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Pas sûr qu’on arrive un jour à démêler la petite polémique qui entoure cette collection de chansons nécessaires. Que dit le procès-verbal ? Bona Drag (1990) regroupe les sept premiers singles de Morrissey et quelques faces B. Un peu juste. Pour être honnête et avec vingt ans de recul, il s’agit du deuxième volet du triptyque ouvert en 1988 avec Viva Hate et refermé trois ans plus tard avec Kill Uncle. Cette trilogie du brouillard est plongée dans les atmosphères gris nuageuses qui nimbent presque toutes les compositions du solitaire – le même son qui enveloppait Strangeways Here We Come (1987), ultime album des Smiths. Trois disques suintant la défaite, l’esprit de revanche, et nappés d’un humour glacé. Paru en octobre 1990, Bona Drag serait l’angle d’attaque, le pic tranchant de ce début de carrière, empli de singles hauts en couleurs et de chansons cruelles. Mais Bona Drag, c’est aussi et surtout un disque à la genèse éprouvante, entre ruptures et retrouvailles. Un disque de transition douloureuse. En 1990, Morrissey est seul au sommet. Donné pour mort trois ans plus tôt, il ne doit son salut qu’à l’inextinguible foi d’un homme, Stephen Street. Jusqu’ici fidèle producteur des quatre de Manchester (depuis 1985 et Meat Is Murder), Street propose une poignée d’accords au Moz. Parmi elles, les futures Everyday Is Like Sunday ou Suedehead.



Immédiates, tristes et portées par le chant sans cesse amélioré d’un mélodiste et parolier hors pair, elles deviendront emblématiques de la carrière solo de Morrissey : pas un concert, pas une rétrospective où elles n’apparaissent. Bona Drag n’échappe pas à la règle. Le succès de ces 45 tours et celui de Viva Hate ont redonné confiance à Morrissey : il peut réussir seul. Enfin, seul… Le songwriting et le jeu de basse de Street, la batterie d’Andrew Paresi et, surtout, la fragilité de Vini Reilly et de sa guitare y sont pour beaucoup. Mais ce dernier rechigne à jouer les compositions de Stephen Street : “Trop faciles, trop évidentes”, grogne le Durutti Column en chef. Le courant ne passe pas, Reilly ne sera pas des prochaines sessions. De toute façon, l’éternel solitaire a la tête ailleurs et regrette son premier gang. Johnny en ayant vraiment… Marr, Morrissey convoque les survivants – Andy Rourke, Mike Joyce et Craig Gannon, le cinquième Smith. Propose à Kevin Armstrong de remplacer Johnny Marr. Qui décline l’offre – trop de pression. Pas grave : Armstrong composera néanmoins l’éclatant Picadilly Palare… Durant l’hiver 1988, The Smiths vit ses cent jours. Avec eux, Morrissey enregistre un simple étonnant (The Last Of The Famous International Playboys, bombe glam emmenée par un riff mastoc, une batterie binaire et le synthé déviant de Street) et le très smithien Interesting Drugs, où la basse chantante de Rourke et la guitare carillonnante de Gannon traînent la nostalgie des années passées ensemble.

Enfin, la bande brûle frénétiquement les planches une dernière fois, le 22 décembre 1988, au Civic Hall de Wolverhampton. Un souvenir ? Sweet And Tender Hooligan, qui finira en face B de Interesting Drugs. L’occasion de refermer, une bonne fois pour toutes, le cercueil des Smiths, d’exorciser les fantômes, et de saluer la liberté chèrement acquise. Cette escapade nostalgique meurtrit Street, laissé sur le bord de la route. Un sentiment renforcé en studio, par le trio Morrissey-Rourke-Joyce, qui ne voit en lui “que” le producteur. Enfin, Street réclamant des royalties impayées (un classique), Morrissey le remercie définitivement. Non sans conserver ses chansons. Parmi elles, Ouija Board, Ouija Board. Enregistré dans le prétendument hanté Hook End Manor, sous la houlette du tandem Clive Langer-Alan Wistanley (repérés derrière Madness ou Sandie Shaw), ce titre flirte avec le spiritisme, caresse l’autoapitoiement et embrasse à pleine bouche l’humour désabusé (même la Mort ne veut plus de lui). Pas le meilleur morceau de Morrissey, lui-même en convient : il l’avait sauvé des eaux pour sa face B, la poignante Yes I Am Blind. Composée par Rourke, le brave Andy dut céder sa quatre-cordes au Soft Boy Matthew Seligman.



