Si Kylie s’écrit avec un K, Minogue est bel et bien un cas. Pouffe sans cervelle pour les uns, diva miniature pour les autres, l’Australienne suscite une ribambelle de questions. Certaines, plus ou moins avouables. Mais n’en déplaisent à ses détracteurs (l’utilisation du genre féminin aurait peut-être été plus juste), la souillon s’est transformée en princesse et est devenue une icône de la culture pop. Au même titre que Ronnie Spector, Nancy Sinatra, Marianne Faithfull ou Madonna. Dix-sept ans maintenant que, auréolée de ses piètres prestations dans la sitcom Neighbours, elle a pointé pour la première fois son petit minois (qui s’est d’ailleurs étonnamment affiné avec les années) dans le grand cirque musical. Sous la coupe du triumvirat régnant presque sans partage sur les charts européens de la deuxième moitié des années 80 – Mike Stock, Matt Aitken et Pete Waterman –, la gamine vogue de succès en succès, portée par ces rengaines électroniques édulcorées et entêtantes, tels ces parfums cheap vendus en très grandes surfaces, sans que personne n’en prenne ombrage. Pourquoi donc ? Parce qu’il s’agit de l’évidence même : elle n’est qu’une marionnette parmi les autres, qui va succomber avec le poids des années. Et c’est bien là que l’histoire devient vraiment intéressante. Des protégés de l’écurie SAW, elle est la seule à pouvoir se targuer d’avoir encore la faculté de sortir une compilation agrémentée de nouveaux morceaux. Tous les autres, de Rick Astley à Laura Branigan, sont désormais cantonnés aux soirées Karaokés et autres galas Nostalgie. La Kylie, elle, a su échapper au naufrage collectif et mener sa barque dans les méandres sinueux du monde des hit-parades. Avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de chance, mais parvenant toujours à rebondir (et pas seulement grâce à une paire de fesses qui semblent faites de plastique). Qu’on le veuille ou non, depuis dix ans, elle est la responsable de certains des tubes les plus vicieusement contagieux qui aient vu le jour. À commencer par celui qui l’émancipait officiellement de ses mentors, un Confide In Me tout en courbes lascives, beats tendus et cordes moites, peut-être le meilleur single jamais réalisé par Saint Etienne (dont notre copine a d’ailleurs repris le Nothing Can Stop Us). On regrettera amèrement ici l’absence de Some Kind Of Bliss, dogme mélodique que lui avait avaient concocté les Manic Street Preachers pour son album de 1997, tout comme on déplorera les tentatives de collaborations avortées entre la demoiselle et les truands au grand cœur de Primal Scream quelque temps auparavant. Que les choses soient claires : la mission de Kylie n’a jamais été de révolutionner le cours de l’histoire. Elle est là pour divertir (“entertain”, comme disent si bien les Anglo-Saxons) et lorsqu’elle le veut, elle remplit cette fonction avec une diligence et une application désespérantes, à l’image de son album Fever et de ses plus brillants ambassadeurs que sont Can’t Get You Out Of My Head, ritournelle robotique à faire passer le Blue Monday de New Order pour une comptine folk, ou In Your Eyes, l’une des rares réussites de “house qui s’écoute” répertoriées ces dernières années. Capable de jouer la ténébreuse entre les mains de son compatriote Nick Cave (Where The Wild Roses Grow) ou la cérébrale en compagnie de l’Islandaise Emiliana Torrini (le récent Slow), Kylie a cette intelligence madonnesque de savoir élire ses collaborateurs, ce que vient corroborer son nouveau single morodorien en diable et entreprenant à souhait, I Believe In You, commandé aux rigolos Scissor Sisters.
Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut faire l’impasse sur la première période car, pour un Especially For You increvable de niaiserie (dans le genre duo, on ne saura jamais assez recommander Kids, en compagnie du trublion Robbie), on se retrouve confronter à quelques réussites notoires de pop électronique futile et d’hommages réussis (la balade 50’s Tears On My Pillow, le pastiche 60’s Give Me Just A Little More Time). Sûr que les Pet Shop Boys ont dû piquer une grosse colère à l’écoute de Step Back In Time alors que Shocked et son piano italo n’auraient pas dépareillé sur Screamadelica. Autant de preuves (elles sont au nombre de trente-trois sur ce double-Cd, faux-pas inclus) qui viennent rappeler que Kylie est bien la reine du grand écart musical. Mais, sincèrement, avait-on jamais douté de sa souplesse ?