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Entrevue - 05/04/12 de Nite Jewel

interviews
Rejeton terrible de la scène californienne, Ramona Gonzalez a mis trois ans pour boucler son deuxième album. Trois ans comme un lent chemin vers la lumière : du funk lo-fi et crépusculaire de Good Evening (2009) aux doux sommets de One Second Of Love (2012), la diva synthétique raconte sa longue ascension vers la maturité artistique. [Article Victor Thimonier].

De l'importance des premiers mots. Quand Ramona Gonzalez décroche le téléphone, c'est un miaulement qui s'échappe du haut-parleur. Suivi d'un autoritaire Kissie, chut!”. Derrière l'anecdote charmante – quel nom délicat pour un chaton –, le symbole pointe son museau : le petit félin timide qui chantait tout aigu sur Good Evening (2009) est devenu panthère. I'm a broken record”, proclame désormais Ramona, la voix forte et claire, dès la première seconde de This Story, magistrale ouverture de son deuxième LP. Un impressionnant et paradoxal aveu de faiblesse. “Ces mots sont très importants pour ouvrir l'album. Ils en disent tellement long sur moi. Je ne me sens pas à l'aise dans ce monde. J'essaie encore de coller les morceaux, d'y comprendre quelque chose. Exactement ce dont il était question dans Good Evening. Simplement, j'ai maintenant l'assurance nécessaire pour le clamer haut et fort.” Trouver la force d'exprimer ses faiblesses : la trajectoire de Nite Jewel pourrait se résumer à cette quête d'assurance. “J'ai grandi dans le nord de la Californie, entre Oakland et Berkeley. Mon enfance a été baignée par la musique. Une atmosphère exceptionnelle imprégnait cet endroit très ouvert au mélange des cultures. Ma mère m'a fait prendre des cours de chant et de piano. Elle m'emmenait dans ces camps musicaux où l'on chantait, en cercle, autour d'un feu. C'était très hippie mais très formateur. On m'apprenait les standards. J'empruntais le magnétophone de ma mère et je m'inventais des émissions de radio, j'improvisais des chansons. Puis j'ai commencé, petit à petit, à écrire des paroles structurées à partir de mon journal intime.”

Ce n'est que plus tard que viendront les questionnements existentiels, dès lors que Ramona entre au lycée de Berkeley. “J'avais un professeur censé nous apprendre l'économie, mais qui nous faisait en réalité des cours de philosophie. Je l'ouvrais sans cesse en classe, mais j'étais d'une inculture crasse. Alors il m'a refilé un jour La Généalogie de la Morale (1887) de Nietzsche. Ça a changé ma vie. Soudain, j'avais l'impression de comprendre énormément de choses sur la société dans laquelle j'avais grandi. Je suis issue de la classe moyenne très modeste. Et autour de moi, j'entendais les gens se plaindre sans cesse sur leur place dans la société. C'était exactement ce que critiquait Nietzsche, la victimisation perpétuelle des classes faibles. Et moi, je leur disais : «Arrête de chouiner, mec ! Prends-toi en main !” Tout le monde me prenait pour une ultraconservatrice tarée. N'empêche que j’étais alors décidée à étudier la philosophie.” Et Ramona part à New York, pour y étudier deux ans. Seulement, lors de vacances en Californie, elle rencontre un certain Cole Marsden Greif-Neill. C'est le coup de foudre. Ils abandonnent leurs études en se promettant de se consacrer à la musique, se marient et partent s'installer à Los Angeles. Tandis que Cole rejoint les rangs d’Ariel Pink's Haunted Graffiti, Ramona met la main sur quelques claviers. Nous sommes en 2007, Nite Jewel est né.



