On ne savait à quoi s'attendre. On pouvait craindre le pire, tout en continuant d'espérer le meilleur. Pourtant, les rumeurs au sujet des collaborateurs envisagés pour l'album du grand retour de New Order n'étaient guère rassurantes : Moby a eu beau reprendre New Dawn Fades de Joy Division, on ne voyait vraiment pas ce qu'il allait pouvoir apporter au groupe le plus influent de ces deux dernières décennies. Et encore, ce n'était rien comparé aux sueurs froides provoquées par une possible participation de Rollo, le gourou transe de Faithless. Ce qui, reconnaissez-le, aurait été un choix pour le moins ironique de la part d'une formation qui a baptisé l'un de ses plus beaux hits True Faith. Et puis, au final, rien de tout cela. On pouvait pousser un soupir de soulagement. Mieux, on pouvait même commencer à se réjouir. Car les trois invités confirmés (Billy Corgan au chant et aux choeurs sur Turn My Way, Bobby Gillespie dans le même rôle sur Rock The Shack, qui plus est accompagné par son guitariste savant Andrew Innes) avaient quand même une tout autre allure. Ainsi que le producteur finalement retenu, Steve Osborne, dont on se disait que la jeunesse et l'impétuosité ne pouvaient que servir à merveille les nouvelles compositions imaginées par le quatuor mancunien.
Et, surtout, ces gens-là donnaient tout de même quelques sérieux indices quant à la teneur dudit disque : peu de chances qu'ils aient pris un virage r'n'b ou décidé de concocter un album entièrement dédié à l'électroni(c)que. Encore fallait-il s'en assurer, tant ils ont souvent pris un malin plaisir à se retrouver sur le terrain où on les attendait le moins. Au terme d'une écoute distraite de Get Ready, la première réaction qui vient à l'esprit pourrait être un laconique : "Tout ça pour ça..." Huit années de sevrage prendraient donc fin avec un disque où Bernard Sumner, Peter Hook Stephen Morris et Gillian Gilbert se seraient contentés de tirer sur leurs grosses ficelles, de réciter leur alphabet musical : chant détaché, basse profonde, rythmique implacable, nappes de clavier en apesanteur. Et puis, on finit par se rendre à l'évidence : c'était en fait exactement ce qui nous avait tant manqués depuis toutes ces années, cette magie mélodique, trop rarement croisée dans les différents projets solo (Vivid d'Electronic, What Do You Want From Me? de Monaco, quand même...). Par bien des aspects, on pourrait rapprocher Get Ready de Brotherhood, l'un des albums les plus mésestimés de New Order, sans doute parce que l'intouchable Bizarre Love Triangle faisait un peu trop d'ombre aux autres morceaux, qui alliaient à merveille, pour certains, la puissance du rock à la finesse de l'électronique et allaient chercher dans le passé la modernité (l'autocitation de Love Will Tear Us Apart à la toute fin de Way Of Life).
C'est cette même veine qu'exploite Get Ready, avec une luminosité rarement égalée. Oui, c'est vrai, New Order se souvient de son histoire, qu'il fut un temps un groupe à guitares, qu'il est né des cendres de Joy Division , mais réussit à la conjuguer au présent, voire au futur. Tout commence par Crystal, premier single au refrain rageur, soutenu par une rythmique vindicative, avant de basculer sur 60 MPH, lancé par une basse titanesque et d'une puissance irrésistible. Turn My Way se fait un peu attendre pour mieux se dévoiler en l'un de ces instants d'éternité mélancolique contagieuse, d'une clarté mélodique désarmante, et, au final, digne descendant du This Time Of Night de LowLife. Puis, la naïveté électro et minimale du... vicieux Vicious Streak laisse place à Primitive Notion, qui donne une idée assez précise de la façon dont aurait pu sonner Closer si Joy Division l'avait enregistré en l'an 2000, alors que Slow Jam renvoie Oasis à ses chères études : voilà un hymne rock et moderne. Un peu comme Rock The Shack, où le quatuor prouve qu'il n'a en aucun cas oublié ses racines punk, tout en avouant qu'il reste perméable aux influences, l'ombre de Primal Scream planant dangereusement sur ce morceau dévastateur. Alors, Someone Like You se dévoile en merveilleux numéro d'équilibriste entre house et pop, exercice dans lequel New Order est passé maître depuis belle lurette. Si Close Range ruine tous les efforts des Chemical Brothers depuis leurs débuts, Run Wild surgit en conclusion acoustique et apaisante. Sans doute moins immédiat que Republic ou Technique, Get Ready est un disque qui passera sans ambages l'épreuve du temps. D'autant plus que chaque écoute permet de découvrir un nouveau détail, une superbe trouvaille ces chansons ont bien trouvé dans la production d'Osborne un écrin à leur mesure et crée chez l'auditeur une crise de boulimie musicale presque effrayante. "We're like crystal/We break easy", lance nonchalamment Bernard Sumner en ouverture de Crystal. Il ne reste plus à espérer que cette phrase ne sera en aucun cas prémonitoire.