Sur La Route avec Philippe K / 2006 de Katerine
interviews
Il en aura fallu du temps pour que Katerine ne rencontre ce succès farouche qui le convoitait depuis le début des années 1990. En 2006, plus d’un an après la sortie de Robots Après Tout, qui restera rétrospectivement l’album de sa rencontre avec le grand public, l’homme continue de répondre à la demande sans cesse croissante de nouveaux adeptes disséminés sur les routes de France. Armé de tubes désormais certifiés et accompagné d’un groupe à sa démesure, ce faux fou chantant parfois juste triomphe aux six coins de l’Hexagone. À l'époque, nous avions suivi ce trublion et sa bande de la Gare Montparnasse jusque dans les Petite(s) Ville(s) De Campagne. Récit.
MERCREDI 25 OCTOBRE/ BORDEAUX
15h25 Gare de Bordeaux Saint-Jean. Katerine et son manager Alan Gac arrivent de Paris par le même train que moi. Chacun ayant profité du trajet pour dormir, nous avons attendu notre arrivée pour faire les présentations. Sous un soleil d’automne resplendissant, nous nous saluons poliment. Un chauffeur nous attend pour nous conduire à la salle, située à une quinzaine de minutes du centre, à Eysines. Je m’engouffre sur la banquette arrière avec Katerine.
15h30 Escale dans une pharmacie. Une épidémie de bronchite s’est abattue sur les deux acolytes. Le chanteur en profite pour investir dans un flacon de shampoing qui promet une augmentation du volume capillaire de 73%. On ricane en pensant à l’effet d’un tel produit sur la chevelure d’Alan, déjà bien fournie.
15h41 Je remonte en voiture en attendant les deux compères qui n’ont toujours pas fini leurs emplettes, et entame un brin de causette avec le chauffeur. Ce dernier m’apprend qu’il est le batteur de Billy Ze Kick. J’en reste coite.
15h43 On démarre. Katerine me demande des nouvelles de notre collaborateur Étienne Greib et me pose un tas de questions. Je m’amuse de cette inversion des rôles. Il se renseigne ensuite sur l’endroit où il doit jouer ce soir. Le chauffeur indique qu’il s’agit d’un ancien gymnase récemment transformé en salle de concerts. Katerine demande si les panneaux de basket sont restés. La réponse est non. Il est un peu déçu.
16h00 Arrivée à la salle du Vigean, située aux environs de nulle part. Nous pénétrons dans le bâtiment et nous dirigeons vers les loges. Je fais connaissance avec les guitaristes Philippe Éveno et Stéphane Louvain, le bassiste Gaëtan Chataigner et… le plateau de fromages. “Je compte sur toi pour te servir, j’espère vraiment pouvoir te faire confiance sur ce coup-là”, me lance un Katerine mi-comique, mi-solennel, entre une bouchée de Saint-Marcellin et une lampée de vin rouge. Les coups d’Éric Pifeteau, le batteur, résonnent jusque dans la loge. Ce dernier est déjà en train de balancer, comme on dit dans le jargon.
17h11 Sur scène, les musiciens forment un demi-cercle autour du chanteur. Chacun teste le son de son instrument, sur le répertoire de Katerine comme sur celui de… Daft Punk. Les accords de Da Funk percutent les murs de la salle vide.
17h30 Fin de la balance. Direction la loge. Katerine, dans une pièce voisine, répond aux questions de M6, venu le filmer pour le Six Minutes du soir.
18h30 Le chanteur revient parmi nous. Il a conservé la paire d’ailes d’ange qu’il avait endossée quelques minutes plus tôt pour l’interview. “Je leur ai dit que je portais ces ailes trois heures par jour pour des raisons médicales, afin de soigner ma phobie des oiseaux”, s’amuse-t-il. Éric divague sur un concept de déguisement pour le soir. Il propose de recouvrir le corps du chanteur de plumes. L’idée est vite délaissée. Les musiciens se racontent alors les cauchemars qu’ils ont faits en rentrant chez eux quelques jours plus tôt. Pour Katerine, il s’agit de l’enregistrement de l’émission de TF1 Les 500 Choristes Ensemble. C’est en tout cas ce qu’il a répondu à Flavie Flament lorsque l’animatrice blonde lui a demandé : “Alors, c’était comment de chanter avec cinq cent choristes ?” Des photos de la tournée prises par Éric défilent sur l’écran de son ordinateur portable. L’iTunes du batteur tourne en mode aléatoire de Phoenix à Mazzy Star, offrant une bande-son idéale à ces instantanés qui respirent la joie de vivre.
19h00 À table ! Katerine m’invite à lui emboîter le pas dans le dédale de couloirs menant à la salle de restaurant. “Il faut suivre l’odeur”, me dit-il en posant son doigt sur le bout de son nez. Notre organe sensoriel nous guide jusqu’à l’austère réfectoire encore désert. Une soupe de légumes ouvre les festivités. Un rôti de porc accompagné de marrons prend la relève. Peu à peu, la salle se remplit des rires et des voix graves des musiciens et techniciens. Stéphane raconte les expériences chamaniques invraisemblables de son acupuncteur. Le dîner se clôt sur une mousse au chocolat compacte accompagnée d’un savoureux macaron, “un vrai poème” selon Philippe Éveno.
20h05 Nous regagnons les loges. “Il faut suivre l’odeur”, me conseille de nouveau Katerine. Je ris comme une cruche. Chacun se détend avant le concert. Je suis présentée au reste de l’équipe : Damien Bertrand, l’ingénieur du son, Emmanuel Alexandre, le régisseur lumière, Nicolas Chataigner, le régisseur plateau, Nicky Renard, le technicien. Je connais déjà un peu Cyril Bilbeaud, le régisseur général de la tournée, via, entre autres, ses activités au sein du label T-Rec. Damien voudrait modifier la set-list. Après moult débats, Katerine accepte de mettre sa proposition à l’essai.