TOAST
“Déménager à Los Angeles a été décisif. Tout autour de moi, les gens créaient, enregistraient sur des magnétophones à deux balles. J'ai pris conscience que c'était très simple. Qu'il n'y avait pas besoin de grand-chose pour se lancer. Il faut dire qu'à ce moment-là, la scène californienne est en ébullition. “Pendant six mois, j'ai fait partie d'Holy Shit avec Matt Fishbeck, Christopher Owens et Ariel Pink. Je les ai suivis pour quelques concerts. Il y avait aussi Jason Grier (alias Super Creep) et Julia Holter, qui tenaient un label, Human Ear Music. On vivait presque tous dans le même quartier d'Echo Park. On pouvait se rendre visite à pied. Il y avait une petite galerie d'art tenue par des amis, Tiny Creatures, où l'on se retrouvait souvent. Vers 2008, tout le monde s'est mis à déménager. C'est le problème avec Los Angeles. Si tu changes de quartier, tout est chamboulé. Aujourd’hui, tout le monde s'est plus ou moins éloigné, même si on reste encore en contact. Christopher Owens et Ariel Pink sont devenus célèbres, Matt Fishbeck vit à San Francisco… Il n'y a qu'avec Julia que je suis restée très proche. Et avec Jason Grier aussi, qui a composé l'année dernière tout un EP pour que je chante dessus (ndlr. Heart Shaped Music, 2011).” Ramona trouve donc l'émulation dont elle avait besoin pour commencer, particulièrement en la personne d'Ariel Pink. “Ariel était mon idole. Je l'admirais énormément. Quand j'ai eu suffisamment de morceaux, j'ai gravé un CD que je lui ai donné. Si lui pensait que c'était bien, alors j'étais prête à continuer. Il est revenu me voir le lendemain pour me dire que c'était incroyable. Voilà ce qui m'a donné toute la confiance pour y aller.” Elle met un an pour boucler le premier LP de Nite Jewel, Good Evening, en 2008. Si son mari Cole MGN l'épaule pour l'écriture de deux titres, quelques batteries synthétiques et certains aspects techniques, le disque reste une œuvre quasi solitaire. Comme pour presque tout le monde au sein du microcosme qui gravite autour de Holy Shit et du label Human Ear Music, les premiers pas de Nite Jewel sont très lo-fi.



“À l'époque, je ne m'en rendais pas compte. J’étais très fauchée, j'avais juste un 8-pistes à cassettes qu'un ami m'avait donné. Je branchais mes instruments sur un très vieil ordinateur, sur lequel je n'avais aucun programme pour faire de la musique. J'obtenais des sons en me servant de Toast, un logiciel de gravure. Je ne savais pas ce que je faisais. Je n'avais même pas remarqué qu'il y avait un bouton pour réduire le souffle sur mon huit-pistes ! Je pensais juste que c'était normal.” Good Evening, magnifié par l'ingénuité d'une Ramona Gonzalez qui découvre tout de l'enregistrement, est mâtiné d’un curieux charme synthétique qui n'est pas sans séduire au-delà de la scène locale. Mike Simonetti, patron flamboyant et avisé d'Italians Do It Better, la contacte bientôt pour réaliser un maxi sous les couleurs de son label. Il s'agit de Want You Back (2009), petite perle inclassable de pseudo funk tout en basses synthétiques et de synthpop innocente, première sortie où l’on entend Nite Jewel opérer un virage vers des sons plus distincts. “Ce changement de son résulte simplement d’une histoire de matériel. On avait reçu une avance d’Italians Do It Better. On l’a utilisée pour acheter un ordinateur neuf et des programmes plus adaptés à notre pratique. J’ai également dû apprendre à m’occuper de certains aspects techniques moi-même. Début 2010, Cole était sans cesse en tournée avec Ariel Pink et ne pouvait pas m’aider. J’ai dû m’y mettre pour pouvoir manipuler des enregistrements par moi-même.” L’été 2010 voit la sortie du EP Am I Real?, marqué par un son beaucoup plus propre, même s’il ne connaît pas de changement majeur dans le songwriting. C’est également à cette période qu’elle débauche définitivement Cole MGN, qui quitte la bande d’Ariel Pink pour rejoindre la formation de son épouse. “Il y avait cependant encore quelque chose qui me gênait dans mon chant. J’ai toujours eu une voix puissante, mais je m’obstinais à chanter dans un registre haut perché qui ne me convenait pas tellement. Je peux chanter aigu, ce n’est pas le problème, mais mon registre naturel est alto. Il y avait aussi une part de timidité. Ma voix, plus faible, était difficile à comprendre. J’avais encore du mal à rendre audible mes paroles très personnelles. J’ai donc dû changer ma manière de composer, en me recentrant sur des tonalités plus adaptées.” Le résultat de ce travail mettra presque deux ans à éclore.



