Tel
le diable se mettant en tête de veiller sur les âmes souillées du purgatoire,
Johnny Cash a décidé dès le début de sa carrière de se produire de manière
régulière derrière les portes des pénitenciers américains. Une compassion
naturelle et sincère de la part d’un homme traversé par la foi alors qu’il
filait un mauvais coton (imbibé d’alcool et serti d’amphétamines) et qu’il
légitimera en 1971 dans les paroles de Man
In Black : “I wear the black for the
poor and the beaten down/Livin’ in the hopeless, hungry side of town/I wear it
for the prisoner who has long paid for his crime/But is there because he’s a
victim of time”. Des vers tranchants comme les éclats d’une vie
brisée par la sentence, dont chaque rime résonne dans l’esprit du condamné
comme le son du bâton martelé par un gardien sur les neuf barreaux verticaux et
métalliques d’une cellule rongée par l’insalubrité. Celles de Folsom et San
Quentin par exemple, deux centres de détention au sein desquels Cash se
produisit à plusieurs reprises, sans caméras ni phonographes pour filmer la
rencontre ou en graver les sillons. Il lui fallut en fait six longues années
pour convaincre les dirigeants de Columbia que ces prisons étaient les lieux
idéaux pour réaliser un album live. C’est finalement Bob Johnston qui valide
l’idée et produit les deux spectacles suivant. Le premier, At Folsom Prison, a lieu le 13 janvier 1968. On imagine
l’incroyable tension régnant dans l’enceinte californienne quelques minutes
avant le début du concert, lorsque se côtoient dans cette ambiance carcérale
techniciens candides et angoissés, musiciens habitués aux salles déjà
conquises, gardes sous pression armés jusqu’aux dents et 2000 détenus pas
forcément fans de country music et incarcérés pour des actions autrement plus
sérieuses qu’un simple vol à l’étalage. Entre en scène l’ange noir, guitare en
bandoulière et démarche assurée. Il lance à la foule son traditionnel : “Hello, I’m Johnny Cash”.
L’électricité, jusque-là en suspens, se concentre alors dans chacune des intonations caverneuses de l’homme en noir, se diffuse dans chacun des mouvements du batteur W.S. Holland, du bassiste Marshall Grant et des guitaristes Carl et Luther Perkins. Au fil des minutes, les cris deviennent incessants, les hourras ponctuent chaque mot et les applaudissements inondent un hall de prison que le grand Johnny Cash vient de transformer en lieu de joie, de fête et de fureur. Il avait raison : il s’agit bien du meilleur endroit pour produire un album live. Mais précisons qu’il était sûrement le seul artiste capable d’apprivoiser puis de dompter un tel auditoire, d’impliquer une audience désabusée qui a depuis trop longtemps l’habitude de voir d’ordinaire défiler jongleurs et magiciens insignifiants. Une connivence évidente s’est établie entre le musicien et les prisonniers, grâce à cette image de rebelle et d’éternel hors-la-loi qui lui colle à la peau (alors qu’il n’a jamais dormi plus d’une nuit d’affilée en cellule), à cette aura d’artiste crossover respecté par tous (il fait aujourd’hui à la fois partie des Rock’n’Roll, Country Music et Songwriters Hall Of Fame).
Et bien sûr, grâce à ce talent magnétique et cette voix d’outre-tombe (dont les tremblements sépulcraux feraient même trembler le… diable) soutenue par le fameux “boom-chicka-boom” des Tennessee Three. Il faut ajouter à cette somme une petite dose de démagogie, lorsqu’il ironise par exemple sur le futur album, sur les gardiens présents, ou lorsqu’il décide de reprendre les paroles d’un détenu de Folsom, incarcéré pour vol à main armé, quelques jours avant l’évènement (Greystone Chapel par Glen Sherley). Les sommets de ce concert restent les mythiques et subversifs talkin’ honky Folsom Prison Blues et Cocaïne Blues, l’hilarant Dirty Old Egg-Suckin’ Dog et les deux duos avec sa muse éternelle June Carter (Jackson et Give My Love To Rose). Johnny Cash récidive le 24 février 1969 dans la prison haute sécurité de San Quentin, toujours en Californie et avec la même équipe (à l’exception notable de Luther Perkins, décédé quelques mois auparavant dans un incendie, et remplacé par Bob Wootton). Une année plus tard, la classe du chanteur, toujours aussi inquiétante, animale, presque bestiale, va générer les mêmes effets. Enregistré pour la chaîne anglaise Granada TV (que la légende gratifiera d’un magistral doigt d’honneur destiné à stigmatiser une organisation un peu trop imposante), le concert se voit agrémenté des succès inauguraux I Walk The Line (1956) et Ring Of Fire (co-écrit par June Carter et Merle Kilgore en 1963), de la badine et mémorable A Boy Named Sue et du morceau composé par Bob Dylan, Wanted Man.