21h07 Damien, toujours lui, se porte volontaire pour peindre le torse du chanteur, une activité que chacun exerce tour à tour, au gré de l’inspiration. Il a en tête un quadrillage façon Mondrian. Dans une pièce attenante à la loge, Katerine se transforme peu à peu en œuvre d’art, au milieu des restes du Libé du jour qui servent à protéger le carrelage. L’ingénieur du son, qui manie le pinceau avec moins de dextérité que les boutons de sa console, réussit tant bien que mal à terminer sa création, après avoir débordé jusque sur le caleçon boxer de son tableau humain.
21h40 Je retourne dans la loge et me retrouve nez à nez avec Éric et Stéphane. Stupéfaction : moulés dans des pantalons de cuir, les yeux fardés de noir, les deux musiciens sont méconnaissables. Le batteur a délaissé ses grosses lunettes et entame un duel à l’aveugle avec sa paire de lentilles. Ces dernières tentent de s’enfuir en sautant un peu partout dans la pièce au grand dam de l’intéressé, qui essaye de garder son calme. il finit par venir à bout des deux insolents bouts de plastique et les plaque sur ses pupilles.
22h10 Entrée en scène. La salle est bondée, le public, à bloc. Le set s’ouvre sur Êtres Humains. “Je suis un peu enrhumé, vous avez de la chance, ma voix est plus sexy”, annonce Katerine, avant de passer aux aveux : “Je vous aime. Vous ne le savez pas encore, mais à chacun d’entre vous j’ai fait un enfant”. Après quelques chansons, il s’empare du sac à main d’une fille du premier rang et déambule sur la longueur de la scène en se trémoussant, portant l’accessoire en bandoulière. Le groupe quitte la scène après Le Simplet, laissant seul le chanteur qui entame un solo de batterie. Les musiciens reviennent quelques minutes plus tard, perchés sur des talons si hauts qu’ils colleraient le vertige à Kate Moss. Leur tête et leurs épaules sont couvertes d’amples cagoules argentées. Ils se lancent dans une version mutante de Louxor J’Adore et Je Vous Emmerde. Puis Katerine invite une demoiselle, étonnement assortie au groupe dans sa robe mordorée, à monter sur scène en répétant à l’envi : “Vous dansez mademoiselle”. Après Borderline, tout le monde quitte la scène, alors que la température avoisine celle d’un four à pain. “Je suinte”, confie d’ailleurs le chanteur lorsqu’il réapparaît. Pour rafraîchir la foule, il dérobe les rafraîchissements prévus pour ses musiciens et les balance aux premiers rangs : “Tenez, je fais comme Jésus, je démultiplie les bouteilles d’eau”. Une bonne partie de la salle entonne alors un Jésus Reviens à la gloire de son sauveur. Au lieu du Christ, c’est finalement le groupe qui revient, en robes et perruques blondes, avant de finir en slips et sous-pulls à cols roulés. Si l’ambiance est déjà électrique, Louxor J’Adore assène la décharge finale quelques minutes plus tard, sous une explosion de confettis rose bonbon.
23h40 Sortie de scène. Les vedettes sont accablées par tant de chaleur. On apprend que la ventilation était en panne. “Vu le prix de la place, le minimum pour les gens aurait été d’avoir de l’air”, s’insurgent-elles à l’unisson. Emmanuel, le régisseur lumière, avoue avoir galéré tout le concert avec les éclairages. Malgré l’enthousiasme du public, le bilan de la soirée est un peu amer. Gaëtan, Stéphane, Philippe et Katerine rentrent illico à l’hôtel après être passés sous la douche.
00h45 Je suis en loge avec Éric, qui partage du vin avec Dechman, l’un des fondateurs de feu Dèche Dans Face. Alan, lui, me détaille la tournée. Le groupe devant enchaîner dix concerts en onze jours, les gars ont intelligemment décidé de ne pas griller toutes leurs cartouches dès le premier soir, me dit-il, comme pour justifier leur départ précoce. De plus, la semaine précédente aurait été celle de tous les excès…
01h30 Nous rentrons à l’hôtel. Dans le camion jaune, Cyril s’aperçoit que le GPS n’est plus à sa place. Coup de chaud. Heureusement, le régisseur retrouve un plan dans ses papiers et nous emmène à bon port.
01h45 Nous garons le véhicule sur le parking d’un deux étoiles sans prétention, situé au bord d’une départementale. Le réceptionniste, habillé en Lacoste de la tête aux pieds mais super sympa quand même, nous apprend que l’une de nos chambres est squattée par des jeunes du coin. Elle est ponctuellement louée par le conseil régional pour y héberger des adolescents en difficulté. Cette fois, les garnements ont gardé un double de la clef et roupillent tranquillement. La police, sensée intervenir pour évacuer les malotrus, tarde à se montrer. Quelqu’un doit se sacrifier et partager sa couche : Alan et Nicolas dormiront ensemble, passant outre les railleries qu’engendre une telle situation. Ils m’accueillent sur leur lit le temps d’une dernière cigarette. Nous discutons encore un peu de la tournée. Après une année et demie passée sur la route, l’euphorie a progressivement laissé place à la fatigue et la date du soir, éprouvante, n’a fait qu’accentuer ce sentiment de ras-le-bol. Sur ces bonnes paroles, je me retire dans mes appartements.
JEUDI 26 OCTOBRE/ EYSINES – NIORT
12h00 Gaëtan, Stéphane, Cyril et les membres de Momotte, groupe qui assurait la première partie la veille, sont assis autour des tables basses du hall de l’hôtel. Ils regardent les réalisations vidéos de Gaëtan sur son laptop. Ce dernier commente en direct le clip de Dominique A, Dans Un Camion, où le chanteur évolue enfermé dans une bulle de plastique : “Là, vous voyez, il marche au bord d’une falaise. Il y avait vachement de vent, du coup, on avait peur qu’il tombe. Imaginez l’angoisse : ‘Et merde, on a perdu Dominique’”. Puis il nous montre sa toute première création, un court-métrage tordant baptisé Projet Lunaire, où le bassiste se prend pour un cosmonaute avec les moyens du bord : il se filme lui-même la tête sous un abat-jour demi sphérique en faisant trembler la caméra pour imiter les secousses de la capsule. Plus convaincant qu’il n’y paraît.
