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Falling Off The Lavender Bridge

archive mag janvier 2008
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D’une année à l’autre, il s’agit de ne pas perdre le fil. Il était question, en cette même page, pour le dernier numéro de 2007, de métamorphoses inattendues et de régénérations spontanées, bref, de tous ces phénomènes inexplicables qui transforment les formations les plus balourdes et banales en phénix discographiques étincelants. Tout comme Chromatics, tâcherons post-punk réincarnés en stars du dancefloor, notre Champion du jour semble avoir été touché par une étincelle de grâce miraculeuse. En effet, on a beau se pincer, se frotter les yeux, s’assurer par tous les moyens possibles que l’on ne rêve pas. Il n’en demeure pas moins difficile, voire impossible, de démêler à la première écoute la trajectoire biographique tortueuse qui a bien pu conduire Dev Hynes (c’est ainsi que se nomme ledit Champion) à confectionner cet OMMI (Objet Musical Mal Identifié) intitulé Falling Off The Lavender Bridge.

Ce ne sont pas, en tout cas, ses expériences professionnelles les plus récentes qui pourront fournir la clef de ce CV improbable. Rien ne semblait, en effet, prédisposer cet ancien membre des très médiocres et très bruyants Test Icicles à se reconvertir dans le songwriting le plus merveilleusement délicat. Sans doute faut-il remonter quelques années en arrière pour mieux appréhender la cohérence de ce personnage atypique. Né à Houston, bringuebalé au fil des déménagements familiaux du Texas jusqu’en Écosse, puis de Londres à Omaha (Nebraska), Hynes confesse lui-même une passion précoce pour les chansons, au-delà des formes, des genres et des styles : comédies musicales, hip hop, pop classique. Ce multi-instrumentiste doué (guitare, piano, batterie, mais aussi violoncelle) digère peu à peu les influences les plus éclectiques en évitant les affiliations trop exclusives. De ce parcours chaotique, Dev semble également avoir retiré quelques solides amitiés (la chanteuse Emmy The Great, quelques membres de The Faint ou Semifinalists qui l’accompagnent ici), mais aussi bon nombre de cicatrices nées de l’isolement et du rejet. Tell Me What It’s Worth évoque ainsi l’hostilité et l’incompréhension manifestée par les rude boys de son quartier devant ce fan de rap au goût et à l’apparence si atypiques.

À l’instar d’un Badly Drawn Boy, il possède cependant cette dose d’humour qui lui permet ici d’exhiber ces fêlures sans impudeur. Sous ses dehors clownesques (lunettes XXL piquées à Elton John, perruque en poil de yack, costume tout droit sorti de la garde-robe des Musclés), Hynes flirte avec les émotions les plus crues, sans misérabilisme ni complaisance. D’emblée, Number One (rencontre au sommet entre les fantômes de Gram Parsons et The Left Banke) et le fameux single Galaxy Of The Lost donnent le ton de cette écriture qui recycle et fusionne les formes les plus diverses : la pedal-steel y croise les cordes et les hautbois, les harmonies vocales délicieuses renforcent l’efficacité des refrains ascensionnels. Nulle trace ici, pourtant, de ce classicisme compassé et révérencieux qui figerait Lightspeed Champion dans la seule posture de l’hommage. C’est que le bonhomme n’a pas sa langue dans sa poche. La crudité de certains titres en témoigne (Let The Bitches Die, Devil Tricks For A Bitch). Le contraste entre ces confessions mal embouchées et la délicatesse du cadre musical surprend, amuse, avant de forcer l’admiration. Avec une liberté de ton salutaire, il s’amuse également à jongler avec les formats et les longueurs. All To Shit, évocation hyper condensée de la rupture amoureuse une poignée de secondes, s’enchaîne sans crier gare avec Midnight Surprise, véritable morceau de bravoure de dix minutes.

Au fil de ce Bohemian Rhapsody lo-fi qui ne cesse de rebondir de rythmes en mélodies, Hynes brasse pêle-mêle les jeux vidéo, les joies de la masturbation et des formes de méditation plus spirituelles. Un solo de guitare digne de Scott Gorham (Thin Lizzy) est suivi d’une coda aux fortes réminiscences de The Smiths. Tout cela demeure étonnamment cohérent. Et d’autant plus appréciable que Lighstpeed Champion sait ensuite ménager quelques moments d’accalmie le temps d’une ou deux ballades plus épurées (Salty Water, Dry Lips). À la fois classique et farfelu, drôle et émouvant, Falling Off The Lavender Bridge s’impose comme un chef-d’œuvre contrasté et tourneboulant. Et son auteur comme le maître absolu de la pop paradoxale.

Matthieu Grunfeld

magazine num 116 article extrait de :
MAGIC RPM #116


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