à succès (Lifes Rich Pageant sera d'ailleurs le premier disque d'or de R.E.M. aux États-Unis) demeure ici bien moins gênante que sur Document (1987) ou Green (1990). C'est sans doute que l'on sent encore davantage d'énergie vitale que de cynisme, de volonté créative que de réflexion carriériste. Et surtout que Lifes Rich Pageant constitue, pour une large part, un retour aux sources plutôt qu'un reniement. Parfaitement à son aise dans cet univers sonore, le groupe assume simplement avec sérénité une partie importante de ce qui a  toujours été son héritage musical : avant de devenir des étudiants branchés, Stipe ou Buck ont avant tout imprégnés de rock sudiste (et notamment des tubes de Tom Petty) et l'acceptent enfin sans le dissimuler derrière les références post-punk plus branchées, acquises sur les campus. Jalon trop souvent négligé d'une discographie riche en temps forts, ce quatrième LP s'apparente finalement davantage à un grand bond en avant qu'à un trait d'union.
Matthieu Grunfeld
MAGIC RPM  #155


Réagissez

Votre réaction :

Votre pseudo :

Prévisualiser