S'il est incontestable que le suicide du charismatique Ian
Curtis, survenu quelques semaines avant la sortie du déchirant Love Will Tear
Us Apart, a contribué au fait que ce fut le
seul single de Joy Division à figurer dans les charts britanniques, il serait
cependant erroné d'en déduire que l'intérêt accru du public anglais pour le
groupe mancunien n'était que le reflet de son éternelle fascination pour le
sensationnel. C'était avant tout une chanson pop tristissime mais imparable,
magistralement interprétée et tellement dans l'air du temps.
En effet, afin de mieux cerner l'importance cruciale des deux premiers albums de Joy Division, Unknown Pleasures(1979) et Closer(1980), qui occupent la majeure partie de cette indispensable compilation – merveilleusement calibrée et remasterisée –, il convient de faire un peu d'histoire. En 1976, l'année où Peter Hook et Bernard Albrecht-Sumner décident de monter un groupe (à l'issue d'un concert des Sex Pistols), le travailliste James Callaghan devenait le Premier ministre du welfare state (l'état du bien-être).
Seulement voilà, le Royaume, qui jusqu'ici avait vécu grassement de ses colonies, se réveille avec la migraine : les pays du Commonwealth ont repris leur indépendance financière et, pour avoir fait l'impasse sur les progrès technologiques, les industries lourdes (acier, charbon, automobile et textile) sont exsangues, sinistrées et sinistres – Ian Curtis travaille dans une usine traitant le coton. Le chômage est, bien sûr, galopant. Pendant ce temps-là, musicalement parlant, les hippies et les groupes de rock progressif règnent et assomment avec leur science compliquée… “No future”, s'époumoneront les punks jusqu'à ce qu'ils s'autoparodient et se fassent racheter par le système ou se perdent dans les excès des drogues dures. Fin 1978, la messe est dite et la situation a grandement empiré. La “crise” est même parvenue à mettre à mal la solidarité légendaire des banlieues ouvrières nordistes. La jeunesse est désœuvrée et les conservateurs hurlent à l'abus d'assistance. Surfant sur une vague de retour à l'ordre, se profile la victoire de Margaret Thatcher et l'ère du chacun pour sa gueule.
C'est dans ce contexte précis que sort le premier album de Joy Division. Mancunien lui-même, le merveilleux John Peel, qui n'avait pas son pareil pour détecter les musiques en phase avec leur époque, est immédiatement séduit par le quatuor. D’ailleurs, on retrouve avec émotion sur le deuxième Cd2 les Sessions qu'il avait produites et originellement publiées en 1986 et 1987. Mieux que quiconque, “Peelie” avait compris que le groupe traduisait tout le désespoir (Dead Souls, She's Lost Control Again), l'aliénation (Isolation, 24 Hours), l'impression d'enfermement et d'impuissance que ressentaient les forces vives face à un avenir glauque et l'absence totale de perspectives (Shadowplay, New Dawn Fades, Atmosphere). En seulement deux enregistrements, Joy Division lui avait inventé le véhicule idéal pour chevaucher la détresse (Digital, Transmission) et danser sur le désastre, jusqu'au vertige anesthésique (Disorder, These Days, Incubation). Les basses abyssales, les guitares nerveuses, le soupçon d'électronique, la métronomie oppressive des percussions et le chant désespéré, atone et amélodique de Curtis allaient, en outre, ouvrir grand les portes à une génération d'artistes qui creuseront ce sillon de noirceur, à l'image des Bauhaus, Magazine, The Ruts, Siouxie And The Banshees, Wire, The Psychedelic Furs et tant d'autres…
Brian Eno est connu pour avoir dit au sujet du Velvet Underground que si le groupe de Lou Reed et John Cale avait vendu assez peu de disques à son époque, il n'empêchait qu'une majorité de ceux qui l’avaient écouté s'en étaient allés former des orchestres. Nul besoin d'être un spécialiste pour réaliser qu'il en est de même avec Joy Division. En s'inscrivant dans l'inconscient collectif, force est de constater que leur œuvre a durablement posé son empreinte sur la musique moderne d'aujourd'hui. Quand sortait l'ultime et compilatoire Still (1981), le groupe s'était déjà métamorphosé en l'irrésistible machine à danser qu'est New Order, mais comme ils disent à Manchester, “that's another kettle of fish”… Autrement dit, c'est une toute autre histoire !
