Dans la famille “songwriters et artisans”, je voudrais
le fils. Josh Rouse, donc. Un chouette ami américain aux Pale Blue Eyes perçants, qui, dans ce jeu de cartes fantasmé,
pourrait être le fils de Robert Forster, le neveu de Lloyd Cole et le cousin de
Tim Keegan. Histoire de baliser, d’une manière comme une autre, le terrain. Un
terrain que le jeune homme a investi il y a tout juste dix ans, surgissant sans
crier gare de Nashville, Tennessee, une ville où il a posé ses valises au mitan
des années 90 après y avoir passé une partie de son enfance et qu’il quittera
une décennie plus tard, la mort dans l’âme et les larmes aux yeux, pour
oublier, direction le sud de l’Espagne, un vilain chagrin d’amour. D’amour, il
en a souvent été question dans les chansons façonnées par Josh Rouse. Des
chansons à la fragilité bouleversante, comme des numéros d’équilibrisme
mélodique, où les guitares “ligne claire” accompagnent cette voix à l’élégance
rare. Que le propos se veuille enjoué ou bien teinté d’amertume, il y plane
toujours ce sentiment diffus de romantisme mélancolique, en particulier sur les
premières œuvres de ce troubadour moderne, élevé – le principal intéressé
jamais ne s’en défend – au meilleur de l’indie pop version britannique des
années 80. “Tous les autres gamins
étaient fans de Megadeth quand moi, j’écoutais New Order”.
À ses débuts, ce
sont d’autres Mancuniens qui hantent certaines compos de ce natif du Nebraska.
Il a même fait du Please Please Please
Let Me Get What I Want de The Smiths l’un de ses titres de chevet à chaque
fois qu’il monte sur scène. Mais The Cure ou Echo & The Bunnymen ne sont
jamais très loin non plus, alors que l’apprenti chanteur n’en a pas oublié pour
autant de s’amouracher de folk, de Neil Young et autres trésors de l’immense
continent nord américain. Il n’empêche : le garçon fait preuve dès la sortie de
son premier album en 1998, Dressed Up Like Nebraska (réalisé alors sur un sous-label de Rykodisc, Slow River Records),
d’une personnalité et d’un talent ébouriffants. En témoignent l’impétuosité raffinée
de Late Night Conversation et la
fragilité cristalline d’Invisible,
placés en tout début de cette rétrospective qui respecte (presque) sur le
premier Cd une logique toute chronologique en offrant une sélection de choix
des cinq albums sortis sur la structure née dans le Massachussetts. Enregistré
pour une poignée de dollars, ce disque inaugural permet au musicien de se faire
une petite place au soleil dans son pays natal (les journalistes l’aiment bien)
alors qu’au niveau local, il sympathise avec l’un de ses voisins, un autre
artiste de Nashville, le dénommé Kurt Wagner, qui préside à la destinée de
Lambchop.
Les deux hommes finissent par collaborer le temps d’un Ep nommé Chester (1999) – Wagner écrit les textes
pour les compositions de Rouse, que ce dernier interprète avec maestria –, dont
on pourra regretter qu’il ne soit représenté ici que par le délicieusement
bancal 65. Ces rencontres, le fait de
pouvoir vivre de sa musique suffisent au bonheur de ce garçon au visage
angélique – qui en avait soupé des petits boulots de serveur ou de voiturier
d’hôtel. Et Josh d’étayer sa palette sonore sur Home (2000), où apparaissent quelques cuivres chaleureux sur le plaisant
Laughter, quand la ballade 100m Backstrobe n’aurait pas déplu au
tandem Morrissey et Marr (décidément…). Sans oublier le lumineux Directions, porté par des arpèges
gracieux et une trompette inspirée et dont l’inclusion deux ans plus tard sur
la BO du médiocre Vanilla Sky entrouvrira
à son auteur les portes d’une reconnaissance nationale. Sans lendemain. Mais
Rouse se contrefout de la popularité, goûtant plutôt au plaisir de compter
parmi ses fans l’ancien tennisman John McEnroe et heureux de l’accueil que lui
réserve la Vieille Europe, qui a toujours aimé recevoir les bras grands ouverts
les laissés pour compte de la bannière étoilée. Pourtant, plutôt que de
capitaliser sur ses acquis, le chanteur dévoile de nouvelles appétences dès son
troisième Lp, Under Cold Blue Stars
(2002). Certes, ses obsessions premières sont toujours présentes (Feeling No Pain s’affiche crânement tel
un rejeton malicieux de Just Like Heaven),
mais voilà qu’il mâtine ses mélodies limpides de chouettes accents soul, en
particulier sur le morceau titre, magnifique exercice de groove charnel et
contagieux.
Fan avoué de Marvin Gaye et de Curtis Mayfield, il va même oser
défier ses héros sur leur propre terrain, celui d’une musique moite et lascive,
et réaliser 1972 (2003) – son année
de naissance –, où batifolent cuivres chatoyants, flûte goguenarde et
rythmiques en hommage aux prémices du Sound of Philadelphia, en particulier sur
l’euphorisant Love Vibrations et le
radieux Comeback (Light Therapy).
Alors, il use de son falsetto sans jamais en abuser, se permet de signer l’une
de ces ballades dont lui seul a encore le secret (le morceau titre, dans lequel
il cite la géniale Carole King) et assène avec Rise un diamant qui n’aurait pas dépareillé sur le 16 Lovers Lanede The Go-Betweens. Tout
semble aller pour le mieux pour Josh Rouse, au firmament de sont art,
songwriter surdoué qui ne manque jamais sa cible. Mais les meilleures choses
ont une fin, dit-on. Sa femme le laisse sur le carreau et le contrat avec
Rykodisc touche à sa fin. Il reste un ultime album à fignoler. L’homme,
histoire de consommer définitivement la rupture, l’intitule Nashville (2005), ville qu’il quitte
sans se retourner, et renoue avec une pop plus classique mais d’une splendeur
éclatante, sertie de pedal-steel country, de cordes sixties et de folk enlevé,
le temps de signer deux de ses plus belles compositions, le smithien
(décidément bis…) Winter In The Hamptons
et la douce-amère My Love Has Gone,
où un clavier vintage caresse les accords d’une guitare acoustique sur fond de
mélodie belle à chialer.
Huit ans, cinq albums et deux Ep’s – auxquels il faut
ajouter un disque et un Dvd live. Un chagrin, un départ et pourtant, la
promesse de lendemains qui continuent de chanter. Comme Josh Rouse, toujours
armé de cette singulière justesse dans la suggestion d’émotions tamisées. Comme
le confirment – si tant est qu’on en doutait encore – les six chansons parues à
l’origine sur le cultissime Ep Bedroom
Classics Vol. 1 (publié en 2001,
sur la propre structure de l’intéressé) et qui ouvrent de fort belle manière le
second Cd de cette compilation parfaite. D’autant plus parfaite que Best Of The Rykodisc Years trouve le
moyen de s’adresser au béotien comme au plus acharné des fans, en proposant
également sept versions rares et autres inédits de rigueur, à l’instar de
l’“expérimental” Suburban Sweetheart
ou de la charmante Princess On The Porch
(tombée de l’escarcelle à l’époque de 1972),
tout en pincements de cordes et claviers angéliques. Alors, lorsque la musique
s’évanouit, laissant l’auditeur enveloppé d’une béatitude sereine, on se
félicite que Josh Rouse ait trouvé la Paz dans la péninsule ibérique. Et
poursuive cette odyssée musicale.