Biographie
Sans New Order, impossible de savoir avec certitude à quoi pourrait bien ressembler le paysage pop britannique de ce nouveau millénaire. Sans Bernard Sumner (chant, guitare), Peter Hook (basse), Stephen Morris (batterie) et Gillian Gilbert (claviers), personne ne peut dire si la house aurait connu le même succès populaire en Europe, si les machines auraient sonné un jour avec une grâce si terriblement humaine. Aurait-on jamais pu espérer danser intelligemment ? N'en déplaise aux puristes, l'importance et l'influence du quatuor mancunien sont sans commune mesure avec celles de la formation dont il est issu, les très cultes Joy Division. Et pourtant…La rocambolesque histoire de New Order commence par un drame. Avec le recul, on se demande d'ailleurs comment il pouvait en être autrement. Le 18 mai 1980, à la veille d'un départ pour une tournée américaine, Ian Curtis met fin à ses jours, miné par des problèmes familiaux et de santé, fragilisé par des crises d'épilepsie de plus en plus fréquentes. Ce geste désespéré va ajouter à l'aura mythique d'un groupe qui s'était imposé en quelques mois comme l'une des formations les plus excitantes et inquiétantes à être né du mouvement punk : ambiances sombres, atmosphères tendues, guitares orageuses et rythmiques sèches habillaient la voix habitée d'un chanteur qui n'allait pas tarder à être canonisé, en particulier grâce à deux disques posthumes, le maxi Love Will Tear Us Apart et l'album Closer, tout juste finalisé avant l'acte irréparable. Dès leur réunion, au début de l'année 1977, les quatre jeunes gens avaient noué un pacte : si l'un d'entre eux venait à partir, les membres restant se devaient de changer de nom. Sumner – alors connu sous l'identité d'Albrecht –, Hook et Morris hésitent quelque peu à poursuivre l'aventure, et après avoir écarté quelques patronymes pour le moins saugrenus, optent pour celui de New Order, sur une idée proposée par leur manager Rob Gretton. Ils tentent de donner quelques concerts en trio, mais peu convaincus par le résultat, décident de recruter une amie de Morris, Gillian Gilbert, alors que c'est à Sumner qu'incombe la lourde tâche de succéder à Ian Curtis. Les premiers pas sont hésitants. Mais comment aurait-il pu en être autrement, tant le culte de leur ancien chanteur prenait des proportions quasi christiques. Le premier album Movement, réalisé à la fin de l'année 1981, est d'ailleurs écrasé par le fantôme de Joy Division. Mais le groupe commence à s'intéresser de plus en plus aux sonorités synthétiques – Kraftwerk a toujours été une influence revendiquée – et ses séjours répétés aux États-Unis lui font découvrir une scène électro ludique et dansante. Des leçons que les jeunes Mancuniens ne tardent pas à assimiler. En 1983, ils réalisent – sous une énigmatique pochette signée, comme toutes les autres, par le génial graphiste Peter Saville – un long morceau hypnotique et dansant, collision improbable entre les rythmes disco de Giorgio Moroder et les atmosphères sombres chères à leur groupe précédent. Blue Monday triomphe sur les pistes de danse du monde entier, deviendra le maxi vinyle le plus vendu de l'histoire, et changera le destin de New Order. Car, dès lors, le groupe existe par lui-même, enfin débarrassé de son encombrant passé – qu'il n'a néanmoins jamais renié, loin de là, continuant encore aujourd'hui à piocher dans ce répertoire pour alimenter de trop rares concerts – et fort d'appétit de découvertes jamais rassasié. Aussi bien au niveau musical qu'en termes d'images, New Order va réaliser un sans faute. Robotique à souhait et mélodique à l'excès, l'incontournable single The Perfect Kiss (1985) – clippé par Jonathan Demme et mis en lumière par Henri Alekan, excusez du peu – symbolise tout le savoir-faire d'une formation largement au dessus de la mêlé, la première à donner une âme à ses machines, l'une des rares à pouvoir concilier avec brio exigences artistiques et succès artistiques. New Order enchaîne singles et albums d'une rare excellence – Low-Life en 1985, Bizarre Love Triangle en 1986, True Faith et la compilation Substance en 1987 –, devient un groupe “à la mode” aux États-Unis – l'auteur Bret Easton Ellis ne peut s'empêcher de les citer dans ses romans –, participe à divers bandes originales – Pretty In Pink, Salvation! – et se complaît dans les excès, drogues et alcools en tête. Pourtant, le quatuor est le premier à saisir l'aspect révolutionnaire de la house – que ses disques précédents ont influencé – et, en greffant sur ces rythmes implacables des mélodies et des arrangements pop luxuriants, démocratise ce style dès 1989 avec son album Technique, en grande partie enregistré à Ibiza. Habités par un sens de l'humour un rien potache - la vidéo Touched By The Hand Of God, réalisée par une certaine Kathryn Bigelow, qui n'a pas alors encore été reconnue par le grand public cinéphile –, les quatre compagnons sont surtout comblés lorsque la fédération anglaise de football leur confie la composition de l'hymne de l'équipe nationale – qui s'intitulera World In Motion –, qualifiée pour le mondial italien de 1990. Mais les dissensions commencent à fissurer cette machine que l'on pensait inaltérable : Sumner a besoin d'air et forme Electronic avec l'ancien guitariste des Smiths Johnny Marr. Peter Hook – l'homme au son de basse unique – ne se veut pas en reste et décide d'aller voir du pays sous le nom de Revenge. Tandis que les plus discrets Stephen Morris et Gillian Gilbert – couple à la ville comme sur scène – ne manquent d'humour en baptisant leur projet The Other Two. Le quatuor se retrouve en 1992 pour donner naissance à son sixième album. Mais l'enregistrement se fait dans la douleur : son label de toujours, l'indépendant Factory Records, doit mettre la clé sous la porte, le club qu'il a contribué à ouvrir à Manchester, La Haçienda, connaît de graves problèmes de violences – après avoir été le porte drapeau d'un hédonisme forcené. New Order achève tant bien que mal Republic et part sur les routes, malgré les réticences d'un Sumner qui a de plus en plus de mal à affronter l'épreuve de la scène. La tournée se déroule dans une ambiance délétère, le dernier concert, donné en août 1993 au festival de Reading, semble devoir être le dernier. Pendant les cinq années qui s'ensuivent, aucun des protagonistes ne s'adressera la parole. Le nom reste pourtant sous les feux de l'actualité, par le biais d'une nouvelle compilation ou de titres disséminés sur quelques BO, en particulier Temptation qui retrouve un second souffle grâce à Trainspotting. Pourtant, en 1998, sous l'égide de Rob Gretton - qui décédera un an plus tard – le miracle se produit : le groupe enterre dissensions et rancœurs et accepte de donner quatre prestations exceptionnelles – au propre comme au figuré - dans son Angleterre natale. Fort d'une verve retrouvée, il décide même de reprendre le chemin des studios, pour l'enregistrement d'une chanson d'abord, le bien nommé Brutal, qui figure en bonne place sur la bande-son de The Beach, puis de tout un album. Qui verra le jour cet été. Avec un retour à un son plus rock et plus dur – on a tendance à oublier que ces éternels adolescents comptent parmi leurs groupes favoris The Stooges ou le Velvet Underground – et certaines ambiances proches de l'univers clair-obscur de Joy Division, Get Ready! peut compter sur les présences de l'ex-Smashing Pumpkins Billy Corgan et du chanteur de Primal Scream Bobby Gillespie, deux fans transis du répertoire des Mancuniens. Mieux, le groupe – sans Gillian, qui est reste auprès des ses deux petites filles, et remplacé par le guitariste Phil Cunningham - repart sur les routes du monde entier alors que le réalisateur Michael Winterbottom achève le long-métrage 24 Hour Party People, un film essentiellement consacré à la saga rocambolesque de l'épopée Factory Records et de sa tête pensante, le regretté Tony Wilson. Alors que Joy Division a depuis connu un improbable regain d'intérêt, en particulier fomenté par Control (2007), l'excellent biopic réalisé par le photographe Anton Corbijn (ainsi que par le non moins excellent documentaire signé Grant Gee, New Order a signé autre album, Waiting For The Sirens' Call, où le quatuor s'est ingénié à remettre au goût du jour ses vieilles recettes. Mais plus que de d'appels de sirènes hypothétiques, c'est surtout de chant du cygne dont il est ici question puisque, New Order s'est (une nouvelle fois) désintégré en 2008, suite à diverses prises de bec entre Peter Hook et Bernard Sumner. Séparation définitive ? Faite vos jeux…