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1998-2002: Homeless House & Happy-Go-Unlucky de John Cunningham

chronique d'album
Le décompte est facile à effectuer. Dans tous les articles écrits sur John Cunningham (souvent en français !), trois mots sont systématiquement employés, et avec un nombre d’occurrences significativement supérieurs à tous les autres : “génie”, “chef-d’œuvre” et surtout “pourquoi”. Trois mots qui suffisent presque à épuiser le sujet. Difficile, en effet, en redécouvrant ces deux derniers albums dépourvus de tout défaut audible quelques années après leur sortie, d’éprouver autre chose qu’un mélange d’admiration éperdue pour cette pop merveilleusement délicate et d’incompréhension indignée pour l’indifférence à laquelle son auteur s’est toujours heurté, notamment sur ses propres terres britanniques, alors que d’autres artisans bien moins doués que lui poursuivent sans heurt le fil de leur carrière. Oui, malgré toute l’estime et l’affection que l’on porte à Stuart Murdoch, c’est encore une fois Belle And Sebastian qui souffre le plus cruellement de cette comparaison. Et pour ce qui est de sa carrière, celle de Cunningham s’est avérée malheureusement bien plus chaotique que celle des Écossais. Ainsi, Homeless House (1999) est déjà le quatrième jalon d’une discographie à éclipse entamée, dix ans auparavant, par ce natif de Liverpool qui semble avoir puisé dès son plus jeune âge dans les eaux de la Mersey un don instinctif pour confectionner des harmonies soyeuses et léchées.

Cinq ans après Bringing In The Blue (1995), il parvient à s’extraire d’une période de préretraite précoce et forcée grâce au soutien bienveillant d’un petit label lillois : Les Disques Mange-Tout. En huit morceaux essentiels, John Cunningham parvient à démontrer qu’il n’a rien perdu de ses talents de songwriter ni d’interprète au cours de sa phase d’éclipse. Bien au contraire : il progresse encore de quelques degrés dans l’échelle d’une forme de perfection pop où s’entremêlent la grâce mélodique de Bacharach ou McCartney et la fragilité poétique et touchante de Nick Drake ou Robert Wyatt. Tous les ornements disposés avec autant de soin que de discrétion (les chœurs de Public Information Song, les trompettes d’Imitation Time, l’orgue de Nothing Will Change My Mind) confèrent à l’ensemble une incroyable sensation de pureté mélancolique et de résignation lumineuse. Ayant définitivement conquis, suite à ce nouveau fait d’armes, le statut de réfugié esthétique sur le territoire français, John Cunningham y entame ensuite une collaboration avec Mehdi Zannad, dont il mixera Fugu 1 (2001) et qui signera ensuite les arrangements plus beatlesiens que nature de Happy-Go-Unlucky (2002).

Parfois plus ensoleillé que son prédécesseur (Way To Go, You Shine), il démontre que le disciple des Fab Four est désormais capable de dépasser ses maîtres dans un registre étonnamment enjoué. Les fans les plus exigeants pourront éventuellement regretter la présence sur cette double réédition d’un seul inédit (mais très remarquable), All I Want To Do, et surtout l’absence de la très belle reprise de Jobim, Once I Loved, enregistrée à la même époque pour un album hommage publié chez XIII Bis Records. Toujours est-il que les œuvres originales se suffisent amplement à elles-mêmes. Préservées à tout jamais des outrages du temps, elles n’ont pas pris la moindre ridule précisément parce qu’elles demeurent imprégnées d’une beauté classique qu’aucun contact avec la mode n’a pu altérer.

Matthieu Grunfeld
MAGIC RPM  #144


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