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On pourrait s’épancher encore une fois pendant des heures et des heures sur l’injustice qui frappe irrémédiablement les Manic Street Preachers, une fois qu’ils ont traversé la Manche. Mais on a fini par se faire une raison. La cause est d’ailleurs à ce point perdue que, pour la première fois depuis 1992, le label français – Epic, pour ne pas le nommer – n’a même pas vu l’intérêt de sortir ce nouvel album dans nos contrées, laissant les maigres cohortes de fans courir aux quatre coins de l’Hexagone pour tenter de se procurer Lifeblood. Pour se consoler, on pourra toujours se dire que ces derniers ne regretteront pas les efforts qu’ils auront fournis avant d’acquérir, enfin, ce précieux sésame… Très bien, donc. James Dean Bradfield, Nicky Wire et Sean Moore resteront ici des anonymes, pour le meilleur (cette impression grisante de partager un secret) et pour le pire (le triomphe irritant de rogatons d’artistes, qui n’auront jamais le quart du talent de ces Gallois surdoués). Oublions la rancœur, tournons la page et étudions plutôt un nouveau chapitre de la fabuleuse histoire du rock. On s’est déjà penché à maintes reprises sur celui concernant l’injustice (les Manics nous ayant à ce titre plusieurs fois servis d’exemple adéquat), et intéressons-nous au problème dit “du vieillissement quand on prétend faire de la musique pop” qui conduit derechef à cette conclusion édifiante : elles sont rares, les formations qui peuvent affirmer s’être bonifiées avec le temps. Entre l’usure du quotidien et la prétention artistique, les dérives pseudo-créatrices et les poussées de fièvre egotique, les groupes finissent souvent par traverser cette crise de croissance qui peut s’avérer leur être fatale (The Smiths) ou les pousser à s’autoparodier (The Cure), oubliant de fait pourquoi ils ont décidé, un beau matin, de prendre une guitare et d’essayer à écrire une putain de chanson. Les années défilent et, sans même que l’on s’en rende compte, les Manic Street Preachers sortent aujourd’hui leur septième Lp, le premier depuis le fantasmagorique Know Your Enemy, disque patchwork où, le temps de seize chansons, ils passaient avec une dextérité exemplaire d’une pop assermentée 60’s à un punk rock cher à leur cœur, de la disco la plus volubile à la noirceur la plus introspective. Cette œuvre gargantuesque, qui avait elle aussi connu l’infime honneur en mars 2001 de recevoir ce titre honorifique d’“album du mois”’, avait permis au trio d’oublier quelques tics, de renouveler ses codes. Ensuite, la sortie de Forever Delayed, un best of dont on ne se lassera jamais de conseiller l’acquisition à tout béotien ayant conservé un minimum de curiosité, avait permis aux trois compagnons de digérer leurs appétences d’évolution, de préparer tranquillement la suite d’une discographie qui n’est pas loin d’approcher la perfection.

Sous une pochette d’une effrayante beauté, évoquant celle du premier Suicide (toute comparaison s’arrêtera là), Lifeblood dévoile un groupe illuminé par un halo de sérénité. C’est d’ailleurs une heureuse sensation de luminosité qui se dégage de ces douze nouvelles compositions, une impression vertigineuse de splendeur. Aujourd’hui, il n’existe plus beaucoup de types dotés d’un tel talent mélodique (on joue ici dans la catégorie supérieure, toute génération confondue), faisant preuve d’une telle pertinence stylistique (vous connaissez, vous, un  truc plus enivrant qu’un refrain réussi ?). 1985 ouvre cette belle histoire de manière magistrale, offre un sentiment diffus de nostalgie, aussi bien au niveau textuel (Bradfield évoque l’année où ils se sont rencontrés, échangeant leurs disques préférés et tirant les plans sur une comète qu’ils ont depuis approché à plusieurs reprises) que musical (l’ombre imposante du Ceremony tel qu’enregistré par New Order plane de fort belle manière), alors que The Love Of Richard Nixon se joue des pièges d’une electro pop trop souvent galvaudée ces dernières années. Parce que ces gens connaissent depuis des lustres l’importance du gimmick en pop musique, ils ont injecté trois notes de piano entêtantes sur Empty Souls, chanson aussi combative que solennelle, fièrement fédératrice (rêvons encore un peu, après tout…), irrémédiablement exubérante. Une délicieuse balade au romantisme exacerbé (I Live To Fall Asleep), une plongée dans une new wave agitée (To Repel Ghosts), une invitation lancée à REM de se rendre au chevet de The The (l’impeccable Cardiff Afterlife, en clôture) sont des étapes incontournables de ce tour de force élégiaque et romanesque. Un tour de force qui ne fera donc sans doute jamais le Tour de France. Mais, que voulez-vous, après tout : on a les champions que l’on mérite.   

Christophe Basterra
MAGIC RPM  #86


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Jarold - 05/10/2010 21:04
C'est certain qu'ils sont au dessus du lot et ce disque est sensationnel!