12h40 Katerine débarque vêtu d’un pantalon en lin blanc, d’une veste en tweed et d’une écharpe. Il est suivi de très près par une valise à roulettes.
12h45 Nous prenons place dans le camion. Tout le monde crie famine, et l’idée d’une escale gastronomique suit son chemin. À peine avons-nous roulé cinq minutes que nous passons devant un restaurant prometteur, La Table De Ken. Cyril effectue un demi-tour acrobatique puis nous trouvons une place dans une résidence non loin de là. Philippe part en éclaireur pour vérifier qu’il reste de la place. Il ressort quelques instants plus tard victorieux, le pouce en l’air. Nous accourons.
13h00 Nous voilà assis autour d’une table au diamètre démesuré. Dans ce restaurant plutôt guindé, les musiciens, aux visages encore tartinés du maquillage dégoulinant de la veille, et moi-même, qui n’ai jamais vraiment compris l’utilité d’une brosse à cheveux, faisons un peu tâche. Cyril nous presse. Nous sommes priés de nous limiter à un plat, timing serré oblige. Gaëtan remarque que les assiettes ont la forme “du médiator de l’incroyable Hulk”. Katerine et moi optons pour l’un des plats du jour, des filets de rougets et un risotto aux pommes de terre et aux cèpes. Le chanteur n’est pas entièrement satisfait de la fraîcheur du poisson, mais pour l’heure, le problème principal reste le choix de la prochaine bouteille de vin. Katerine voudrait du blanc quand la majorité de l’assistance voit rouge. Il me demande mon avis. Je m’aligne sur les autres à la perspective de l’assiette de fromages. “Merci de m’aider, j’apprécie”, me lance-t-il le regard chargé de reproches, sans pouvoir toutefois contenir un rictus malicieux. Je sors fumer une cigarette en compagnie de Philippe et Gaëtan. Le bassiste me raconte la genèse de cette aventure, lorsque, en vacances avec Katerine, ils ont décidé d’unir leurs forces pour représenter Robots Après Tout sur scène. “Pourtant, les arrangements de l’album ne s’y prêtaient pas forcément, il y avait notamment plein de programmations, des choses qu’on allait avoir du mal à reproduire. Mais il nous a fait entièrement confiance, sans jamais nous imposer quoi ce soit”. Il évoque ensuite les mois passés sur la route, l’ambiance incomparable des festivals d’été et des concerts dans les clubs à taille humaine situés en centre-ville. “Cette fois, c’est moins drôle : il ne se passe rien après les concerts car on joue dans des endroits excentrés et les gens doivent rentrer chez eux en voiture.”
14h13 Direction Niort. On écoute André Robillard, un curieux papy qui joue de l’accordéon tout en poussant des cris de bête à l’agonie. Alan fait un point sur la liste des invités à l’Olympia. Si le nom de Jean-Paul Gautier y figure, c’est pour l’instant l’équipe d’Andrea Crews qui crée les costumes scénique des musiciens. Le manager appelle d’ailleurs la styliste, Maroussia Rebecq, pour lui demander d’effectuer quelques retouches. La discussion s’oriente ensuite sur la première partie du lendemain à Nantes, le fief de Stéphane, Gaëtan et Éric, trois anciens Little Rabbits. Ils cherchent des volontaires pour ouvrir au pied levé. Ils essaient aussi de se mettre d’accord une bonne fois pour toutes sur le déroulement de la soirée à l’Olympia, le lundi suivant. Alan rédige le communiqué officiel qui doit révéler le gagnant du concours Yahoo (celui-ci aura l’honneur d’interpréter deux morceaux en levée de rideau), un ensemble de majorettes un peu azimutées baptisées Les Vedettes.
16h15 Arrivée à la salle. Le temps est maussade, il fait lourd, et l’Espace Culturel Leclerc est coincé entre un Speedy, un Décathlon et un Conforama, au fin fond d’une zone d’activités en périphérie de la ville. Vous avez dit déprimant ?
16h20 Les loges, elles, donnent carrément envie de chialer : exiguës, sans fenêtres, carrelées du sol au plafond et sommairement meublées (une chaise, une table basse, quelques fruits secs).
16h40 Pendant que les premiers musiciens sont en train d’effectuer la traditionnelle balance, je décide d’aller faire un tour dans le magasin attenant à la salle, une sorte de FNAC version Leclerc. J’y retrouve Katerine, en contemplation devant le rayon “Dvd humour”.
17h15 La balance s’est déroulée sans anicroche ou presque. La guitare de Philippe Éveno émet un bourdonnement dont nul n’arrive à localiser la cause.
17h32 Nous voilà tous attablés backstage autour de quelques bières et autres substances plus ou moins liquides. Certains lisent le journal, d’autres discutent. Katerine décide d’aller faire un tour à la ménagerie du cirque Zavatta, qui fait escale juste à côté de la salle. Nous suivons le mouvement, sous le halo d’un arc-en-ciel. Piranhas, lamas, dromadaires, kangourou, autruches et… petits lapins se donnent en spectacle, alors que quelques lionceaux font les quatre cents coups dans une cage circulaire. Non loin de là veillent leurs probables parents, une rangée de fauves énervés qui se pourlèchent les babines en nous voyant approcher. En tout cas, ils émettent des rugissements inquiétants. C’est alors que l’un d’entre eux, visiblement au bout du rouleau, essaie de mettre fin à ses jours en se passant le cou dans un câble métallique. Nous assistons à cette tentative de suicide, impuissants. Dans un éclair de lucidité, Éric fini par aller prévenir l’un des employés du cirque, qui accourt. Évidemment, le lion réussit à se dégager de sa potence avant l’arrivée du type et nous fait passer pour une bande d’affabulateurs. Puis la chorale des rugissements reprend. Les cris rauques rappellent parfois ceux d’un être humain : André Robillard, vous êtes prié de sortir immédiatement du corps de ces animaux !
