Biographie
Il était une fois à San Sebastian. Dans les années 80. Sans trop que l’on sache pourquoi, cette ville bourgeoise nichée entre les montagnes et l’océan, célèbre pour sa plage magnifique, ses cuisiniers orfèvres et sa douceur de vivre, a vu éclore un nombre incalculable de talents. Des garçons et des filles férus de musique, avides de découvertes et bien décidés à franchir la frontière qui sépare le mélomane du musicien. Tous fréquentent les mêmes lieux, se retrouvent dans les mêmes concerts, échangent disques et opinions. C’est à cette époque qu’Ibon Errazkin et Teresa Iturrioz ont formé un groupe, Aventuras De Kirlian. Le premier en est le guitariste et compositeur en chef. La seconde a choisi la basse et écrit les paroles. Ils ont trouvé en Jone Gabarain une chanteuse à la voix d’une merveilleuse sensualité. Quant à Peru Izeta, il se charge de la batterie. Minimale, la batterie. Leurs regards sont alors tournés vers les côtes britanniques. Ils avouent un faible prononcé pour Young Marble Giants et Marine Girls, Felt et Orange Juice. Ils composent des chansons courtes aux contours ingénus, toujours interprétées dans leur langue natale. Ils trouvent refuge sur une structure indépendante madrilène, ancienne figure de proue de la movida, DRO. Ils enregistrent un mini-Lp, dont ils confient la pochette à un ami cher, Javier Aramburu, qui lui-même chante dans une autre formation, El Joven Lagarto. Qui se rebaptisera bientôt Family. D’autres formations ont éclos. Comme 23 Ojos De Pez, mené par le dénommé Javi Pez et à laquelle participent Peru et Ibon. Ou La Buena Vida. Pour Aventuras De Kirlian, les choses ne tournent pas très bien. Le quatuor donne quelques concerts, fait des apparitions à la télé. Mais ne déclenche pas d’hystérie collective. DRO les remercie poliment. Mais ces jeunes gens n’en ont cure. Ils continuent de composer. Ils ont étoffé leur son, aussi. Ils s’entichent des musiques noires. Craquent pour De La Soul. Découvrent les classiques des années 60. The Byrds, Love, Lee Hazlewood s’inscrivent en lettres d’or à leur Panthéon. Bientôt, ils vont inviter un vrai batteur à rejoindre leur giron. Il s’appelle Gorka Ochoa. Quant à Peru, il devient le second guitariste d’un groupe qui profite du passage à la nouvelle décennie pour changer de nom. Le Mans sera désormais leur identité. En hommage à la course automobile.
La chance sourit aux audacieux, dit-on. Et de l’audace, le quintette n’en manque pas. Certes, il n’a plus de label, mais son enthousiasme n’en est pas écorné pour autant. Un ami lui ouvre même grand les portes de son studio, dont le groupe peut disposer quand bon lui semble. Ibon est parti à Londres. Teresa, à Madrid. Qu’importe. Le garçon compose dans son coin. Lorsqu’il revient passé quelques jours au pays, en enfant prodi(u)e, il montre à ses compagnons ses nouvelles compositions. Elle imagine les textes, chroniques miniatures de la vie quotidienne. Ensemble, ils échangent leurs idées et échafaudent les plans, musicaux et autres. Entre 1991 et 1992, Le Mans enregistre ses chansons, sans savoir ce qu’elles deviendront. Jusqu’au jour où un fan de la première heure, Luis Calvo, qui a décidé de donner de l’envergure à la micro structure qu’il a lancée à la fin des 80’s, Elefant Records, les appelle pour leur proposer de sortir un disque. Le premier album de Le Mans voit le jour en janvier 1994. Par la force des choses, il s’en dégage une légère sensation de mosaïque. N’empêche… Entre arrangements insidieux et mélodies charmeuses, le groupe rend ouvertement hommage à ses influences premières (le solo de guitare de Jersey Inglés piqué chez Felt, le clavier de l’entraînant Un Rayo De Sol plagié sur celui du Runnin’ Away de Sly Stone, entre autres), dévoile les atours d’une pop élégante au