Ce sont donc ces deux prestations livrées dans leur intégralité (douze chansons ajoutées aux éditions originales), peut-être les plus authentiques, captivantes et sauvages jamais entendues, que l’on regroupe ici pour la première fois. Inutile à tous ceux qui possèdent déjà les deux rééditions de 1999 (puisqu’il s’agit en fait des mêmes disques que l’on a simplement rassemblés), ce coffret reste le témoignage flagrant de l’emprise quasi surnaturelle que pouvait exercer Cash sur son auditoire. Pourquoi lui et pas un autre, pourquoi une telle complicité avec ces détenus ? Parce que dans leurs veines acides coulait le même sang noir et bouillant des corps écorchés, des âmes errantes, des esprits troublés, de ceux qui vivent continuellement sur fil, ne trouvant l’équilibre que dans l’excès. Parce que Johnny Cash était des leurs.
L’électricité, jusque-là en suspens, se concentre alors dans chacune des intonations caverneuses de l’homme en noir, se diffuse dans chacun des mouvements du batteur W.S. Holland, du bassiste Marshall Grant et des guitaristes Carl et Luther Perkins. Au fil des minutes, les cris deviennent incessants, les hourras ponctuent chaque mot et les applaudissements inondent un hall de prison que le grand Johnny Cash vient de transformer en lieu de joie, de fête et de fureur. Il avait raison : il s’agit bien du meilleur endroit pour produire un album live. Mais précisons qu’il était sûrement le seul artiste capable d’apprivoiser puis de dompter un tel auditoire, d’impliquer une audience désabusée qui a depuis trop longtemps l’habitude de voir d’ordinaire défiler jongleurs et magiciens insignifiants. Une connivence évidente s’est établie entre le musicien et les prisonniers, grâce à cette image de rebelle et d’éternel hors-la-loi qui lui colle à la peau (alors qu’il n’a jamais dormi plus d’une nuit d’affilée en cellule), à cette aura d’artiste crossover respecté par tous (il fait aujourd’hui à la fois partie des Rock’n’Roll, Country Music et Songwriters Hall Of Fame).
Et bien sûr, grâce à ce talent magnétique et cette voix d’outre-tombe (dont les tremblements sépulcraux feraient même trembler le… diable) soutenue par le fameux “boom-chicka-boom” des Tennessee Three. Il faut ajouter à cette somme une petite dose de démagogie, lorsqu’il ironise par exemple sur le futur album, sur les gardiens présents, ou lorsqu’il décide de reprendre les paroles d’un détenu de Folsom, incarcéré pour vol à main armé, quelques jours avant l’évènement (Greystone Chapel par Glen Sherley). Les sommets de ce concert restent les mythiques et subversifs talkin’ honky Folsom Prison Blues et Cocaïne Blues, l’hilarant Dirty Old Egg-Suckin’ Dog et les deux duos avec sa muse éternelle June Carter (Jackson et Give My Love To Rose). Johnny Cash récidive le 24 février 1969 dans la prison haute sécurité de San Quentin, toujours en Californie et avec la même équipe (à l’exception notable de Luther Perkins, décédé quelques mois auparavant dans un incendie, et remplacé par Bob Wootton). Une année plus tard, la classe du chanteur, toujours aussi inquiétante, animale, presque bestiale, va générer les mêmes effets. Enregistré pour la chaîne anglaise Granada TV (que la légende gratifiera d’un magistral doigt d’honneur destiné à stigmatiser une organisation un peu trop imposante), le concert se voit agrémenté des succès inauguraux I Walk The Line (1956) et Ring Of Fire (co-écrit par June Carter et Merle Kilgore en 1963), de la badine et mémorable A Boy Named Sue et du morceau composé par Bob Dylan, Wanted Man.
Ce sont donc ces deux prestations livrées dans leur intégralité (douze chansons ajoutées aux éditions originales), peut-être les plus authentiques, captivantes et sauvages jamais entendues, que l’on regroupe ici pour la première fois. Inutile à tous ceux qui possèdent déjà les deux rééditions de 1999 (puisqu’il s’agit en fait des mêmes disques que l’on a simplement rassemblés), ce coffret reste le témoignage flagrant de l’emprise quasi surnaturelle que pouvait exercer Cash sur son auditoire. Pourquoi lui et pas un autre, pourquoi une telle complicité avec ces détenus ? Parce que dans leurs veines acides coulait le même sang noir et bouillant des corps écorchés, des âmes errantes, des esprits troublés, de ceux qui vivent continuellement sur fil, ne trouvant l’équilibre que dans l’excès. Parce que Johnny Cash était des leurs.