Portés par une
énergie instinctive et un appétit hors du commun, marqués par la grâce têtue de
la jeunesse, les premiers pas de R.E.M. comptent parmi les plus beaux moments
de l’histoire du rock. Impossible de les rattacher à un mouvement ou de les
consigner sagement entre deux paragraphes d’une chronologie consciencieusement
documentée. Les chansons et les albums du jeune quatuor d’Athens (Géorgie) ont
une place à part, une densité mystérieuse et hors du temps qui les détachait
alors et a perduré depuis. Un quart de siècle après leurs sorties respectives,
Capitol a entamé, depuis 2008 aux États-Unis, la réédition de Murmur (1983), Reckoning (1984) et Fables Of
The Reconstruction (1985). Les trois éditions luxueuses sont parues d’un
coup cet été en Europe. C’est un trésor inestimable. Chaque album se présente
sous la forme d’un digipack somptueux, qui restitue à merveille l’esthétique
nébuleuse des pochettes de l’époque, et contient deux CD. Le collectionneur
pointilleux regrettera l’abandon pur et simple des titres bonus des précédentes
rééditions publiées par I.R.S. en 1992 (des faces B des 45 tours de l’époque)
ainsi que l’absence du mirifique maxi inaugural Chronic Town (1982). Ces réserves posées, il faut saluer le travail
de nettoyage des bandes : la qualité du son est remarquable et on
redécouvre certains morceaux, qui gagnent en précision sans perdre ce halo
énigmatique qui les caractérise. Quelque chose de magnétique émane de ces
chansons et de ces musiciens, une aura qui a immédiatement attiré les gens vers
R.E.M. dès son concert inaugural en avril 1980.
Michael Stipe, Peter Buck, Mike Mills et Bill Berry sont alors ensemble depuis quelques mois et partagent une grosse culture musicale marquée par le rock new-yorkais des années 70, le punk et la pop psychédélique des années 60. Leur musique échappe à la fois à son époque et à ces référence, fondues dans un creuset original et poétique. Elle est marquée par un jeu de basse très mélodieux qui donne de l’espace à la guitare pour découper les notes en riffs tranchants ou en arpèges carillonnants, une batterie sèche et nerveuse, des claviers et une voix en retrait mais loin d’être timide. Dès ses débuts, R.E.M. sait précisément où il va et comment il veut y aller. En quelques mois, sa réputation enfle et les labels se battent pour lui faire signer un contrat. RCA Records est sur les rangs, mais c’est I.R.S. qui remporte le morceau en 1982 et publie dans la foulée Chronic Town, tandis que les Athéniens planchent sur leur premier LP. Non sans mal : I.R.S. leur suggère fermement de l’enregistrer avec le jeune Stephen Hague, producteur inconnu mais appelé à une riche carrière pop (New Order, Pet Shop Boys), qui n’est pas le rempart idéal contre le son de l’époque. À l’issue de l’enregistrement de quelques morceaux, Hague repart avec les bandes sous le bras et ajoute, dans son coin, des overdubs synthétiques bien dans l’air du temps mais pas vraiment en odeur de sainteté chez le quatuor, qui obtient de changer de producteur et rappelle Mitch Easter, déjà aux manettes sur ledit Chronic Town.
Jeune et inexpérimenté, le garçon est flanqué de l’ingénieur du son Don Dixon : la paire va façonner le son du groupe sur ses deux premiers disques. Murmur paraît en avril 1983 et moissonne les louanges de critiques saisis par la fluidité de chansons impressionnistes, portées par une énergie euphorisante et une écriture extraordinaire, à la fois immédiates et très singulières : le travail sur les rythmiques et les percussions est étonnant, les chœurs flottent en apesanteur, le chant est comme assourdi, Michal Stipe mange la moitié des mots. De l’autre moitié s’échappent des images floues. La formation excelle indistinctement dans les midtempo déchirants (Pilgrimage, Talk About The Passion) et les envolées pop mordantes (Radio Free Europe, Catapult, Sitting Still). Déposée sur un clavier élégiaque, la ballade Perfect Circle est une merveille. Porté par un solide succès critique et de bons chiffres de vente, la bande enchaîne rapidement avec l’enregistrement de Reckoning. Publié en avril 1984, l’album est taillé dans le même bois que Murmur. Il en est un jumeau un peu plus assuré, où R.E.M. creuse les deux sillons de son inspiration : d’une part, des morceaux qui serrent le cœur, baignés dans une mélancolie insondable dont les claviers sont souvent coupables (So. Central Rain, (Don’t Go Back) To Rockville, Camera, 7 Chinese Bros.), et de l’autre, des chansons pop très rythmées, avec force guitares et harmonies vocales (extraordinaires Harborcoat, Pretty Persuasion, Little America). C’est cette énergie qui l’emporte sur scène, où le groupe donne des prestations incendiaires et fulgurantes, dont les bonus de Murmur et Reckoning témoignent parfaitement.
