Là, sincèrement, on plaint la concurrence. Alors qu'il n'occupe le terrain discographique que tous les trois ans, Massive Attack fut pourtant omniprésent en 97 via son label Melankolic, déléguant à ses disciples Alpha et Craig Armstrong la sensualité de ce groove made in Bristol dont Mushroom, Daddy G, 3D et leurs compères furent les fondateurs et catalyseurs. Désormais, Massive Attack peut raisonnablement passer à autre chose, abandonner le genre (et les systématismes) du trip hop tout en gardant un style lascif et puissant. Après avoir épuisé et poussé dans ses ultimes retranchements la soul et le hip hop, voilà que Massive s'attaque au rock blanc et célèbre l'arrivée des guitares, tranchantes et oppressantes, notamment utilisées par Joy Division, Cure ou Public Image sur leurs premiers albums respectifs. Déjà, le single Risingson, présent sur l'album, sample le Velvet Underground et Man Next Door s'autorise un clin d'oeil au 10.15 Saturday Night de Cure. Plus fort encore, Massive Attack a congédié les torrides voix soul de Blue Lines et Protection pour s'offrir le chant diaphane de Liz Frazer, ex-égérie new wave qui retrouve ici son extraordinaire pouvoir évocateur, grâce à l'inquiétante étrangeté d'une musique telle que ses Cocteau Twins la possédait à l'époque de Treasure (1984). Témoins Group 4 et Teardrop, impressionnants de lyrisme noir. Tout comme Angel et Man Next Door, bénéficiant cette fois des prouesses vocales de Horace Andy, le chanteur black le plus folk depuis Terry Callier, véritable crooner d'un autre temps, qui lui aussi emmène l'énorme vaisseau rythmique loin de ses racines soul. Au finish, ce troisième album de Massive Attack dégage (au sens propre comme au figuré) encore un insondable parfum de mystère et d'inédit. Loin du trip hop, ces sorciers de Bristol embarquent leur fusion de sens et de sons vers une terra musicalis, où même leurs contemporains auront du mal à accéder.