Avouons-le, le rock ibérique a parfois eu la chance de défrayer les chroniques ou de s'inviter dans ces colonnes. Mais voilà LE disque qui modifie sérieusement le regard un peu facile que l'on porte sur la musique espagnole, souvent réduite au cliché de rengaine pour fêtards. De la fête, ce sont surtout les lendemains qu'évoque Arde, troisième album de Migala et parfait concentré de poésie noire. Composé de six membres Abel et Rodrigo Hernández, Coque et Diego Yturriaga, Rubén Moreno et Jordi Sancho , le groupe madrilène naît en 1995, autour d'un quatre-pistes. À l'époque, la musique n'est pour eux qu'un moyen de passer le temps, de s'amuser. Ils se considèrent d'ailleurs toujours comme un "collectif de non musiciens" ! Jusqu'à ce que, par hasard, une cassette échoue sur un bureau du label Acuarela, qui les contacte immédiatement, les fait jouer en première partie de Smog et leur fait signer un contrat. Le premier album du groupe, Diciembre 3 A.M., sorti en octobre 1997, comporte des reprises de Mazzy Star et Mancini. Leur second Lp, intitulé Así Duele Un Verano et encensé par la critique, confirme le talent de songwriting de Migala, qui décidément a une araignée au plafond. Avec Arde, le sextet signe un disque d'une pure beauté émotionnelle, d'un classicisme transcendé, voyageant entre post-folk et pop sensible. On pense à un croisement entre Leonard Cohen et les Tindersticks, avec l'émotivité d'un Tim Buckley ou d'un Will Oldham (pour lequel ils ont fait le backing-band lors d'une tournée espagnole), et le goût de l'expérimentation de Radiohead. C'est que Migala maîtrise à la perfection l'art des variations climatiques, glissant avec le plus grand naturel d'un titre tex-mex angoissant et torride, digne de Calexico (El Caballo Del Malo, Suburbian Empty Movie Theatre), aux douches froides que sont par exemple Fortune's Show Of Our Last ou La Noche. Des petites ballades tristes et dépouillées, chantées en anglais d'une voix sombre et rauque sur une guitare spectrale ou un accordéon suicidaire (The Guilt), aux longs arrangements dramatiques de cordes (Cuatro Estaciones) ou aux bruitages expressionnistes (Times Of Disaster et ses carambolages, version sonore du Crash de James Graham Ballard). Le point commun de ces quatorze titres est l'envoûtement mélancolique qu'ils ne manquent pas de procurer aux âmes les plus endurcies. Un malaise voluptueux traverse Arde, opus sonnant comme un classique, auquel on est tenté de prêter une qualité attribuée à Arthur Rimbaud: "l'éclat du désastre". Une telle capacité à convaincre, une telle efficacité semblent résider dans le subtil équilibre qui sous-tend chacune des compositions de Migala le groupe prenant toutes ses décisions par un vote démocratique. Un résultat des plus étonnants de la part de ces six personnages qui, dit-on, habitent chez leurs parents et travaillent la journée pour gagner leur vie (Abel Hernández est notamment critique d'art pour le supplément culturel d'un quotidien). Des "amateurs" géniaux qui se permettent de damer le pion à bon nombre de groupes professionnels en livrant un album parfait, sincère et désespéré. On n'échappe pas à la toile tissée par Migala.