Quand le rock est présentable et bien élevé, on le retrouve partout : cocktail-parties chic, défilés de mode, musiques de film, salles de concerts spacieuses... Quand il est teigneux, acide et aventureux, on lui claque la porte au nez. C'est ce qui se produit actuellement dans les clubs de Manhattan (et ailleurs), où l'on n'accueille plus que la techno ou les rockers à paillettes, sans oublier la police, omniprésente. Dans la longue liste des recalés jugés dangereux, Oneida et Liars ont définitivement choisi la marge, trouvant refuge dans des entrepôts déserts, jouant dans des caves moisies, devenant à leur insu les piliers d'une certaine "Brooklyn Scene". En prise directe avec la parano ambiante qui règne aux États-Unis, chacun des deux groupes donne sa vision de l'Histoire. Et entre en résistance. Secret Warsd'Oneida adopte donc la pose martiale, et retrouve la liberté de ton et de chant d'un Folk Implosion psychédélique (Ceasar's Column) voire épileptique (50$ Tea), tout en croisant le rock émotionnel et segmenté de Shipping News (Wild Horses, The Winter Shaker). Entre la rage et le désespoir, Liars a de son côté choisi les deux. Comme une sentence apocalyptique, They Were Wrong, So We Drownedest un disque d'après la chute, conçu avec des débris métalliques de punk lo-fi, rafistolé et troué comme la broderie de sa pochette effrayante. Préférant enregistrer ce second Lp dans un studio de fortune perdu au milieu d'une forêt du New Jersey, Liars tente l'expérience du Blairwitch Project, et se lance sur les traces sanglantes d'une chasse aux sorcières cauchemardesque, avec comme points de repère l'épouvantail en feu du Bad Moon Risingde Sonic Youth et le funk incantatoire d'ESG. En guise d'ouverture tranchante, Broken Witchdéroute et sonne comme une rupture : une note de clavier menaçante se répète maladroitement, comme par à -coups, tout au long d'un morceau aride où la guitare noise devient un cliquetis de chaînes, où le chant voilé d'Angus Andrew trébuche sur une batterie qui cherche ses fûts. Puis on s'enfonce toujours plus profond au gré d'instrumentaux étranges (l'écriture invisible de Read The Book That Wrote Itself) et de funk joué à la perceuse (le single There's Always Room On The Broom, véritable suicide commercial), jusqu'à la veillée funèbre et cathartique de Flow My Tears The Spider Said, terminus bouleversant. Troublé, lessivé, envoûté, choqué : on peut maintenant pleurer ses morts et exalter Liars.