Le premier propose un Live In Toronto de 1983 et le second un Live In The Aragon Ballroom de l’année suivante. Ce qui frappe sur ces enregistrements, c’est à quel point l’apport de chaque membre est essentiel à la haute tenue de ces chansons (les chœurs de Mike Mills sont à cet égard irrésistibles, notamment sur Talk About The Passion). C’est aussi cet équilibre parfait entre des mélodies moelleuses et un son qui doit beaucoup au rock new yorkais, tout en nerfs et en élégance sauvage. Le groupe reprend There She Goes Again et Femme Fatale du Velvet Underground, en signe d’allégeance. Lors du concert de 1984, le quatuor joue un morceau inédits très prometteur (Driver 8) destiné à un troisième album ambitieux tourné vers le folk et l’Amérique profonde, qui doit être à la fois celui du changement et de la consécration. Easter et Dixon sont occupés avec leurs propres activités musicales et Peter Buck a l’idée de faire appel à un vétéran du folk dont il admire le travail depuis toujours : Joe Boyd. Américain installé en Angleterre, il a produit Fairport Convention, Richard Thompson ou Nick Drake. En mars 1985, les quatre Athéniens s’installent donc à Londres pour enregistrer des nouveaux morceaux parfois écrits à la hâte. Le studio est en banlieue et il leur faut se coltiner chaque jour des heures d’embouteillage. Le froid, la pluie et la fatigue accumulée ont un effet désastreux sur Michael Stipe, sévèrement déprimé, et sur l’ensemble d’un groupe désorienté et sous tension. Traversé par la tentation de tout laisser tomber, R.E.M. termine l’enregistrement en oubliant ses ambitions initiales : peu de traces des aspirations folk sudistes, sinon un banjo sur la belle Wendell Gee et une atmosphère vaguement médiévale sur Maps And Legends.
Les mauvais souvenirs de ce séjour londonien, la fadeur de certaines chansons et les critiques mitigées qui accueillirent Fables Of The Reconstruction à sa sortie le relèguent souvent dans les tréfonds de la discographie de R.E.M. Pour autant, ses ventes dépassèrent celles de Reckoning, et on y trouve quelques merveilles (les tubes énergisants Driver 8 et Life And How To Live It, la troublante Green Grow The Rushes où la voix de Michael Stipe semble s’affaisser). Un passionnant CD regroupant les maquettes de ces chansons enregistrées à Athens montre ce qu’elles ont perdu en fraîcheur à Londres et ce qu’elles ont gagné en épaisseur (Feeling Gravity’s Pull est transfigurée par les arrangements de cordes de Joe Boyd). Dans cette crise de croissance, en proie au doute et à la pression, R.E.M. a définitivement perdu quelque chose, une candeur incandescente qui consume Murmur et Reckoning, mais a déserté Reconstruction Of The Fables. D’autres flammes brûleront au fil d’une discographie en perpétuel renouvellement, disséminant des chefs-d’œuvre dans chaque décennie traversée.
> Écoutez Murmur, Reckoning et Fables Of The Reconstruction en deluxe et en intégralité.
Michael Stipe, Peter Buck, Mike Mills et Bill Berry sont alors ensemble depuis quelques mois et partagent une grosse culture musicale marquée par le rock new-yorkais des années 70, le punk et la pop psychédélique des années 60. Leur musique échappe à la fois à son époque et à ces référence, fondues dans un creuset original et poétique. Elle est marquée par un jeu de basse très mélodieux qui donne de l’espace à la guitare pour découper les notes en riffs tranchants ou en arpèges carillonnants, une batterie sèche et nerveuse, des claviers et une voix en retrait mais loin d’être timide. Dès ses débuts, R.E.M. sait précisément où il va et comment il veut y aller. En quelques mois, sa réputation enfle et les labels se battent pour lui faire signer un contrat. RCA Records est sur les rangs, mais c’est I.R.S. qui remporte le morceau en 1982 et publie dans la foulée Chronic Town, tandis que les Athéniens planchent sur leur premier LP. Non sans mal : I.R.S. leur suggère fermement de l’enregistrer avec le jeune Stephen Hague, producteur inconnu mais appelé à une riche carrière pop (New Order, Pet Shop Boys), qui n’est pas le rempart idéal contre le son de l’époque. À l’issue de l’enregistrement de quelques morceaux, Hague repart avec les bandes sous le bras et ajoute, dans son coin, des overdubs synthétiques bien dans l’air du temps mais pas vraiment en odeur de sainteté chez le quatuor, qui obtient de changer de producteur et rappelle Mitch Easter, déjà aux manettes sur ledit Chronic Town.
