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On n’imagine pas Joanna Newsom prêter attention aux réactions tranchées qu’elle suscite, non par arrogance, mais bien parce que, sans être autiste, elle paraît absorbée par sa musique, incapable de faire grand-chose d’autre que de jouer de sa harpe. Les uns la considèrent comme le messie venu apporter le son particulier de cet instrument aux indie kids, et sont ébahis par sa voix tout aussi particulière qui retentit pour eux comme un gazouillis maternel réconfortant. Les autres estiment, au contraire, qu’elle collectionne les lubies et les tics folk, celtiques ou élitistes, et assimilent sa voix à celle d’une druide aviné, le moyen le plus efficace de faire parler un agent secret pourtant surentraîné. Have One On Me ne les réconciliera pas. Ce qu’il réussit est pourtant titanesque.

En près de cent trente minutes (!), il ne souffre jamais d’un point de rupture, ni ne tourne à la démonstration suant l’effort, il se déploie gracieusement. Quand on sait que les disques très longs représentent généralement un capharnaüm – Sandinista ! (1980) de The Clash, Sign ‘O’ The Times (1987) de Prince… – ou n’ambitionnent guère de tenir debout – Drukqs (2001) d’Aphex Twin –, le plaisir pris à écouter d’une traite cet espèce d’almanach pour piano, voix et harpe laisse pantois. Have One On Me est, miraculeusement, harmonieux et léger comme une plume, économe et mystérieux, certainement pas abscons. Si elle a dû réfléchir sans relâche au moyen d’y parvenir (près de quatre ans depuis l’album YS), Joanna Newsom doit tout de même écouter un peu ce qu’on dit d’elle.

D’un filet de voix plus nuancé à des arrangements bien sentis, jusqu’à ces paroles inquiètes, qui disent bien la difficulté de revendiquer sa folle ambition et son amour débordant tout en se demandant s’ils ne sont pas factices et s’ils peuvent tenir l’épreuve du temps, ce véritable cycle de chansons est d’une exubérance sans cesse questionnée par la lucidité, mais sans croupir pour autant dans un entre-deux. Il gagne au contraire en teneur, à mesure que passent les minutes (les heures) et tout en se révélant mieux équilibré que YS(2006), qui était impressionnant mais étouffe-chrétien. Obsédée par l’image de la crue, Joanna Newsom a donc fait exploser les digues, pas son ego. Fans et contempteurs salueront chacun à leur manière la splendeur de son album, mais ils ne resteront pas de glace. Have One On Joanna!
Julien Welter
MAGIC RPM  #141


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