19h30 Nous quittons la ménagerie à regret pour aller nous rassasier. Nous avons tous repris du poil de la bête. L’ambiance est désormais joyeusement puérile, entre les jeux de mots en chaîne de Gaëtan (“dis donc, ça fait longtemps qu’on s’est pas vus ! Zavatta ?”) et les tentatives de rugissements des autres, qui semblent comme possédés. On s’attable dans le restaurant voisin de la salle, morts de rire et de faim. Katerine préside. Il engloutit la tapenade proposée en amuse-gueule. Tournée de Ricard pour tout le monde. Nous mangeons une fois de plus dans des “médiators de l’incroyable Hulk”. Ce truc nous poursuit. Le chanteur s’enquiert du déroulement de la soirée. Prototypes, qui devait assurer la première partie, a annulé la veille pour raisons familiales. À la place, il est prévu qu’un Dj local, El Ricko Balboa, pousse quelques disques pour chauffer la salle. Cette idée ne plaît pas tellement à Katerine, qui souhaiterait quelque chose de plus spectaculaire. Il me lance, sur un ton dont je ne sais trop si c’est du lard ou du cochon : “Tu ne veux pas qu’on fasse la première partie tous les deux ?”
Vers 21h25 (Faille spatio-temporelle) Un groupe improbable constitué d’un chanteur/guitariste et d’une batteuse, tous deux habillés en blanc et portant des perruques brunes, monte sur scène. “Bonsoir, on est les Faustrines et on vient de Niort”, lance le leader avant que sa comparse ne se lance dans une improvisation rythmique de haute voltige quoique légèrement bancale. L’homme fait gémir les cordes de sa guitare et s’arrête parfois pour pousser un rugissement et hurler “Lions” en anglais. La jeune femme lui répond en l’imitant. Ce grand n’importe quoi dure quelques minutes et bientôt, toute la salle gueule “Lions” à son tour. Un dernier accord de guitare, puis je… Heu, la batteuse court se réfugier, sans demander son reste, derrière le rideau noir.
21h40 Je retrouve Katerine en coulisses. Nous nous serrons dans les bras pour célébrer le triomphe de The Faustrines. Le chanteur a les doigts en sang. La batteuse en tremble encore. Les lentilles d’Éric le provoquent de nouveau en duel. Gaëtan opte pour une perruque qui lui donne de vrais airs d’Agnès Varda. Quant au chanteur, égaré quelques minutes plus tôt dans une faille spatio-temporelle, il n’a pas eu le temps de livrer son corps au rituel de la peinture. À la place, il recouvre son torse d’une tunique vintage et ses jambes sont enrobées d’une paire de collants noirs. La rumeur de la salle surchauffée parvient jusqu’aux loges. Il est temps d’y aller. Dès les premières secondes, le public hystérique reprend en chœur les paroles d’Êtres Humains. Le chanteur est en forme olympique. “J’ai envie de faire corps avec vous”, lance-t-il. “J’ai tant d’amour à donner”. Puis il confesse sa folle “envie de slammer” et se jettera dans la fosse (aux lions) à plusieurs reprises. Comme la veille, il convie une jeune fille à monter sur scène. Cette dernière est bientôt rejointe par une horde de fans au Huitième Ciel, qui hurlent Je Vous Emmerde aux côtés de leur Éros. Au rappel, Katerine se mouche dans le micro. “Il est fou”, murmure ma voisine à sa copine sur un ton bienveillant. Puis le chanteur interpelle une personne du premier rang : “Ben quoi, t’aimes pas les huîtres ?” “Il est dégueulaaasse”, pouffe ladite voisine, visiblement sous le charme de cet être humain qui continue de faire le pitre, presque malgré lui, comme s’il avait avalé le rayon Dvd dont je vous parlais à 16h40. “Ce soir, je voudrais vous chanter une chanson qui s’intitule Pustule”, renchérit-il. Un portable féminin sonne au premier rang. Il s’en saisit et parle à la personne au bout du sans fil tout en collant le téléphone sur le micro pour nous faire profiter de la conversation. C’est la maman de la jeune fille. “La gosse est là, elle fait n’importe quoi”, lui dit-il. “Ça ne m’étonne pas”, répond la mère, et la discussion de se poursuivre pendant quelques bonnes minutes. La salle applaudit aux réponses de la maman. “Vous devriez faire de la scène, vous êtes si populaire”, conclut Katerine avant de raccrocher. Il enchaîne sur Comme Jeannie Longo avant d’être rejoint par les musiciens pour un final paroxystique. Le public, dont une partie pensait sans doute assister à un concert de chanson française un peu badine, vient d’avaler sans même s’en apercevoir une pilule de rock’n’roll extra pur. Visiblement, ça fait du bien par où ça passe.
23h35 Je rejoins la tribu dans les loges, titubant moi-même sous l’effet du vertueux médicament. Les visages sont tout aussi suintants qu’hier, mais cette fois-ci, ils sont radieux. “Il va falloir en mettre plein la vue à Faustine, sinon elle va écrire : ‘Laisse tomber comment ils sont trop nuls’”, avait blagué Katerine la veille en me présentant aux autres. Là, on peut dire que j’en ai pris pour mon grade. Laisse tomber comment ils sont trop forts.
00h00 Nous nous dirigeons vers l’entrée de la salle, où le fameux El Ricko Balboa assure l’ambiance musicale de l’aftershow. Puis Éric s’empare des platines et nous dansons sur sa sélection. Cherchez Le Garçon, Tombé Pour La France… Katerine, tout de blanc vêtu, virevolte sur le carrelage. Les gens adorent visiblement le regarder danser.
01h40 Tout le groupe quitte la salle, sans oublier d’emporter les bouteilles de vodka mises à disposition dans les loges. Je reste un peu avec Nicolas et Emmanuel. Assise à leurs côtés sur le bord de la scène vide, les deux garçons me font part de la formidable expérience qu’ils vivent sur cette tournée. À cette heure-ci, la salle est redevenue déserte, mais quelque chose en elle a bel et bien changé.