Jeune et inexpérimenté, le garçon est flanqué de l’ingénieur du son Don Dixon : la paire va façonner le son du groupe sur ses deux premiers disques. Murmur paraît en avril 1983 et moissonne les louanges de critiques saisis par la fluidité de chansons impressionnistes, portées par une énergie euphorisante et une écriture extraordinaire, à la fois immédiates et très singulières : le travail sur les rythmiques et les percussions est étonnant, les chœurs flottent en apesanteur, le chant est comme assourdi, Michal Stipe mange la moitié des mots. De l’autre moitié s’échappent des images floues. La formation excelle indistinctement dans les midtempo déchirants (Pilgrimage, Talk About The Passion) et les envolées pop mordantes (Radio Free Europe, Catapult, Sitting Still). Déposée sur un clavier élégiaque, la ballade Perfect Circle est une merveille. Porté par un solide succès critique et de bons chiffres de vente, la bande enchaîne rapidement avec l’enregistrement de Reckoning. Publié en avril 1984, l’album est taillé dans le même bois que Murmur. Il en est un jumeau un peu plus assuré, où R.E.M. creuse les deux sillons de son inspiration : d’une part, des morceaux qui serrent le cœur, baignés dans une mélancolie insondable dont les claviers sont souvent coupables (So. Central Rain, (Don’t Go Back) To Rockville, Camera, 7 Chinese Bros.), et de l’autre, des chansons pop très rythmées, avec force guitares et harmonies vocales (extraordinaires Harborcoat, Pretty Persuasion, Little America). C’est cette énergie qui l’emporte sur scène, où le groupe donne des prestations incendiaires et fulgurantes, dont les bonus de Murmur et Reckoning témoignent parfaitement.
Le premier propose un Live In Toronto de 1983 et le second un Live In The Aragon Ballroom de l’année suivante. Ce qui frappe sur ces enregistrements, c’est à quel point l’apport de chaque membre est essentiel à la haute tenue de ces chansons (les chœurs de Mike Mills sont à cet égard irrésistibles, notamment sur Talk About The Passion). C’est aussi cet équilibre parfait entre des mélodies moelleuses et un son qui doit beaucoup au rock new yorkais, tout en nerfs et en élégance sauvage. Le groupe reprend There She Goes Again et Femme Fatale du Velvet Underground, en signe d’allégeance. Lors du concert de 1984, le quatuor joue un morceau inédits très prometteur (Driver 8) destiné à un troisième album ambitieux tourné vers le folk et l’Amérique profonde, qui doit être à la fois celui du changement et de la consécration. Easter et Dixon sont occupés avec leurs propres activités musicales et Peter Buck a l’idée de faire appel à un vétéran du folk dont il admire le travail depuis toujours : Joe Boyd. Américain installé en Angleterre, il a produit Fairport Convention, Richard Thompson ou Nick Drake. En mars 1985, les quatre Athéniens s’installent donc à Londres pour enregistrer des nouveaux morceaux parfois écrits à la hâte. Le studio est en banlieue et il leur faut se coltiner chaque jour des heures d’embouteillage. Le froid, la pluie et la fatigue accumulée ont un effet désastreux sur Michael Stipe, sévèrement déprimé, et sur l’ensemble d’un groupe désorienté et sous tension. Traversé par la tentation de tout laisser tomber, R.E.M. termine l’enregistrement en oubliant ses ambitions initiales : peu de traces des aspirations folk sudistes, sinon un banjo sur la belle Wendell Gee et une atmosphère vaguement médiévale sur Maps And Legends.
Les mauvais souvenirs de ce séjour londonien, la fadeur de certaines chansons et les critiques mitigées qui accueillirent Fables Of The Reconstruction à sa sortie le relèguent souvent dans les tréfonds de la discographie de R.E.M. Pour autant, ses ventes dépassèrent celles de Reckoning, et on y trouve quelques merveilles (les tubes énergisants Driver 8 et Life And How To Live It, la troublante Green Grow The Rushes où la voix de Michael Stipe semble s’affaisser). Un passionnant CD regroupant les maquettes de ces chansons enregistrées à Athens montre ce qu’elles ont perdu en fraîcheur à Londres et ce qu’elles ont gagné en épaisseur (Feeling Gravity’s Pull est transfigurée par les arrangements de cordes de Joe Boyd). Dans cette crise de croissance, en proie au doute et à la pression, R.E.M. a définitivement perdu quelque chose, une candeur incandescente qui consume Murmur et Reckoning, mais a déserté Reconstruction Of The Fables. D’autres flammes brûleront au fil d’une discographie en perpétuel renouvellement, disséminant des chefs-d’œuvre dans chaque décennie traversée.
> Écoutez Murmur, Reckoning et Fables Of The Reconstruction en deluxe et en intégralité.