Klaus Dinger et Michael Rother sont
l’équivalent pour le rock allemand de Klaus Kinski et Werner Herzog : un
extraverti hirsute et vitupérant, flanqué de son opposé méditatif, mais en
vérité à peine moins intriguant. C’est probablement la raison qui les amène à
collaborer sous la forme d’un duo, après avoir brièvement participé en 1971 à
une tournée au sein de Kraftwerk, un groupe également issu de Düsseldorf :
de cet antagonisme ne peut naître qu’une musique… fulgurante ! Dinger au
micro et derrière ses fûts, et Rother concentré sur sa guitare sont
probablement arrogants. D’où ce nom, Neu!, à la fois moqueur envers la société
ouest-allemande consumériste et publicitaire, et d’une forme succincte et conceptuelle
tout à fait percutante. Le choix n’est cependant pas qu’une bravade : par
sa brièveté et son éloquence, le nom est l’application d’un oxymore identique à
celui assumé par Kraftwerk, mais en plus sauvage et incarné : “weniger ist mehr” (moins, c’est plus). Les morceaux de l’album Neu! (1972) sont donc à l’avenant :
débridés, mais structurés et désossés comme ceux de Ralph Hütter et Florian
Schneider, et sans grand rapport avec la Kosmische Musik des formations telles
Ash Ra Tempel et Guru Guru. Plus qu’arrogants, Dinger et Rother sont surtout
hermétiques et individualistes, sans aucune volonté politique.
Tout est sur le disque, né de la friction entre les deux musiciens. Encore plus épuré que celui de Maureen Tucker et Jaki Liebezeit, le jeu de batterie façon tambour apache martèle un son propulsif. Grâce à lui, un semblant de mélodie à la guitare prend son envol. L’aspect répétitif de ce dernier tend, soit vers l’harmonie hypnotique, soit vers la dureté née d’un habituel sentiment de frustration chez un groupe débutant. Très vite, la frustration est aussi de nature financière : les ventes sont maigrichonnes, et la désorganisation du duo à propos du business, proportionnelle à son application en studio, est la cause de bien des déconvenues, et en partie celle de la réédition très tardive de sa discographie officielle en CD en 2001 (on a droit aujourd’hui à la seconde, avec quelques améliorations). On peut rappeler combien cette réédition de 2001 paraît avoir compter pour les groupes formés durant la décennie qui vient de s’écouler (jusqu’à ce tribute album saugrenu avec Kasabian, Foals et LCD Soundsystem : Brand Neu!, paru en 2009), au point de se demander ce qu’il serait advenu de la précédente, les années 90, si elle avait été entreprise plus tôt. Mais Neu!, s’il est certain d’être génial, n’a pas conscience de faire l’Histoire. Entre les engueulades, fructueuses mais épuisantes, et les contraintes budgétaires (quatre nuits de studio pour le premier album, un budget épuisé à mi-chemin de l’enregistrement de Neu! 2 en 1973, une face pour chacun des compères en guise de consensus sur Neu! 75…), Klaus Dinger et Michael Rother sont incités à innover.
Pas pour parader, mais comme un dernier recours. Si les albums sont tous trois renversants, le prix à payer l’est aussi. Il faut alors citer le producteur Conny Plank pour avoir su, en vrai coach, canaliser la différence et la fréquente incompatibilité des deux musiciens. Tout en conservant une dynamique primordiale, Plank a réussi à monter de manière ingénieuse ces véritables sketches et interludes sur lesquels ils travaillaient, entre mix spatialisé, rythmes cycliques mais directs et drones de guitares parfois un rien orientalisants. Bref, le travail éreintant de ce qui est moins un groupe qu’un projet à deux. Dix ans après Neu!75, Dinger et Rother, assez réjouis de leurs expériences suivantes en solo ou avec d’autres, tentent de se retrouver, forcément un peu rouillés, quand le nom de Neu! est surtout complètement oublié. Aucun label n’est intéressé à l’époque par le résultat de cette session tardive où Rother, maintenant obsédé par les séquenceurs, joue peu de guitare. Neu! 86 n’est ni aussi mauvais qu’on a pu le dire, ni un chef-d’œuvre en péril. Plutôt attachant, il est parfois simplement à côté de la plaque et le son un peu bouché. Ce qui est déjà plus gênant pour un groupe dont les disques, désormais bel et bien historiques, se doivent d’être écoutés très fort.
Tout est sur le disque, né de la friction entre les deux musiciens. Encore plus épuré que celui de Maureen Tucker et Jaki Liebezeit, le jeu de batterie façon tambour apache martèle un son propulsif. Grâce à lui, un semblant de mélodie à la guitare prend son envol. L’aspect répétitif de ce dernier tend, soit vers l’harmonie hypnotique, soit vers la dureté née d’un habituel sentiment de frustration chez un groupe débutant. Très vite, la frustration est aussi de nature financière : les ventes sont maigrichonnes, et la désorganisation du duo à propos du business, proportionnelle à son application en studio, est la cause de bien des déconvenues, et en partie celle de la réédition très tardive de sa discographie officielle en CD en 2001 (on a droit aujourd’hui à la seconde, avec quelques améliorations). On peut rappeler combien cette réédition de 2001 paraît avoir compter pour les groupes formés durant la décennie qui vient de s’écouler (jusqu’à ce tribute album saugrenu avec Kasabian, Foals et LCD Soundsystem : Brand Neu!, paru en 2009), au point de se demander ce qu’il serait advenu de la précédente, les années 90, si elle avait été entreprise plus tôt. Mais Neu!, s’il est certain d’être génial, n’a pas conscience de faire l’Histoire. Entre les engueulades, fructueuses mais épuisantes, et les contraintes budgétaires (quatre nuits de studio pour le premier album, un budget épuisé à mi-chemin de l’enregistrement de Neu! 2 en 1973, une face pour chacun des compères en guise de consensus sur Neu! 75…), Klaus Dinger et Michael Rother sont incités à innover.
Pas pour parader, mais comme un dernier recours. Si les albums sont tous trois renversants, le prix à payer l’est aussi. Il faut alors citer le producteur Conny Plank pour avoir su, en vrai coach, canaliser la différence et la fréquente incompatibilité des deux musiciens. Tout en conservant une dynamique primordiale, Plank a réussi à monter de manière ingénieuse ces véritables sketches et interludes sur lesquels ils travaillaient, entre mix spatialisé, rythmes cycliques mais directs et drones de guitares parfois un rien orientalisants. Bref, le travail éreintant de ce qui est moins un groupe qu’un projet à deux. Dix ans après Neu!75, Dinger et Rother, assez réjouis de leurs expériences suivantes en solo ou avec d’autres, tentent de se retrouver, forcément un peu rouillés, quand le nom de Neu! est surtout complètement oublié. Aucun label n’est intéressé à l’époque par le résultat de cette session tardive où Rother, maintenant obsédé par les séquenceurs, joue peu de guitare. Neu! 86 n’est ni aussi mauvais qu’on a pu le dire, ni un chef-d’œuvre en péril. Plutôt attachant, il est parfois simplement à côté de la plaque et le son un peu bouché. Ce qui est déjà plus gênant pour un groupe dont les disques, désormais bel et bien historiques, se doivent d’être écoutés très fort.