CANYON
“J'ai moi aussi fini par quitter Echo Park pour m'installer dans la forêt, à Topanga Canyon. Good Evening avait un côté très urbain, un peu sale. One Second Of Love vient du canyon. Il est spacieux, ouvert, plus lumineux, comme la nature qui m’environne. Ce disque a été conçu dans l'isolement, en autarcie. L'enregistrement a été fait en trois temps : nous sommes d'abord allés avec Cole dans un studio à Berkeley, que des amis avaient bricolé. Nous en sommes ressortis avec une heure d'improvisation. Nous sommes ensuite partis dans un studio au Nord d'Hollywood, avec d'autres musiciens. Et on a bouclé le reste à Topanga. Cole a ensuite pris tous ces petits bouts et s'est mis à travailler dessus comme un fou pour que tout tienne ensemble. Il avait cette vision presque obsessionnelle de la façon dont l'album devait sonner.” L'une des grandes nouveautés du second album de Nite Jewel est le rôle grandissant de Cole MGN, qui s'affirme désormais comme un véritable homme de l'ombre. La production, impeccable de précision, porte définitivement sa patte, une patine eighties élevée en expérimentation permanente. On sent même poindre, au détour de la chanson titre One Second Of Love, le spectre de The Samps, le projet post-chillwave de Cole. Le disque, clairement moins électronique qu'auparavant, fait également la part belle aux autres musiciens, invités (DaM-FunK sur Autograph) ou compagnons de route de toujours : le guitariste Corey Lee Granet (un ancien de Girls) est désormais présent sur disque.

“Nous avons également travaillé avec son père, Peter Granet, qui a été ingénieur du son pour The Jacksons et Van Morrison notamment. C'est lui qui a enregistré toutes les batteries, donnant cette coloration soft rock à l'ensemble. Je cherchais avant tout à faire un album éloigné de toutes les modes du moment. Non pas que je dénigre ce qui se passe aujourd'hui. J’adore le disque de James Blake, par exemple, mais il est très hype. Selon moi, il y a deux types d’albums : ceux qui reflètent un contexte, une mode, une époque, et ceux qui se placent hors du temps, qui n’expriment que la sensibilité de leur auteur. Les deux sont complémentaires, mais c’est à la seconde catégorie que je veux appartenir. Ma méthode pour y arriver peut sembler passéiste : je passe en revue tout ce qui m’émeut dans l’histoire de la pop et je tente d’en grappiller quelques morceaux. En même temps, j’ai la profonde impression que les genres auxquels je fais référence n’ont pas été épuisés. Il y a encore beaucoup de choses à découvrir dans le domaine de la pop douce et sophistiquée. J’adore l’AOR-music, Bobby Caldwell, par exemple. Ce sont des personnes qui n’avaient pas d’autre ambition que de faire de la musique agréable. Elles n’ont jamais été à la pointe. Et ça leur confère une sincérité d’autant plus forte.” Sincérité. Le mot est lâché. S’il y en bien un qui collera toujours a la démarche de Ramona, c’est celui-ci. “Je suis une romantique”, conclut-elle. “Je serai toujours sincère. Je ne déconne pas avec ça. C'est à prendre ou à laisser. Tu n'aimes pas ma musique, tu ne m'aimes pas, pas de problème. Mais j'ai joué cartes sur table. J'ai dit la vérité sur ce que je suis.”
Victor Thimonier
MAGIC RPM  #161


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kikoulol - 07/04/2012 13:43
Une belle daube cet album...