Pendant que les uns
brûlaient leur carrière par les deux bouts, l'autre mûrissait sa puissance dans
l'ombre. Pendant que les uns délaissaient une pop tachetée de strass pour de
plus gracieuses intentions, l'autre durcissait ses mélodies de lithium. Et pendant
que certains peinent à faire de leur nostalgie autre chose qu'une rengaine
futile, eux ouvrent des failles dans l'ancien temps pour surexciter le
train-train contemporain. Lorsque se trouvent réunies, à Philadelphie, les deux
têtes pensantes de MGMT et l'éminence grise de Violens, c'est à un aréopage pop
moderne auquel on a affaire. Récit d'une initiation à l'Amérique, à l'amitié
créatrice et à Tears For Fears. [Article et interview
Jean-François Le Puil].
Le samedi 14 août à 00:37, un mail de Caroline Polachek débarque : “J'ai une nouvelle géniale ! J'ai obtenu une autorisation exceptionnelle pour faire des photos à l'intérieur du Mütter Museum de Philadelphie !!! L'endroit est rempli de bizarreries anatomiques : les corps de bébés siamois plongés dans du formol, des cerveaux exposés dans des bocaux, une large collection de squelettes, des reproductions de malformations, des instruments de dissection datant de l'époque victorienne”… Impeccable ! Dans le genre news d'enfer, on venait d'en apprendre une bonne à la veille de nous envoler pour la cité de Benjamin Franklin, Rocky et John Coltrane, afin d'y rencontrer une triplette moins décédée et plus habituée à faire des siennes du côté de New York : Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser, les deux vedettes au firmament de MGMT, et leur comparse un brin plus âgé Jorge Elbrecht, meneur en pleine montée de Violens. Mais avant de babiller et d'investir le musée des horreurs dont la chanteuse de Chairlift – aussi fidèle dulcinée de Jorge et photographe d'un jour – est si gentiment parvenue à nous ouvrir les truculentes portes, un raout de tous les diables s'offre à nous. Ce dimanche 15 août, sur les hauteurs humides et brouillées de Philadelphie, MGMT – afin de supporter son deuxième LP Congratulations – et Violens — histoire de dévoiler l'Amoral de l'histoire — donnent, pour la septième fois du mois, un récital commun dans l'arène atypique et démesurée du Mann Center. Il y a deux ans, le 13 février 2008, c'était au sein du prestigieux Bowery Ballroom de New York que les deux formations partageaient déjà l'affiche… avant d'épouser des trajectoires fabuleusement contraires. Dans les mois qui suivirent, pendant que Ben et Andrew vrillaient leurs méninges dans l'œil d'un cyclone triomphant appelé Oracular Spectacular, Violens bourgeonnait à la marge en éditant son premier EP éponyme via Cantora Records, label artisan ayant amorcé l'ascension de… MGMT dès 2005 avec le maxi Time To Pretend.
Distendue à l'épreuve du glouglou médiatique, la filiation entre les deux groupes est pourtant réelle, se renforce à la faveur de remixes entremêlés, se cultive par la grâce d'affinités électives, et rougeoie de plus belle un 15 août à Philly. Elle s'embrase, même, tant les prestations du soir sont abouties. Le rôle diurne de Violens est celui des traîneurs de sabre appelés à aiguiser l'ambiance en dégommant les écoutilles d'une cour de hippies fraîchement nubiles. Le magma d'écho, la lutte métallique, les structures d'alambic. La tâche de MGMT est ensuite de propulser un char à joie ravageur et si parfaitement huilé qu'en fin de parcours, un Kids de karaoké dédié à Michael Bublé l'expédie dans le plus ludique des décors (compte-rendu complet). En rappel nuiteux, lorsque Caroline Polachek surgit par surprise afin de reprendre Voices Carry de 'Til Tuesday, la complicité entre nos interviewés du week-end est scellée. Elle s'incarne sous nos yeux le lendemain, au World Cafe Live, à l’angle industriel de l’interminable Chestnut Street. Là où doit se dérouler l'entrevue collégiale. Arrivés en avance, Caroline et Jorge s'installent à une table du restaurant-café-concert “where the music cooks & the food rocks!”. La musique twangue, plus exactement, avec une sono d'obédience country qui se laisse peu à peu étreindre par la folie et finit par diffuser tout et n'importe quoi, de Conor Oberst à ZZ Top. “On a beau dire, leur premier album est pas si mal, vous devriez l'écoutez”, avance très sérieusement le mélomane encyclopédique Elbrecht en entendant tonner le rock des Sudistes aux couilles barbues. Même si celle-ci n'est pas volontaire, ce n'est pas la seule blagounette que l’homme aux origines costaricaines débitera pendant son déjeuner. Loin de l'image du monomaniaque terne et crispant qu'on pouvait avoir de lui à l'aune de son allure robuste, de son visage froncé, de ses créations ultramaîtrisées et fourmillantes de subtilités, le meneur de Violens se révèle accorte, toujours concentré et ravi du petit jeu journalistique qui se prépare. Quand du boogie blues burlesque traverse les enceintes en roue libre, il simule le clip en mimant des chiens savants qui aboient les paroles.