Paru en pleine explosion Madchester, ce single paraît pâlot, et son échec cuisant mine le Mancunien, qui se résout alors à abandonner l’enregistrement d’un deuxième disque au profit d’une compilation réunissant singles et faces B. Seul sera conservé son titre de travail : Bona Drag. Soit Chouettes Fringues, en Palare, l’argot gay londonien. Très bonne idée. Car mêmes si ces morceaux furent enregistrés et publiés sur un temps relativement long, se dégage une véritable unité mélodique (normal, Street a cosigné la plupart des titres) et regorge des thèmes chers au mélancolique. Les sujets sensibles, tout d’abord. La dérangeante November Spawned A Monster évoque, dans une compassion mâtinée de cruauté, la condition d’une jeune fille handicapée. “Une putain de bonne chanson !”, s’extasie James Atkin, chanteur du groupe EMF. Qui n’a pas dû non plus cracher sur Interesting Drugs : au moment où l’Haçienda acclame les pilules du bonheur, Morrissey ne condamne, ni n’encense – reconnaissant que parfois, ça peut aider pour aller de l’avant, et éviter de s’apitoyer.

Mais ce sentiment permet au Moz de signer d’autres réussites emphatiques, telles He Knows I’d Love To See Him (avec l’ex-Pentangle Danny Thompson à la double basse), ou la bien nommée Disappointed et son inoubliable pirouette finale (“This is the last song I will ever sing/No I’ve changed my mind again”) ponctuée des cris de Street et Reilly. Bona Drag est également un album traversé par une éloge latente de l’homosexualité : le clip homoérotique de November Spawned A Monster (dont sera tirée la pochette de cet album), l’évocation des frères Kray (deux criminels régnant sur l’East End 60’s dont l’un, Ronnie, était gay) dans The Last Of The Famous International Playboys, ou encore la profession de foi Will Never Marry. Mais c’est bien évidemment la très Madness Picadilly Palare, placée en ouverture, qui donne le ton : cette peinture idéalisée de la prostitution masculine dans le Picadilly 70’s est en quelque sorte une version paillettes du triste caniveau de The Old Main Drag, signée Shane McGowan. Ce fantasme d’une Angleterre perdue, qui nourrit toute l’œuvre de Morrissey, est ici porté à son paroxysme : et l’on passe en quelques chansons du centre à l’East End, et de l’East End à Chelsea (le coiffeur de Sloan Square loué dans l’excellente Hairdresser On Fire). Avec Everyday Is Like Sunday en point de mire de cette Angleterre grise et triste.



De ruptures en retrouvailles, la transition a bien eu lieu, libérant l’essence du chanteur en une collection éclatante de chansons aux textes habiles que l’on ne peut décemment écouter sans danser comme un pantin désarticulé. C’est un peu ridicule, on en convient. Dommage que, pour ses vingt ans, cette pièce maîtresse soit affublée d’un visuel assez moche (la photo originale, d’accord, mais avec le logo gothique de la tournée 2002) et de maigres titres bonus. Certes, on se délecte de classiques instantanés de la période Street passés aux oubliettes ou uniquement disponibles sur quelques bootlegs, tels Lifeguard On Duty (le garde-côte, un thème qui sera repris sur Vauxhall & I, 1994), ou encore Happy Lovers At Least United – sorte de relecture de Girl Afraid, où le célibataire adouci jouerait l’entremetteur. Impossible de résister aux inflexions soul de Please Help The Cause Against Loneliness, popularisée par Sandie Shaw et chantée par l’auteur, ou aux hululuments de Oh Phoney, coécrite par Armstrong.  En fait, on repère surtout les absents : passées à la trappe, de nombreuses faces B (Oh Well, I’ll Never Learn, Get Off The Stage, Michael's Bones, on en passe) sont heureusement présentes sur d’innombrables compilations.

Mais quid de l’excellente Striptease With A Difference, cette cousine de Picadilly Palare ? Enfin, il est scandaleux de n’avoir inclus une véritable rareté : signée Vincent Gerard et Steven Patrick,  I Know Very Well How I Got My Note Wrong est une version intimiste et très détendue de I Know Very Well How I Got My Name. Capturée durant les sessions de Viva Hate, et publié sous forme d’un 45 tours glissé avec les mille premiers exemplaires de Vini Reilly (1989), l’album de Durutti Column, ce fut la seule et unique contribution de Morrissey au catalogue Factory (FACT244+, pour les maniaques). Alors, qu’importe que Bona Drag ne soit, selon les milieux autorisés, qu’une compilation. À la manière de Hatful Of Hollow, faux second LP des Smiths, c’est avant tout une porte d’entrée idéale pour le néophyte et un refuge précieux pour quiconque apprécie Morrissey, ses partis-pris esthétiques son goût du scandale et de l’excentricité savamment calculés. Indispensable.
Thibaut Allemand
MAGIC RPM  #146


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Purepains, rédacteur musique de Moustache - 28/10/2010 18:53
La rédaction de Moustache - le blog culturel - a consacré un article à la réédition de Bona Drag cette semaine. Il rend, en passant, hommage à Magic...

Pour les intéressés, c'est par ici: http://bit.ly/b9P3Mr
rotofil - 13/10/2010 14:59
magnifique chronique pour qui a profité longuement de ces maxis quarante-cinq tours au moment de leur sortie