Se repencher
sur les jeunes années de Pulp, celles d'avant His'N'Hers (1994), c'est
plonger les mains dans la poisse : mélodies collantes, arrangements malaisés,
guigne légendaire, défections en série, sorties ajournées, balades en fauteuil
roulant, on ne compte plus les embûches placées sur la voie du groupe depuis
1978. En (re)découvrant ces trois premiers albums, hétéroclites et pas si
faciles d’approche, on se trouve rapidement égaré par une formation qui slalome
entre folk humide et déluges acid-house, foire gothique et pop précieuse,
dissonances savantes et talk-over brumeux. Verdict hâtif : le Pulp des années
80 est indécis, primesautier et dénué de véritable identité. Mais pourquoi
pas ? Ces essais sont le fruit de multiples line-ups,
hiatus, directions musicales et tentatives pour toucher, au-delà du soutien
infaillible de la critique, un public qui s’en fout royalement. Touché par ces
étrangetés, on traque dans un vers ou un accord les graines de réussites à
venir. Peine perdue. Ces réussites sont déjà là, sous nos yeux. Juste un peu
plus sombres, pluvieuses. Inutile de chercher dans ce parcours une
logique vaguement déterministe, une destinée qui devait tirer Jarvis Cocker de
sa vie de chien pour l’emmener vers les plus hautes sphères. N’empêche, se
dessine une constante le long de ces dix ans de vaches maigres : un sens
du songwriting classique, de la pop song simple, usant de mélodies
désuètes pour composer des chansons hors d’âge et donc indémodables. Dès 1981,
Jarvis et ses trois camarades investissent les studios londoniens de Maida Vale
pour enregistrer leur première Peel
Session.
De ces vingt minutes de boucan postpunk, émerge une beauté simple nommée Wishful Thinking. Réarrangée, elle illumine It (1983), premier LP trop méconnu. Flûte, castagnettes et baryton hésitant de Jarvis délestent Abba de ses sourires crispés pour n’en conserver que la substantifique moelle, celle de la pop song à l’évidence désarmante. Touché par un romantisme désuet et trempé dans la mélancolie maritime, It exhale une ambiance de station balnéaire désaffectée. Cocker marche dans les pas de Leonard Cohen (Joking Aside, avec les chœurs de sa sœur Saskia) et joue les crooners délavés (Blue Girls). À la synthpop ou la cold-wave alors en vogue, Pulp préfère les ambiances acoustiques mais apocalyptiques – et Boats And Trains de se placer tout près du Just Drifting de Psychic TV. Enfin, les cuivres éclatant la bulle de tristesse, l'enjouée Love Love annonce la nonchalance d’Adam Green. Si le sens mélodique n'a jamais fait défaut, les talents de parolier de Cocker s'affinent. “J’étais vierge lorsque j’ai écrit It”, confiera-t-il quelques années plus tard. “J’avais une vision très idéalisée des rapports amoureux, et ce point de vue allait radicalement changer par la suite”. Aux mots naïfs des débuts, succède une plume âpre, qui délaisse l’absolutisme des sentiments pour traiter la quotidien morose de la classe ouvrière, telle Aborigine, qui rejoint le réalisme social britannique des sixties. Pulp livre quelques histoires épouvantables : hommage supposé à sa propre mère célibataire ou évocation de l’inceste – les interprétations divergent – Little Girl (With Blue Eyes), posé sur quelques accords délicats, se voit portée par une voix fondante. Sous des dehors enjoués, voire inoffensifs, Pulp pervertit le patrimoine pop (de Tony Christie à Lee Hazlewood) et verse de l’arsenic sur l’acrylique. À croire ces quelques lignes, Pulp ne serait qu’un groupe pop un peu malsain, mené par un chanteur torturé. On résumerait Pulp à Jarvis. Et Jarvis à Pulp. La tentation est grande, mais l’équation trop simple. Finalement, Pulp est un groupe expérimental, dans sa capacité à intégrer de nouveaux courants musicaux et d'autres éléments en conservant une identité propre. Ces évolutions doivent énormément à quelques rencontres décisives.