“Mais je trouve que les clips n'intéressent plus les gens, il y en a trop, c'est le zapping permanent. On s'est dit que ça marcherait mieux avec des bandes annonces”, ajoute Jorge en dévoilant sur son iPhone, tout fiérot, l’un des teasers qui devancera la sortie de l'inaugural Amoral. Le pitch : un couple de quidams baise frénétiquement sous les yeux d'un mage vicelard. Trente secondes, aucun artifice, pas de montage… Impeccable ! Pendant ce temps-là, charmante, sémillante et parlant français de temps à autre, Caroline est égale à elle-même avec son débardeur flottant paré d'une horde de loups, et son soutif qui se dévoile à l'aise en dessous. Les deux agissent comme un couple sûr de son affection mutuelle, aucunement démonstratif, essentiellement passionné par tout ce qui lui arrive. Arty enthousiaste, Caroline trépigne à l'idée de réaliser cette séance photo au cœur du Mütter Museum, un lieu effroyablement attirant qu'elle juge idéal pour figer l'ambivalence criante qui transparaît dans l'œuvre de Violens : les guitares au son hypertrophié en lutte contre des voix en fine harmonie, l'évidence mélodique mise à l'épreuve de compositions biscornues, les décennies soniques déracinées au cœur d’une dimension fantasmée, une insondable mélancolie cinglée par des accès de fureur noire, une exécution d'orfèvre nappée de mauvais goût, un beau visage ravagé par les moisissures… Mais l'arrivée des deux retardataires nous empêche de tirer plus de plans sur la comète. Le nerdique Ben Goldwasser et l'iconique Andrew VanWyngarden débarquent après une session acoustique alentour. Des saluts chaleureux coupent court au repas, puis la discussion s'anime vite entre la joyeuse bande réunie. Sont évoqués les trente-quatre morceaux dont dispose Chairlift pour son prochain effort, l'occasion de parler label japonais. “Je suis tombé de ma chaise quand ils m'ont demandé une dizaine d'inédits pour sortir Amoral. Je leur ai dit qu'il n'y avait pas moyen, à part en réenregistrant tous les morceaux avec l'accent du pays”, plaisante Jorge. Andrew, le visage effrontément angélique, embraye : Ah ah, c'est bon ça ! On pourrait faire Flash Delilium nous”. Mais trêve de loleries, les minutes sont comptées. Juste le temps pour Jorge de s’émerveiller en entendant le dernier single de Tracey Thorn – “Je l’adore, tu connais ?”, demande-t-il en me prenant pour une bille – et il faut y aller, se prêter à l'entrevue croisée. Naturellement, en mode bon enfant. Parce qu'il ne s'agit là que d'un chic instant chipé au fil doré d'une affection féconde.
Le samedi 14 août à 00:37, un mail de Caroline Polachek débarque : “J'ai une nouvelle géniale ! J'ai obtenu une autorisation exceptionnelle pour faire des photos à l'intérieur du Mütter Museum de Philadelphie !!! L'endroit est rempli de bizarreries anatomiques : les corps de bébés siamois plongés dans du formol, des cerveaux exposés dans des bocaux, une large collection de squelettes, des reproductions de malformations, des instruments de dissection datant de l'époque victorienne”… Impeccable ! Dans le genre news d'enfer, on venait d'en apprendre une bonne à la veille de nous envoler pour la cité de Benjamin Franklin, Rocky et John Coltrane, afin d'y rencontrer une triplette moins décédée et plus habituée à faire des siennes du côté de New York : Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser, les deux vedettes au firmament de MGMT, et leur comparse un brin plus âgé Jorge Elbrecht, meneur en pleine montée de Violens. Mais avant de babiller et d'investir le musée des horreurs dont la chanteuse de Chairlift – aussi fidèle dulcinée de Jorge et photographe d'un jour – est si gentiment parvenue à nous ouvrir les truculentes portes, un raout de tous les diables s'offre à nous. Ce dimanche 15 août, sur les hauteurs humides et brouillées de Philadelphie, MGMT – afin de supporter son deuxième LP Congratulations – et Violens — histoire de dévoiler l'Amoral de l'histoire — donnent, pour la septième fois du mois, un récital commun dans l'arène atypique et démesurée du Mann Center. Il y a deux ans, le 13 février 2008, c'était au sein du prestigieux Bowery Ballroom de New York que les deux formations partageaient déjà l'affiche… avant d'épouser des trajectoires fabuleusement contraires. Dans les mois qui suivirent, pendant que Ben et Andrew vrillaient leurs méninges dans l'œil d'un cyclone triomphant appelé Oracular Spectacular, Violens bourgeonnait à la marge en éditant son premier EP éponyme via Cantora Records, label artisan ayant amorcé l'ascension de… MGMT dès 2005 avec le maxi Time To Pretend.
