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Elle est insaisissable. On l'avait imaginée, à l'orée de sa carrière, en égérie fantasmée de la NCF. Joli brin de voix accompagné d'une guitare tout en bois. Mais la dame, éternelle déracinée et polyglotte avérée, ne pouvait se satisfaire d'un seul costume, aussi ajusté soit-il. Entre Paris, Reykjavík et New York (sa ville de prédilection depuis quelque temps déjà), elle a préféré laisser vagabonder son imagination. De fragiles pincements de cordes en douces mélodies murmurées, en français ou en anglais au choix , elle s'est alors ingéniée à ressusciter un folk au charme forcément suranné, sans se refuser quelques excursions au grand air de la country ou une descente dans la lourde atmosphère d'un minuscule club de jazz. Elle aurait pu continuer à perpétuer ces traditions, devenir l'icône d'une nouvelle génération. Mais non... Décidément, Keren Ann ne peut s'empêcher de partir à l'aventure. De goûter à de nouveaux plaisirs. De laisser dériver son imagination. Juste pour voir où celle-ci va la mener. À l'écoute de ce cinquième album le premier qui porte son nom en guise de titre, comme s'il s'agissait d'une déclaration d'intention , on est saisi par la sensation diffuse qu'il a été façonné au cours d'un long rêve éveillé. Un rêve au sujet d'une Amérique oubliée et, a priori, révolue, d'une Amérique où les révoltes artistiques se succédaient dans un ballet désordonné, où un vent de Liberty soufflait en toute impunité. Plongée dans des ambiances souvent tamisées, la jeune femme donne l'impression de chanter (dans la seule langue de Shakespeare, cette fois) les yeux mi-clos, comme pour mieux se laisser emmitoufler par des textures sonores d'une richesse insolite. Rarement avait-elle à ce point daigné habiller certaines de ses compositions, polissant jusque dans leur moindre détail des arrangements ici un orgue, là un violoncelle à l'à-propos grisant. De la colère latente des guitares du spectral It's A Lie aux soubresauts électroniques de l'immense Caspia, elle se joue des codes et des règles les plus élémentaires. Alors qu'importe si les stridences blues de It Ain't No Crime éreintent un tantinet les oreilles. Car, même lorsque l'ensemble retrouve une apparence plus conventionnelle (le dénudé The Harder Ships Of The World, le mélancolique Where No Endings End), elle ouvre à l'auditeur les portes d'un univers singulier. Un univers où l'on croise pourtant les silhouettes de quelques figures tutélaires, à l'instar d'une Dusty Springfield restée à Memphis, sur le chaloupé Between The Flatland And The Caspian Sea, ou de Bobbie Gentry, sur l'apaisant In Your Back. Sans oublier un Lou Reed sauvé de la sénilité ou une Hope Sandoval aux formes enfin voluptueuses. D'ailleurs, le temps de l'époustouflant single Lay Your Head Down mélodie en apesanteur, arrangements enchanteurs, sensualité exacerbée Keren Ann s'est permis, armée d'une rare insolence, de les présenter l'un à l'autre. Avant de prendre rendez-vous avec la postérité.
Christophe Basterra
MAGIC RPM  #109


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