Jarvis Cocker n’est pas Lou Reed, mais Russel Senior sera son John Cale. Tiré à quatre épingles, amateur de cold-wave et féru d’avant-garde, ce guitariste et violoniste débarque en 1983, peu après la parution de It, et insuffle un sens du bizarre, de l’étrange et du décalage. De la dissonance, aussi. Son talent s’épanouit d’abord sur de sombres faces B. Entre disco pop effondré (The Mark Of The Devil) et déviance savamment calculée (l’apeurée Blue Glow, la déclamée 97 Lovers), le musicien confectionne un écrin parfait aux paroles assassines de Cocker. Aucune querelle d’ego ne perturbe cette belle entente, et la voix atonale de Senior déclame The Will To Power, prélude à un deuxième essai dont la noirceur demeure inégalée. Freaks est un album (forcément) monstrueux, baroque et déséquilibré – dans tous les sens du terme. Aux coutumières promenades sans retour, Pulp ajoute une ouverture flippante entonnée par Senior et les rires sardoniques de Cocker (Fairground). Un hymne postpunk à faire blêmir Mark E. Smith (Master Of The Universe). Et Anorexic Beauty, reprise d’un groupe local (New Model Soldier), hit manqué et déclaration d’amour perverse à “la fille de mes cauchemars”. Bardé de violons crevés, d’orgues malades, de rythmes dérangés et de textes outranciers, relevant d’une théâtralité qui confine à l’expressionnisme, Freaks incarne l’astre noir de la carrière de Pulp, un gouffre dans lequel le groupe ne replongera pas avant 1998, avec This Is Hardcore. Après l’échec public de Freaks, la claviériste Candida Doyle et Russell Senior restent sur le pont du rafiot brinquebalant. La section rythmique se fait la malle, remplacée par le batteur Nick Banks et le bassiste Steve Mackey. La formation définitive – ou peu s’en faut. Et nouvelle rencontre historique. Nous sommes à la fin des années 80, l’acid house bat son plein et la campagne. Mackey initie Cocker aux pilules du bonheur (qui s’en souviendra en 1995 avec Sorted Out For E’s And Wizz). Enregistré durant la deuxième partie de l’année 1989, Separations est une œuvre sous influence(s).
Le cerveau embrumé par l’ecstasy et désireux de se coltiner aux dernières technologies, l’échalas de Sheffield exige du jeune producteur Alan Smyth “un son entre Barry White et Pet Shop Boys”. Et la seconde face du disque invite à danser les dents serrées, soumis aux claviers entêtants et aux boucles acid. Une fois encore, la bonne humeur se pervertit, claustrophobe (This House Is Condemned) ou égarée dans une transe morbide (Death II, et ce vers “Watch my spirit melt away, down at the D-I-S-C-O”). Plombée par sa lenteur, Countdown reste infiniment inférieure à sa version single. Pour l’anecdote, My Legendary Girlfriend, sera l’ultime référence du micro-label Scaff Records, tenu par un certain Bob Stanley. En dépit de cet effort audacieux, la poisse est encore de la partie : mis en boîte en 1989, Separations aurait pu être l’album de la consécration s’il était paru en temps et en heure (en gros, au printemps 1990). Certes, Pulp embrassait l’acid house et l’air du temps, mais se situait très loin de The Stone Roses, Happy Mondays ou The Beloved. En conservant ce sens du dramatique qui était sa marque de fabrique, Pulp aurait chanté les petits matins blêmes de rave. Publié en 1992, Separations est déjà rétro. Quant à la suite, elle est connue. Finalement, ces trois LP ne livrent aucun indice qui aurait annoncé la suite, mais contiennent déjà les obsessions que Pulp se chargera de rendre présentables : des histoires d’échec, des sonorités archaïques, la mise au grand jour de bas instincts… Et c’est lorsque l’approche se fera plus frontale, lorsque le groupe parviendra (enfin !) a saisir et recracher l’esprit de l’époque, en livrant l’envers de la Cool Britannia, que Pulp connaîtra la gloire. Mais c’est une autre histoire… à ne pas lire en écoutant la musique.
De ces vingt minutes de boucan postpunk, émerge une beauté simple nommée Wishful Thinking. Réarrangée, elle illumine It (1983), premier LP trop méconnu. Flûte, castagnettes et baryton hésitant de Jarvis délestent Abba de ses sourires crispés pour n’en conserver que la substantifique moelle, celle de la pop song à l’évidence désarmante. Touché par un romantisme désuet et trempé dans la mélancolie maritime, It exhale une ambiance de station balnéaire désaffectée. Cocker marche dans les pas de Leonard Cohen (Joking Aside, avec les chœurs de sa sœur Saskia) et joue les crooners délavés (Blue Girls). À la synthpop ou la cold-wave alors en vogue, Pulp préfère les ambiances acoustiques mais apocalyptiques – et Boats And Trains de se placer tout près du Just Drifting de Psychic TV. Enfin, les cuivres éclatant la bulle de tristesse, l'enjouée Love Love annonce la nonchalance d’Adam Green. Si le sens mélodique n'a jamais fait défaut, les talents de parolier de Cocker s'affinent. “J’étais vierge lorsque j’ai écrit It”, confiera-t-il quelques années plus tard. “J’avais une vision très idéalisée des rapports amoureux, et ce point de vue allait radicalement changer par la suite”. Aux mots naïfs des débuts, succède une plume âpre, qui délaisse l’absolutisme des sentiments pour traiter la quotidien morose de la classe ouvrière, telle Aborigine, qui rejoint le réalisme social britannique des sixties. Pulp livre quelques histoires épouvantables : hommage supposé à sa propre mère célibataire ou évocation de l’inceste – les interprétations divergent – Little Girl (With Blue Eyes), posé sur quelques accords délicats, se voit portée par une voix fondante. Sous des dehors enjoués, voire inoffensifs, Pulp pervertit le patrimoine pop (de Tony Christie à Lee Hazlewood) et verse de l’arsenic sur l’acrylique. À croire ces quelques lignes, Pulp ne serait qu’un groupe pop un peu malsain, mené par un chanteur torturé. On résumerait Pulp à Jarvis. Et Jarvis à Pulp. La tentation est grande, mais l’équation trop simple. Finalement, Pulp est un groupe expérimental, dans sa capacité à intégrer de nouveaux courants musicaux et d'autres éléments en conservant une identité propre. Ces évolutions doivent énormément à quelques rencontres décisives.
