Pour
aimer Les Shades, il faut un peu d’imagination. Ne pas se focaliser sur les
nœuds dans la voix, les frissonnements de l’échine et la peau qui rougit. Ou
plutôt, si. Justement. Écouter ces traces d’une adolescence presque envolée,
oublier l’écriture parfois encombrée pour déceler sa singulière beauté. Cette
manière de dire les choses autrement, sans que le temps ni la honte n’aient
encore imposé leur écœurante banalité. Comprendre qu’on ne vient pas ici s’abreuver
à un roman, bien ficelé et finalement prévisible dans ses contorsions obscènes,
mais à un essai, qui nous ouvre les portes d’un autre monde, annonciateur de
beautés futures. À l’attention des spécialistes du raccourci, précisons que le
quintette banlieusard n’a rien en commun avec ses camarades bas du front, déjà
évaporés on ne sait où, du très conservateur NRF. Leur grâce, leur culture et
leur soif d’aventures les hisseraient plutôt au niveau de Taxi Girl – à côté,
les autres neuneus, c’est Joe Le Taxi.
Dans un bas de soie délicatement filé par les effusions sentimentales, le
groupe en blanc a confectionné de pétillantes chansons déliées et éloquentes,
preuves tant attendues que le rock souffre la VF. Qui aujourd’hui en France
peut imaginer des parties de clavier aussi sidérantes, tour à tour spatiales,
poignantes et cascadeuses, comme si les Small Faces n’avaient jamais écrasé
mille et une larmes en tortillant du cul ? Les Strokes en personne
s’étrangleraient en découvrant la beauté drapée de Vénus, l’hymne qu’on attendrait d’eux s’ils avaient gobé du LSD et
scruté les étoiles en fumant des Gitanes. Avec l’exaltante De Marbre, Les Shades inventent sans se fatiguer le grunge
cosmique, constellé d’effets de production aquatiques, de guitares
perpendiculaires et de rythmes (joy)divisés. Relifté pour la saison, l’Orage Mécanique frappe sur une haletante
course de fond qui s’achève dans un funk sci-fi panoramique. Ailleurs, on rêve
aussi en Technicolor. Une Judie aux
airs d’héroïne de film noir, écorchée vive par la voix de Benjamin et entaillée
de riffs, attend nerveusement le Crépuscule,
mélodrame aux chœurs d’or qui clôt ce premier album à rebondissements. Aidé de
l’habile Hadrien Grange, Bertrand Burgalat peut souffler de loin son
inspiration productive, le navire vogue très bien tout seul. À la barre, ces
capitaines effrontés s’apprêtent à attaquer la citadelle écaillée du rock
français. On espère un coup d’État très bientôt.
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Excellent album en effet dont on ne parle pas assez je trouve et qui restera !
Cf ma chronique sur Action-time :
http://action-time.blogspot.com/2008/07/shades-le-crime-parfait.html