02h15 Nous rentrons à l’hôtel, où nous retrouvons Katerine et d’autres membres du groupe affalés sur les canapés du hall. Le précieux butin raflé quelques minutes plus tôt coule dans les gosiers. Après un dernier verre, le chanteur part se coucher. Il me fait ses adieux, puisque je regagne Paris tôt le lendemain, bien avant le départ des troupes. J’aurais pourtant tellement préféré prendre Le Train De 19h.
MERCREDI 25 OCTOBRE/ BORDEAUX
15h25 Gare de Bordeaux Saint-Jean. Katerine et son manager Alan Gac arrivent de Paris par le même train que moi. Chacun ayant profité du trajet pour dormir, nous avons attendu notre arrivée pour faire les présentations. Sous un soleil d’automne resplendissant, nous nous saluons poliment. Un chauffeur nous attend pour nous conduire à la salle, située à une quinzaine de minutes du centre, à Eysines. Je m’engouffre sur la banquette arrière avec Katerine.
15h30 Escale dans une pharmacie. Une épidémie de bronchite s’est abattue sur les deux acolytes. Le chanteur en profite pour investir dans un flacon de shampoing qui promet une augmentation du volume capillaire de 73%. On ricane en pensant à l’effet d’un tel produit sur la chevelure d’Alan, déjà bien fournie.
15h41 Je remonte en voiture en attendant les deux compères qui n’ont toujours pas fini leurs emplettes, et entame un brin de causette avec le chauffeur. Ce dernier m’apprend qu’il est le batteur de Billy Ze Kick. J’en reste coite.
15h43 On démarre. Katerine me demande des nouvelles de notre collaborateur Étienne Greib et me pose un tas de questions. Je m’amuse de cette inversion des rôles. Il se renseigne ensuite sur l’endroit où il doit jouer ce soir. Le chauffeur indique qu’il s’agit d’un ancien gymnase récemment transformé en salle de concerts. Katerine demande si les panneaux de basket sont restés. La réponse est non. Il est un peu déçu.
16h00 Arrivée à la salle du Vigean, située aux environs de nulle part. Nous pénétrons dans le bâtiment et nous dirigeons vers les loges. Je fais connaissance avec les guitaristes Philippe Éveno et Stéphane Louvain, le bassiste Gaëtan Chataigner et… le plateau de fromages. “Je compte sur toi pour te servir, j’espère vraiment pouvoir te faire confiance sur ce coup-là”, me lance un Katerine mi-comique, mi-solennel, entre une bouchée de Saint-Marcellin et une lampée de vin rouge. Les coups d’Éric Pifeteau, le batteur, résonnent jusque dans la loge. Ce dernier est déjà en train de balancer, comme on dit dans le jargon.
17h11 Sur scène, les musiciens forment un demi-cercle autour du chanteur. Chacun teste le son de son instrument, sur le répertoire de Katerine comme sur celui de… Daft Punk. Les accords de Da Funk percutent les murs de la salle vide.
17h30 Fin de la balance. Direction la loge. Katerine, dans une pièce voisine, répond aux questions de M6, venu le filmer pour le Six Minutes du soir.
18h30 Le chanteur revient parmi nous. Il a conservé la paire d’ailes d’ange qu’il avait endossée quelques minutes plus tôt pour l’interview. “Je leur ai dit que je portais ces ailes trois heures par jour pour des raisons médicales, afin de soigner ma phobie des oiseaux”, s’amuse-t-il. Éric divague sur un concept de déguisement pour le soir. Il propose de recouvrir le corps du chanteur de plumes. L’idée est vite délaissée. Les musiciens se racontent alors les cauchemars qu’ils ont faits en rentrant chez eux quelques jours plus tôt. Pour Katerine, il s’agit de l’enregistrement de l’émission de TF1 Les 500 Choristes Ensemble. C’est en tout cas ce qu’il a répondu à Flavie Flament lorsque l’animatrice blonde lui a demandé : “Alors, c’était comment de chanter avec cinq cent choristes ?” Des photos de la tournée prises par Éric défilent sur l’écran de son ordinateur portable. L’iTunes du batteur tourne en mode aléatoire de Phoenix à Mazzy Star, offrant une bande-son idéale à ces instantanés qui respirent la joie de vivre.
19h00 À table ! Katerine m’invite à lui emboîter le pas dans le dédale de couloirs menant à la salle de restaurant. “Il faut suivre l’odeur”, me dit-il en posant son doigt sur le bout de son nez. Notre organe sensoriel nous guide jusqu’à l’austère réfectoire encore désert. Une soupe de légumes ouvre les festivités. Un rôti de porc accompagné de marrons prend la relève. Peu à peu, la salle se remplit des rires et des voix graves des musiciens et techniciens. Stéphane raconte les expériences chamaniques invraisemblables de son acupuncteur. Le dîner se clôt sur une mousse au chocolat compacte accompagnée d’un savoureux macaron, “un vrai poème” selon Philippe Éveno.
20h05 Nous regagnons les loges. “Il faut suivre l’odeur”, me conseille de nouveau Katerine. Je ris comme une cruche. Chacun se détend avant le concert. Je suis présentée au reste de l’équipe : Damien Bertrand, l’ingénieur du son, Emmanuel Alexandre, le régisseur lumière, Nicolas Chataigner, le régisseur plateau, Nicky Renard, le technicien. Je connais déjà un peu Cyril Bilbeaud, le régisseur général de la tournée, via, entre autres, ses activités au sein du label T-Rec. Damien voudrait modifier la set-list. Après moult débats, Katerine accepte de mettre sa proposition à l’essai.
21h07 Damien, toujours lui, se porte volontaire pour peindre le torse du chanteur, une activité que chacun exerce tour à tour, au gré de l’inspiration. Il a en tête un quadrillage façon Mondrian. Dans une pièce attenante à la loge, Katerine se transforme peu à peu en œuvre d’art, au milieu des restes du Libé du jour qui servent à protéger le carrelage. L’ingénieur du son, qui manie le pinceau avec moins de dextérité que les boutons de sa console, réussit tant bien que mal à terminer sa création, après avoir débordé jusque sur le caleçon boxer de son tableau humain.