Jarvis Cocker n’est pas Lou Reed, mais Russel Senior sera son John Cale. Tiré à quatre épingles, amateur de cold-wave et féru d’avant-garde, ce guitariste et violoniste débarque en 1983, peu après la parution de It, et insuffle un sens du bizarre, de l’étrange et du décalage. De la dissonance, aussi. Son talent s’épanouit d’abord sur de sombres faces B. Entre disco pop effondré (The Mark Of The Devil) et déviance savamment calculée (l’apeurée Blue Glow, la déclamée 97 Lovers), le musicien confectionne un écrin parfait aux paroles assassines de Cocker. Aucune querelle d’ego ne perturbe cette belle entente, et la voix atonale de Senior déclame The Will To Power, prélude à un deuxième essai dont la noirceur demeure inégalée. Freaks est un album (forcément) monstrueux, baroque et déséquilibré – dans tous les sens du terme. Aux coutumières promenades sans retour, Pulp ajoute une ouverture flippante entonnée par Senior et les rires sardoniques de Cocker (Fairground). Un hymne postpunk à faire blêmir Mark E. Smith (Master Of The Universe). Et Anorexic Beauty, reprise d’un groupe local (New Model Soldier), hit manqué et déclaration d’amour perverse à “la fille de mes cauchemars”. Bardé de violons crevés, d’orgues malades, de rythmes dérangés et de textes outranciers, relevant d’une théâtralité qui confine à l’expressionnisme, Freaks incarne l’astre noir de la carrière de Pulp, un gouffre dans lequel le groupe ne replongera pas avant 1998, avec This Is Hardcore. Après l’échec public de Freaks, la claviériste Candida Doyle et Russell Senior restent sur le pont du rafiot brinquebalant. La section rythmique se fait la malle, remplacée par le batteur Nick Banks et le bassiste Steve Mackey. La formation définitive – ou peu s’en faut. Et nouvelle rencontre historique. Nous sommes à la fin des années 80, l’acid house bat son plein et la campagne. Mackey initie Cocker aux pilules du bonheur (qui s’en souviendra en 1995 avec Sorted Out For E’s And Wizz). Enregistré durant la deuxième partie de l’année 1989, Separations est une œuvre sous influence(s).
Le cerveau embrumé par l’ecstasy et désireux de se coltiner aux dernières technologies, l’échalas de Sheffield exige du jeune producteur Alan Smyth “un son entre Barry White et Pet Shop Boys”. Et la seconde face du disque invite à danser les dents serrées, soumis aux claviers entêtants et aux boucles acid. Une fois encore, la bonne humeur se pervertit, claustrophobe (This House Is Condemned) ou égarée dans une transe morbide (Death II, et ce vers “Watch my spirit melt away, down at the D-I-S-C-O”). Plombée par sa lenteur, Countdown reste infiniment inférieure à sa version single. Pour l’anecdote, My Legendary Girlfriend, sera l’ultime référence du micro-label Scaff Records, tenu par un certain Bob Stanley. En dépit de cet effort audacieux, la poisse est encore de la partie : mis en boîte en 1989, Separations aurait pu être l’album de la consécration s’il était paru en temps et en heure (en gros, au printemps 1990). Certes, Pulp embrassait l’acid house et l’air du temps, mais se situait très loin de The Stone Roses, Happy Mondays ou The Beloved. En conservant ce sens du dramatique qui était sa marque de fabrique, Pulp aurait chanté les petits matins blêmes de rave. Publié en 1992, Separations est déjà rétro. Quant à la suite, elle est connue. Finalement, ces trois LP ne livrent aucun indice qui aurait annoncé la suite, mais contiennent déjà les obsessions que Pulp se chargera de rendre présentables : des histoires d’échec, des sonorités archaïques, la mise au grand jour de bas instincts… Et c’est lorsque l’approche se fera plus frontale, lorsque le groupe parviendra (enfin !) a saisir et recracher l’esprit de l’époque, en livrant l’envers de la Cool Britannia, que Pulp connaîtra la gloire. Mais c’est une autre histoire… à ne pas lire en écoutant la musique.