Distendue à l'épreuve du glouglou médiatique, la filiation entre les deux groupes est pourtant réelle, se renforce à la faveur de remixes entremêlés, se cultive par la grâce d'affinités électives, et rougeoie de plus belle un 15 août à Philly. Elle s'embrase, même, tant les prestations du soir sont abouties. Le rôle diurne de Violens est celui des traîneurs de sabre appelés à aiguiser l'ambiance en dégommant les écoutilles d'une cour de hippies fraîchement nubiles. Le magma d'écho, la lutte métallique, les structures d'alambic. La tâche de MGMT est ensuite de propulser un char à joie ravageur et si parfaitement huilé qu'en fin de parcours, un Kids de karaoké dédié à Michael Bublé l'expédie dans le plus ludique des décors (compte-rendu complet). En rappel nuiteux, lorsque Caroline Polachek surgit par surprise afin de reprendre Voices Carry de 'Til Tuesday, la complicité entre nos interviewés du week-end est scellée. Elle s'incarne sous nos yeux le lendemain, au World Cafe Live, à l’angle industriel de l’interminable Chestnut Street. Là où doit se dérouler l'entrevue collégiale. Arrivés en avance, Caroline et Jorge s'installent à une table du restaurant-café-concert “where the music cooks & the food rocks!”. La musique twangue, plus exactement, avec une sono d'obédience country qui se laisse peu à peu étreindre par la folie et finit par diffuser tout et n'importe quoi, de Conor Oberst à ZZ Top. “On a beau dire, leur premier album est pas si mal, vous devriez l'écoutez”, avance très sérieusement le mélomane encyclopédique Elbrecht en entendant tonner le rock des Sudistes aux couilles barbues. Même si celle-ci n'est pas volontaire, ce n'est pas la seule blagounette que l’homme aux origines costaricaines débitera pendant son déjeuner. Loin de l'image du monomaniaque terne et crispant qu'on pouvait avoir de lui à l'aune de son allure robuste, de son visage froncé, de ses créations ultramaîtrisées et fourmillantes de subtilités, le meneur de Violens se révèle accorte, toujours concentré et ravi du petit jeu journalistique qui se prépare. Quand du boogie blues burlesque traverse les enceintes en roue libre, il simule le clip en mimant des chiens savants qui aboient les paroles.
“Mais je trouve que les clips n'intéressent plus les gens, il y en a trop, c'est le zapping permanent. On s'est dit que ça marcherait mieux avec des bandes annonces”, ajoute Jorge en dévoilant sur son iPhone, tout fiérot, l’un des teasers qui devancera la sortie de l'inaugural Amoral. Le pitch : un couple de quidams baise frénétiquement sous les yeux d'un mage vicelard. Trente secondes, aucun artifice, pas de montage… Impeccable ! Pendant ce temps-là, charmante, sémillante et parlant français de temps à autre, Caroline est égale à elle-même avec son débardeur flottant paré d'une horde de loups, et son soutif qui se dévoile à l'aise en dessous. Les deux agissent comme un couple sûr de son affection mutuelle, aucunement démonstratif, essentiellement passionné par tout ce qui lui arrive. Arty enthousiaste, Caroline trépigne à l'idée de réaliser cette séance photo au cœur du Mütter Museum, un lieu effroyablement attirant qu'elle juge idéal pour figer l'ambivalence criante qui transparaît dans l'œuvre de Violens : les guitares au son hypertrophié en lutte contre des voix en fine harmonie, l'évidence mélodique mise à l'épreuve de compositions biscornues, les décennies soniques déracinées au cœur d’une dimension fantasmée, une insondable mélancolie cinglée par des accès de fureur noire, une exécution d'orfèvre nappée de mauvais goût, un beau visage ravagé par les moisissures… Mais l'arrivée des deux retardataires nous empêche de tirer plus de plans sur la comète. Le nerdique Ben Goldwasser et l'iconique Andrew VanWyngarden débarquent après une session acoustique alentour. Des saluts chaleureux coupent court au repas, puis la discussion s'anime vite entre la joyeuse bande réunie. Sont évoqués les trente-quatre morceaux dont dispose Chairlift pour son prochain effort, l'occasion de parler label japonais. “Je suis tombé de ma chaise quand ils m'ont demandé une dizaine d'inédits pour sortir Amoral. Je leur ai dit qu'il n'y avait pas moyen, à part en réenregistrant tous les morceaux avec l'accent du pays”, plaisante Jorge. Andrew, le visage effrontément angélique, embraye : Ah ah, c'est bon ça ! On pourrait faire Flash Delilium nous”. Mais trêve de loleries, les minutes sont comptées. Juste le temps pour Jorge de s’émerveiller en entendant le dernier single de Tracey Thorn – “Je l’adore, tu connais ?”, demande-t-il en me prenant pour une bille – et il faut y aller, se prêter à l'entrevue croisée. Naturellement, en mode bon enfant. Parce qu'il ne s'agit là que d'un chic instant chipé au fil doré d'une affection féconde.