21h40 Je retourne dans la loge et me retrouve nez à nez avec Éric et Stéphane. Stupéfaction : moulés dans des pantalons de cuir, les yeux fardés de noir, les deux musiciens sont méconnaissables. Le batteur a délaissé ses grosses lunettes et entame un duel à l’aveugle avec sa paire de lentilles. Ces dernières tentent de s’enfuir en sautant un peu partout dans la pièce au grand dam de l’intéressé, qui essaye de garder son calme. il finit par venir à bout des deux insolents bouts de plastique et les plaque sur ses pupilles.
22h10 Entrée en scène. La salle est bondée, le public, à bloc. Le set s’ouvre sur Êtres Humains. “Je suis un peu enrhumé, vous avez de la chance, ma voix est plus sexy”, annonce Katerine, avant de passer aux aveux : “Je vous aime. Vous ne le savez pas encore, mais à chacun d’entre vous j’ai fait un enfant”. Après quelques chansons, il s’empare du sac à main d’une fille du premier rang et déambule sur la longueur de la scène en se trémoussant, portant l’accessoire en bandoulière. Le groupe quitte la scène après Le Simplet, laissant seul le chanteur qui entame un solo de batterie. Les musiciens reviennent quelques minutes plus tard, perchés sur des talons si hauts qu’ils colleraient le vertige à Kate Moss. Leur tête et leurs épaules sont couvertes d’amples cagoules argentées. Ils se lancent dans une version mutante de Louxor J’Adore et Je Vous Emmerde. Puis Katerine invite une demoiselle, étonnement assortie au groupe dans sa robe mordorée, à monter sur scène en répétant à l’envi : “Vous dansez mademoiselle”. Après Borderline, tout le monde quitte la scène, alors que la température avoisine celle d’un four à pain. “Je suinte”, confie d’ailleurs le chanteur lorsqu’il réapparaît. Pour rafraîchir la foule, il dérobe les rafraîchissements prévus pour ses musiciens et les balance aux premiers rangs : “Tenez, je fais comme Jésus, je démultiplie les bouteilles d’eau”. Une bonne partie de la salle entonne alors un Jésus Reviens à la gloire de son sauveur. Au lieu du Christ, c’est finalement le groupe qui revient, en robes et perruques blondes, avant de finir en slips et sous-pulls à cols roulés. Si l’ambiance est déjà électrique, Louxor J’Adore assène la décharge finale quelques minutes plus tard, sous une explosion de confettis rose bonbon.
23h40 Sortie de scène. Les vedettes sont accablées par tant de chaleur. On apprend que la ventilation était en panne. “Vu le prix de la place, le minimum pour les gens aurait été d’avoir de l’air”, s’insurgent-elles à l’unisson. Emmanuel, le régisseur lumière, avoue avoir galéré tout le concert avec les éclairages. Malgré l’enthousiasme du public, le bilan de la soirée est un peu amer. Gaëtan, Stéphane, Philippe et Katerine rentrent illico à l’hôtel après être passés sous la douche.
00h45 Je suis en loge avec Éric, qui partage du vin avec Dechman, l’un des fondateurs de feu Dèche Dans Face. Alan, lui, me détaille la tournée. Le groupe devant enchaîner dix concerts en onze jours, les gars ont intelligemment décidé de ne pas griller toutes leurs cartouches dès le premier soir, me dit-il, comme pour justifier leur départ précoce. De plus, la semaine précédente aurait été celle de tous les excès…
01h30 Nous rentrons à l’hôtel. Dans le camion jaune, Cyril s’aperçoit que le GPS n’est plus à sa place. Coup de chaud. Heureusement, le régisseur retrouve un plan dans ses papiers et nous emmène à bon port.
01h45 Nous garons le véhicule sur le parking d’un deux étoiles sans prétention, situé au bord d’une départementale. Le réceptionniste, habillé en Lacoste de la tête aux pieds mais super sympa quand même, nous apprend que l’une de nos chambres est squattée par des jeunes du coin. Elle est ponctuellement louée par le conseil régional pour y héberger des adolescents en difficulté. Cette fois, les garnements ont gardé un double de la clef et roupillent tranquillement. La police, sensée intervenir pour évacuer les malotrus, tarde à se montrer. Quelqu’un doit se sacrifier et partager sa couche : Alan et Nicolas dormiront ensemble, passant outre les railleries qu’engendre une telle situation. Ils m’accueillent sur leur lit le temps d’une dernière cigarette. Nous discutons encore un peu de la tournée. Après une année et demie passée sur la route, l’euphorie a progressivement laissé place à la fatigue et la date du soir, éprouvante, n’a fait qu’accentuer ce sentiment de ras-le-bol. Sur ces bonnes paroles, je me retire dans mes appartements.
JEUDI 26 OCTOBRE/ EYSINES – NIORT
12h00 Gaëtan, Stéphane, Cyril et les membres de Momotte, groupe qui assurait la première partie la veille, sont assis autour des tables basses du hall de l’hôtel. Ils regardent les réalisations vidéos de Gaëtan sur son laptop. Ce dernier commente en direct le clip de Dominique A, Dans Un Camion, où le chanteur évolue enfermé dans une bulle de plastique : “Là, vous voyez, il marche au bord d’une falaise. Il y avait vachement de vent, du coup, on avait peur qu’il tombe. Imaginez l’angoisse : ‘Et merde, on a perdu Dominique’”. Puis il nous montre sa toute première création, un court-métrage tordant baptisé Projet Lunaire, où le bassiste se prend pour un cosmonaute avec les moyens du bord : il se filme lui-même la tête sous un abat-jour demi sphérique en faisant trembler la caméra pour imiter les secousses de la capsule. Plus convaincant qu’il n’y paraît.
12h40 Katerine débarque vêtu d’un pantalon en lin blanc, d’une veste en tweed et d’une écharpe. Il est suivi de très près par une valise à roulettes.
