En treize
années d’un parcours discret mais de plus en plus passionnant, Jason Molina
s’est calé confortablement dans la posture de l’artisan folk, humble et
généreux, avec ce qu’il faut d’ambition et d’entêtement pour ne pas tourner en
rond. À ses yeux, son grand disque est à venir. À nos oreilles, ce songwriter a
déjà produit assez de perles pour s’extraire définitivement du commun des
mortels. Car à remettre inlassablement son ouvrage sur le métier, Molina s’est
forgé un style, a modelé sa voix et affiné son écriture. Formidable coffret en
bois qui ne sent pas le sapin, Sojourner
propose un état des lieux vivifiant, un tour du propriétaire en quatre disques
et un film. Et d’où sortent ces chansons ? Raretés antédiluviennes ? Florilège
d’insuccès ? Rééditions de 45 tours épuisés ? Non, que du matériel neuf, inédit
ou presque, dont le très beau Fading
Trails (2006) avait donné un avant-goût exquis. Ce dernier regroupait neuf
chansons issues de quatre sessions différentes, sorte de best of anticipé de Sojourner. Enregistrée dans des
formations très différentes, chacune des sessions a son disque dédié, une
occasion de vérifier la finesse du nuancier de Jason Molina. Nashville Moon est la pièce maîtresse du
coffret, déroulant des mélodies opulentes avec une production moelleuse digne
du meilleur folk rock. Guitares éclectiques en nombre, claviers et chœurs
donnent à Lonesome Valley, Don’t Fade On Me ou North Star des accents de classiques millésimés (cru 1972 : ronds
et amples, arômes puissants). Sun Session
ne comprend que quatre titres, mais vaut son pesant de cacahuètes. Le temps
d’une nuit, l’ami Jason est allé chatouiller les mythes dans les studios Sun à
Memphis, pour seulement soixante-quinze dollars l’heure. Il y grave l’une de
ses meilleures chansons (Talk To Me
Devil, Again et ses claviers presque soul) et y chante comme jamais. Shohola est la part d’ombre du coffret.
Pour cette session, l’homme est seul avec sa guitare et ses démons. L’enregistrement
est fragile (sa voix sature parfois), les compos, dépouillées et tristes,
tantôt éprouvantes, tantôt sublimes, comme la désespérante Spanish Moon Fall And Rise : “Even
like you’re lost, sadder than every sorrow/Even like the night at the edge of the
world/There’s still further to fall”. Ambiance…
Ne pas compter sur la session Black Ram
pour se refaire un moral d'acier. L'espoir est rouillé ici (Rust Never Sleeps, Molina connaît ça par
cœur). Climats électriques tendus et sombres pour des chansons denses et
grinçantes (très littéralement sur The
Old Horizon, où ce pourrait être une porte de prison qui gémit). Sur Blackbird ou la phénoménale What's Broken Becomes Better, le groupe
a la puissance sourde du Crazy Horse. Et ils ressemblent à quoi, les gens qui
font cette musique ? Ceux que l’on voit déambuler sur le Dvd The Road Becomes What You Leave ont de
vrais airs de bûcherons un peu timides. Le film erratique suit le groupe en
terres canadiennes au printemps 2005, d’aires d’autoroute en hôtels, de karaokés
en restaurants chinois. Jours ordinaires de tournée pour Jason Molina, un type
qui va au charbon sans répit comme tant d’autres avant lui, trop modeste héraut
du folk américain.