L’ingénieur américain John DeLorean aura été l’inspirateur de deux fantasmes anachroniques. L’un est mécanique et naquit au début des années 80 en piétinant l’avenir grâce au génie visionnaire de son créateur : l’auto DeLorean DMC-12 et ses jantes en alliage, sa climatisation, ses vitres électriques, son équipement audio, son design racé. L’autre est musical et sort aujourd’hui en attisant justement les braises d’une décennie consumée à la vitesse d’une respiration de cocaïne : Stainless Style et sa production emphatique, sa réverb’ vitale, ses synthétiseurs en surabondance, sa batterie qui se fracasse et ses refrains qui scotchent l’esprit. Pour renouer les liens du temps, le producteur californien Boom Bip, qui débuta dans les eaux troubles du hip hop abscons en compagnie de Doseone, et le chanteur des Super Furry Animals, Gruff Rhys, ont choisi de s’associer. Bien qu’ayant déjà germé çà et là, cette collaboration égale dans l’insolite la rencontre de l’année passée entre Mark E. Smith et Mouse On Mars, soit Von Südenfed. Mais là où ces derniers ont additionné avec talent leurs compétences pour concevoir un album linéaire, Neon Neon virevolte d’inspiration, entremêle les appétences et dépasse les capacités de chacun pour délivrer un disque aussi éclaté qu’éclatant. Fureteur, hédoniste et clinquant comme une longue nuit d’extase mondaine, du cocktail grisant de début de soirée aux boîtes de nuit suintantes de vices, jusqu’à l’hôtel de la débauche et du dégueulis. Soit l’itinéraire de John DeLorean lorsque, au fait de sa gloire, il se plut à enlacer les corps désirables de la jet-set avant de tomber en pleine banqueroute. Un héros moderne auréolé d’une “flamboyance” absurde qui seyait idéalement aux esquisses musicales eighties que Gruff Rhys et Boom Bip souhaitaient redessiner à leur trait. “Ces dernières années, beaucoup de musiciens se sont réappropriés le côté chic et new-wave de cette décennie. C’est plus facile de reproduire cet aspect que d’écrire un tube intégral destiné à la radio comme il en existait alors. Le vrai défi était là”, confie l’électronicien.
Et des tubes intégraux, Stainless Style en regorge. À commencer par Raquel (en référence à l’actrice Raquel Welsh qui mitonna des pâtes au beurre pour DeLorean), une ritournelle digitale au déhanchement rythmique imparable dont le coup de pression final, avec ses petites notes de clavier italo-disco joués à un doigt, fera partie des instants musicaux les plus débilement jubilatoires de l’année. Les lèvres décochent un sourire benêt, le bassin trépigne et les inhibitions trépassent. Une electropop dont la désarmante efficacité agit encore sur I Lust U, mais au lieu de distiller le mouvement, les synthés dispensent une sensualité suffocante que la distance allumeuse de la chanteuse Cate LeBon mystifie. Un hymne à la soie, comme si l’hypersexuel Prince avait zigouillé Bernard Sumner pour former un autre New Order. Et si Boom Bip étincelle sur ces vignettes digitales, les nappes sonores du Californien catapultent également les refrains aussi démesurés qu’irrésistibles des organiques Dream Cars (où Fabrizio Moretti tape sur des bambous), I Told Her On Alderaan et Steel Your Girl. Neon Neon réinvente alors la pop FM avec malice et sincérité en confiant des mélodies fougueuses à la voix enveloppante de Gruff Rhys, avant de les draper d’une emphase sonique propre aux gloires honteuses des eighties, de Simple Minds à Tears For Fears. Autant de hits fiers, décomplexés et rassembleurs qui donneraient envie à DeLorean de sortir de sa tombe, de boire du kérosène et de reconstruire son empire. Remonté à l’air libre, il entendrait Fat Lip conter sa première vie sur Luxury Pool, sorte d’article Wikipédia cadencé par des rythmes hyphy et l’un des trois passages hip hop de Stainless Style. Le plus marquant est le minimal Trick For Treat, qui voit Naeem Juwan de Spank Rock faire preuve de son habituelle prestance vocale pour nous propulser dans un futur magnétique aux contours taillés à la serpe. Autres entorses au passéisme dépoussiéré du disque : l’entrevue avec un interlope Michael Douglas, parti se faire intoxiquer par Death In Vegas, et la chanson conclusive (Stainless Style) qui déploie un gospel electro-lunaire pavé d’orgues lancinants où le Gallois chante les maux de DeLorean, soutenu par les chœurs des Magic Numbers.
Une fin rêvée pour un projet que l’on pouvait présager fumisterie (duo improbable, concept obscur, invités multiples, singles dépareillés) mais qui se dévoile finalement avec cohérence. Boom Bip trouve ainsi avec Neon Neon le véhicule apte à digérer les vrombissements “dance” entendus sur son dernier Sacchrilege Ep, aidé en cela par un Gruff Rhys idoine dans le rôle du pondeur de chansons à la fois immédiates et alambiquées. Les deux hommes paradent donc là où tant d’autres ont sombré, soit par une ironie de mauvais aloi, soit par manque d’assurance (Teki Latex, par exemple, qui a lui aussi cherché à recycler le kitsch sur sa fluorescente et inégale Party De Plaisir). Pour retisser une dernière fois les âges, rappelons enfin que la DeLorean DMC-12 connut son heure de gloire grâce à la trilogie Retour Vers Le Futur, où elle faisait office de machine à remonter le temps. Aujourd’hui, pour rendre visite au passé, Doc et Marty ne se risqueraient même plus à brusquer le pétaradant bolide. En pleine accélération chromée, port de tête altier et sourire de requin aux lèvres, ils se contenteraient de glisser Stainless Styledans l’autoradio.