charme suranné, un peu à l’image de la ville qui les a vus naître. D’ailleurs, bientôt, la presse spécialisée ibérique va fantasmer sur une scène qu’elle baptise tout simplement le Donosti Sound (ndlr. Donosti est le nom basque de San Sebastian), dont Le Mans, malgré ses dénégations, devient vite le fer de lance, entraînant dans son sillage les merveilleux Family (un seul album, indispensable), La Buena Vida ou le projet parallèle d’Ibon, exclusivement instrumental, Daily Planet. De l’autre côté des Pyrénées, le groupe devient vite une référence : goûts sûrs et idées claires, songwriting soigné qui donne naissance à des chansons dont la futilité apparente dissimule en fait une atemporalité troublante. Alors que l’année 1994 touche à sa fin, ce club des cinq d’un autre genre, bien décidé à rattraper le temps perdu, publie son deuxième Lp. L’impétuosité originelle a laissé place à une délicieuse sérénité. Des cordes habillent des compositions baignées d’un doux halo lumineux, figurant l’aube d’un été indien bercé par les accents doo wop de A La Hora Del Café, les inflexions jazz de le morceau-titre Entresemana ou les arpèges de la langoureuse Mejor Dormir. Cette fois, Ibon, Teresa et leurs compagnons de route ont affiné leur identité. Ils deviennent eux-mêmes un groupe de référence, faisant naître nombre de vocations. Concerts sporadiques, interviews distillées au compte-goutte ajoutent à leur aura magnétique. Qui va rapidement rimer avec prolixe. Le Mans matérialise désormais toutes ses appétences. Il habille de discrètes touches électroniques le chaloupé Zerbina, qu’il publie en single, tout comme Jonathan Jeremiah, où il fricote avec un hip hop abstrait déformé par le prisme du folk. Il s’est aussi attelé à son troisième album. Après l’insouciance d’Entresemana, voici venu le temps de l’amertume. À écouter blotti chez soi en dégustant un Dry Martini, le bien nommé Saudade fait la part belle aux guitares acoustiques et aux ambiances feutrées, empreintes d’une nostalgie contagieuse. Histoires d’amour déchu (le faussement enjoué ¡ Oh Romeo, Romeo !), averses automnales, souvenirs douloureux traversent un disque à peine plus long que ses prédécesseurs (trente-cinq minutes chrono), réalisé dans les frimas du mois de janvier 1996. Mais toutes les bonnes choses – surtout les meilleures – ont une fin. “J’aime quand les groupes ne s’inscrivent pas dans la durée”, déclarait Ibon au siècle dernier. “Je ne supporterai que Le Mans ne devienne une habitude pour les gens”. Les deux leaders ont pris leur décision. Irrémédiable. Leur prochain Lp sera leur dernier sous l’identité Le Mans. Ils ont tout planifié. À un point tel que les deux singles précédant Así Vivía Yo affichent sur leur pochette une grande lettre : un F pour le premier, un I pour le second. Quant au graphisme du recto de l’album, il se résume à N. FIN, donc. L’histoire va s’arrêter là, en avril 1998, avec la sortie d’un disque en forme de résumé de ce parcours impeccable. Excursions bossa, rythmiques délicieusement funky, touches expérimentales et pointes folk se télescopent dans ce qui restera comme l’œuvre la plus ambitieuse du quintette. Les fans n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. Gorka Ochoa, lui, va se consacrer à son autre groupe, El Joven Bryan. Peru se dédie au graphisme et la photographie. Jone Gabarain met ses talents de coiffeuse et de maquilleuse au profit du septième art. Quant au tandem inséparable, il nourrit déjà d’autres projets. “Je ne pense que j’arrêterai un jour d’écrire des chansons avec Teresa…”, expliquait le garçon au moment de la séparation. Et cette dernière de conclure alors : “Si nous revenons, ce sera sous un autre nom, avec de nouvelles idées et une musique différente”. Le projet Single était déjà en train de germer…