En effet, afin de mieux cerner l'importance cruciale des deux premiers albums de Joy Division, Unknown Pleasures(1979) et Closer(1980), qui occupent la majeure partie de cette indispensable compilation – merveilleusement calibrée et remasterisée –, il convient de faire un peu d'histoire. En 1976, l'année où Peter Hook et Bernard Albrecht-Sumner décident de monter un groupe (à l'issue d'un concert des Sex Pistols), le travailliste James Callaghan devenait le Premier ministre du welfare state (l'état du bien-être).
Seulement voilà, le Royaume, qui jusqu'ici avait vécu grassement de ses colonies, se réveille avec la migraine : les pays du Commonwealth ont repris leur indépendance financière et, pour avoir fait l'impasse sur les progrès technologiques, les industries lourdes (acier, charbon, automobile et textile) sont exsangues, sinistrées et sinistres – Ian Curtis travaille dans une usine traitant le coton. Le chômage est, bien sûr, galopant. Pendant ce temps-là, musicalement parlant, les hippies et les groupes de rock progressif règnent et assomment avec leur science compliquée… “No future”, s'époumoneront les punks jusqu'à ce qu'ils s'autoparodient et se fassent racheter par le système ou se perdent dans les excès des drogues dures. Fin 1978, la messe est dite et la situation a grandement empiré. La “crise” est même parvenue à mettre à mal la solidarité légendaire des banlieues ouvrières nordistes. La jeunesse est désœuvrée et les conservateurs hurlent à l'abus d'assistance. Surfant sur une vague de retour à l'ordre, se profile la victoire de Margaret Thatcher et l'ère du chacun pour sa gueule.
C'est dans ce contexte précis que sort le premier album de Joy Division. Mancunien lui-même, le merveilleux John Peel, qui n'avait pas son pareil pour détecter les musiques en phase avec leur époque, est immédiatement séduit par le quatuor. D’ailleurs, on retrouve avec émotion sur le deuxième Cd2 les Sessions qu'il avait produites et originellement publiées en 1986 et 1987. Mieux que quiconque, “Peelie” avait compris que le groupe traduisait tout le désespoir (Dead Souls, She's Lost Control Again), l'aliénation (Isolation, 24 Hours), l'impression d'enfermement et d'impuissance que ressentaient les forces vives face à un avenir glauque et l'absence totale de perspectives (Shadowplay, New Dawn Fades, Atmosphere). En seulement deux enregistrements, Joy Division lui avait inventé le véhicule idéal pour chevaucher la détresse (Digital, Transmission) et danser sur le désastre, jusqu'au vertige anesthésique (Disorder, These Days, Incubation). Les basses abyssales, les guitares nerveuses, le soupçon d'électronique, la métronomie oppressive des percussions et le chant désespéré, atone et amélodique de Curtis allaient, en outre, ouvrir grand les portes à une génération d'artistes qui creuseront ce sillon de noirceur, à l'image des Bauhaus, Magazine, The Ruts, Siouxie And The Banshees, Wire, The Psychedelic Furs et tant d'autres…
Brian Eno est connu pour avoir dit au sujet du Velvet Underground que si le groupe de Lou Reed et John Cale avait vendu assez peu de disques à son époque, il n'empêchait qu'une majorité de ceux qui l’avaient écouté s'en étaient allés former des orchestres. Nul besoin d'être un spécialiste pour réaliser qu'il en est de même avec Joy Division. En s'inscrivant dans l'inconscient collectif, force est de constater que leur œuvre a durablement posé son empreinte sur la musique moderne d'aujourd'hui. Quand sortait l'ultime et compilatoire Still (1981), le groupe s'était déjà métamorphosé en l'irrésistible machine à danser qu'est New Order, mais comme ils disent à Manchester, “that's another kettle of fish”… Autrement dit, c'est une toute autre histoire !