12h45 Nous prenons place dans le camion. Tout le monde crie famine, et l’idée d’une escale gastronomique suit son chemin. À peine avons-nous roulé cinq minutes que nous passons devant un restaurant prometteur, La Table De Ken. Cyril effectue un demi-tour acrobatique puis nous trouvons une place dans une résidence non loin de là. Philippe part en éclaireur pour vérifier qu’il reste de la place. Il ressort quelques instants plus tard victorieux, le pouce en l’air. Nous accourons.
13h00 Nous voilà assis autour d’une table au diamètre démesuré. Dans ce restaurant plutôt guindé, les musiciens, aux visages encore tartinés du maquillage dégoulinant de la veille, et moi-même, qui n’ai jamais vraiment compris l’utilité d’une brosse à cheveux, faisons un peu tâche. Cyril nous presse. Nous sommes priés de nous limiter à un plat, timing serré oblige. Gaëtan remarque que les assiettes ont la forme “du médiator de l’incroyable Hulk”. Katerine et moi optons pour l’un des plats du jour, des filets de rougets et un risotto aux pommes de terre et aux cèpes. Le chanteur n’est pas entièrement satisfait de la fraîcheur du poisson, mais pour l’heure, le problème principal reste le choix de la prochaine bouteille de vin. Katerine voudrait du blanc quand la majorité de l’assistance voit rouge. Il me demande mon avis. Je m’aligne sur les autres à la perspective de l’assiette de fromages. “Merci de m’aider, j’apprécie”, me lance-t-il le regard chargé de reproches, sans pouvoir toutefois contenir un rictus malicieux. Je sors fumer une cigarette en compagnie de Philippe et Gaëtan. Le bassiste me raconte la genèse de cette aventure, lorsque, en vacances avec Katerine, ils ont décidé d’unir leurs forces pour représenter Robots Après Tout sur scène. “Pourtant, les arrangements de l’album ne s’y prêtaient pas forcément, il y avait notamment plein de programmations, des choses qu’on allait avoir du mal à reproduire. Mais il nous a fait entièrement confiance, sans jamais nous imposer quoi ce soit”. Il évoque ensuite les mois passés sur la route, l’ambiance incomparable des festivals d’été et des concerts dans les clubs à taille humaine situés en centre-ville. “Cette fois, c’est moins drôle : il ne se passe rien après les concerts car on joue dans des endroits excentrés et les gens doivent rentrer chez eux en voiture.”
14h13 Direction Niort. On écoute André Robillard, un curieux papy qui joue de l’accordéon tout en poussant des cris de bête à l’agonie. Alan fait un point sur la liste des invités à l’Olympia. Si le nom de Jean-Paul Gautier y figure, c’est pour l’instant l’équipe d’Andrea Crews qui crée les costumes scénique des musiciens. Le manager appelle d’ailleurs la styliste, Maroussia Rebecq, pour lui demander d’effectuer quelques retouches. La discussion s’oriente ensuite sur la première partie du lendemain à Nantes, le fief de Stéphane, Gaëtan et Éric, trois anciens Little Rabbits. Ils cherchent des volontaires pour ouvrir au pied levé. Ils essaient aussi de se mettre d’accord une bonne fois pour toutes sur le déroulement de la soirée à l’Olympia, le lundi suivant. Alan rédige le communiqué officiel qui doit révéler le gagnant du concours Yahoo (celui-ci aura l’honneur d’interpréter deux morceaux en levée de rideau), un ensemble de majorettes un peu azimutées baptisées Les Vedettes.
16h15 Arrivée à la salle. Le temps est maussade, il fait lourd, et l’Espace Culturel Leclerc est coincé entre un Speedy, un Décathlon et un Conforama, au fin fond d’une zone d’activités en périphérie de la ville. Vous avez dit déprimant ?
16h20 Les loges, elles, donnent carrément envie de chialer : exiguës, sans fenêtres, carrelées du sol au plafond et sommairement meublées (une chaise, une table basse, quelques fruits secs).
16h40 Pendant que les premiers musiciens sont en train d’effectuer la traditionnelle balance, je décide d’aller faire un tour dans le magasin attenant à la salle, une sorte de FNAC version Leclerc. J’y retrouve Katerine, en contemplation devant le rayon “Dvd humour”.
17h15 La balance s’est déroulée sans anicroche ou presque. La guitare de Philippe Éveno émet un bourdonnement dont nul n’arrive à localiser la cause.
17h32 Nous voilà tous attablés backstage autour de quelques bières et autres substances plus ou moins liquides. Certains lisent le journal, d’autres discutent. Katerine décide d’aller faire un tour à la ménagerie du cirque Zavatta, qui fait escale juste à côté de la salle. Nous suivons le mouvement, sous le halo d’un arc-en-ciel. Piranhas, lamas, dromadaires, kangourou, autruches et… petits lapins se donnent en spectacle, alors que quelques lionceaux font les quatre cents coups dans une cage circulaire. Non loin de là veillent leurs probables parents, une rangée de fauves énervés qui se pourlèchent les babines en nous voyant approcher. En tout cas, ils émettent des rugissements inquiétants. C’est alors que l’un d’entre eux, visiblement au bout du rouleau, essaie de mettre fin à ses jours en se passant le cou dans un câble métallique. Nous assistons à cette tentative de suicide, impuissants. Dans un éclair de lucidité, Éric fini par aller prévenir l’un des employés du cirque, qui accourt. Évidemment, le lion réussit à se dégager de sa potence avant l’arrivée du type et nous fait passer pour une bande d’affabulateurs. Puis la chorale des rugissements reprend. Les cris rauques rappellent parfois ceux d’un être humain : André Robillard, vous êtes prié de sortir immédiatement du corps de ces animaux !
19h30 Nous quittons la ménagerie à regret pour aller nous rassasier. Nous avons tous repris du poil de la bête. L’ambiance est désormais joyeusement puérile, entre les jeux de mots en chaîne de Gaëtan (“dis donc, ça fait longtemps qu’on s’est pas vus ! Zavatta ?”) et les tentatives de rugissements des autres, qui semblent comme possédés. On s’attable dans le restaurant voisin de la salle, morts de rire et de faim. Katerine préside. Il engloutit la tapenade proposée en amuse-gueule. Tournée de Ricard pour tout le monde. Nous mangeons une fois de plus dans des “médiators de l’incroyable Hulk”. Ce truc nous poursuit. Le chanteur s’enquiert du déroulement de la soirée. Prototypes, qui devait assurer la première partie, a annulé la veille pour raisons familiales. À la place, il est prévu qu’un Dj local, El Ricko Balboa, pousse quelques disques pour chauffer la salle. Cette idée ne plaît pas tellement à Katerine, qui souhaiterait quelque chose de plus spectaculaire. Il me lance, sur un ton dont je ne sais trop si c’est du lard ou du cochon : “Tu ne veux pas qu’on fasse la première partie tous les deux ?”
Vers 21h25 (Faille spatio-temporelle) Un groupe improbable constitué d’un chanteur/guitariste et d’une batteuse, tous deux habillés en blanc et portant des perruques brunes, monte sur scène. “Bonsoir, on est les Faustrines et on vient de Niort”, lance le leader avant que sa comparse ne se lance dans une improvisation rythmique de haute voltige quoique légèrement bancale. L’homme fait gémir les cordes de sa guitare et s’arrête parfois pour pousser un rugissement et hurler “Lions” en anglais. La jeune femme lui répond en l’imitant. Ce grand n’importe quoi dure quelques minutes et bientôt, toute la salle gueule “Lions” à son tour. Un dernier accord de guitare, puis je… Heu, la batteuse court se réfugier, sans demander son reste, derrière le rideau noir.
21h40 Je retrouve Katerine en coulisses. Nous nous serrons dans les bras pour célébrer le triomphe de The Faustrines. Le chanteur a les doigts en sang. La batteuse en tremble encore. Les lentilles d’Éric le provoquent de nouveau en duel. Gaëtan opte pour une perruque qui lui donne de vrais airs d’Agnès Varda. Quant au chanteur, égaré quelques minutes plus tôt dans une faille spatio-temporelle, il n’a pas eu le temps de livrer son corps au rituel de la peinture. À la place, il recouvre son torse d’une tunique vintage et ses jambes sont enrobées d’une paire de collants noirs. La rumeur de la salle surchauffée parvient jusqu’aux loges. Il est temps d’y aller. Dès les premières secondes, le public hystérique reprend en chœur les paroles d’Êtres Humains. Le chanteur est en forme olympique. “J’ai envie de faire corps avec vous”, lance-t-il. “J’ai tant d’amour à donner”. Puis il confesse sa folle “envie de slammer” et se jettera dans la fosse (aux lions) à plusieurs reprises. Comme la veille, il convie une jeune fille à monter sur scène. Cette dernière est bientôt rejointe par une horde de fans au Huitième Ciel, qui hurlent Je Vous Emmerde aux côtés de leur Éros. Au rappel, Katerine se mouche dans le micro. “Il est fou”, murmure ma voisine à sa copine sur un ton bienveillant. Puis le chanteur interpelle une personne du premier rang : “Ben quoi, t’aimes pas les huîtres ?” “Il est dégueulaaasse”, pouffe ladite voisine, visiblement sous le charme de cet être humain qui continue de faire le pitre, presque malgré lui, comme s’il avait avalé le rayon Dvd dont je vous parlais à 16h40. “Ce soir, je voudrais vous chanter une chanson qui s’intitule Pustule”, renchérit-il. Un portable féminin sonne au premier rang. Il s’en saisit et parle à la personne au bout du sans fil tout en collant le téléphone sur le micro pour nous faire profiter de la conversation. C’est la maman de la jeune fille. “La gosse est là, elle fait n’importe quoi”, lui dit-il. “Ça ne m’étonne pas”, répond la mère, et la discussion de se poursuivre pendant quelques bonnes minutes. La salle applaudit aux réponses de la maman. “Vous devriez faire de la scène, vous êtes si populaire”, conclut Katerine avant de raccrocher. Il enchaîne sur Comme Jeannie Longo avant d’être rejoint par les musiciens pour un final paroxystique. Le public, dont une partie pensait sans doute assister à un concert de chanson française un peu badine, vient d’avaler sans même s’en apercevoir une pilule de rock’n’roll extra pur. Visiblement, ça fait du bien par où ça passe.
23h35 Je rejoins la tribu dans les loges, titubant moi-même sous l’effet du vertueux médicament. Les visages sont tout aussi suintants qu’hier, mais cette fois-ci, ils sont radieux. “Il va falloir en mettre plein la vue à Faustine, sinon elle va écrire : ‘Laisse tomber comment ils sont trop nuls’”, avait blagué Katerine la veille en me présentant aux autres. Là, on peut dire que j’en ai pris pour mon grade. Laisse tomber comment ils sont trop forts.
00h00 Nous nous dirigeons vers l’entrée de la salle, où le fameux El Ricko Balboa assure l’ambiance musicale de l’aftershow. Puis Éric s’empare des platines et nous dansons sur sa sélection. Cherchez Le Garçon, Tombé Pour La France… Katerine, tout de blanc vêtu, virevolte sur le carrelage. Les gens adorent visiblement le regarder danser.
01h40 Tout le groupe quitte la salle, sans oublier d’emporter les bouteilles de vodka mises à disposition dans les loges. Je reste un peu avec Nicolas et Emmanuel. Assise à leurs côtés sur le bord de la scène vide, les deux garçons me font part de la formidable expérience qu’ils vivent sur cette tournée. À cette heure-ci, la salle est redevenue déserte, mais quelque chose en elle a bel et bien changé.
02h15 Nous rentrons à l’hôtel, où nous retrouvons Katerine et d’autres membres du groupe affalés sur les canapés du hall. Le précieux butin raflé quelques minutes plus tôt coule dans les gosiers. Après un dernier verre, le chanteur part se coucher. Il me fait ses adieux, puisque je regagne Paris tôt le lendemain, bien avant le départ des troupes. J’aurais pourtant tellement préféré prendre Le Train De 19h.