Deux heures avant qu'il ne monte sur scène mercredi dernier, nous avons rencontré Jens Lekman dans la café attenant au Nouveau Casino pour une entrevue cernée par les mots-clés. Fidèle à lui-même, il fut charmant et distingué, onctueux et doux, une vraie crème : il nous a fait un gentil état des lieux de sa musique et de ses thèmes chers, de l'amour à l'Australie. Content, il voulut garder les petits papiers qu'il tirait au hasard, ce que nous lui avons accordé, pas chiens, de bonne grâce, on lui devait bien ça. [interview par Victor Thimonier et Alexandre Broche-Clary]
> ARTHUR RUSSELL
Je l'ai découvert il y a longtemps, un ami m'avait fait une cassette avec Another Thought, et j'ai mis du temps à me rendre compte à qui j'avais affaire. Quelques années plus tard, on a commencé à parler de lui, ils sortaient toutes ces rééditions de ses disques, et je me disais : "ça sonne familier, mais je ne sais pas qui c'est". Mais j'en ai aussi un souvenir très précis datant de l'époque où je suis allé dans la vallée de la Moselle. J'avais dix-neuf ans, je venais d'avoir mon diplôme, et tous mes amis avaient économisé pour aller à Londres ou à Paris. Je n'avais pour ma part qu'une centaine d'euros en poche, alors j'ai décidé d'aller dans la vallée de la Moselle, cette région vinicole d'Allemagne de l'Ouest. Vous ne connaissez sans doute pas parce que seuls les gens de plus de cinquante ans vont là-bas. Un endroit pour les vieux qui aiment le vin. Je pensais qu'il y aurait des jeunes gens, qu'il y aurait moyen d'y faire la fête, mais lorsque je suis arrivé il n'y avait que des vieux. Partout. Mais c'était vraiment agréable de se balader seul, acheter une bouteille de vin, mettre la cassette que cet ami m'avait préparé, écouter Another Thought, attraper des coups de soleil sur la nuque, tout ça... Mais oui, j'aime beaucoup Arthur Russell, qui fait émerger la beauté de toutes les choses insignifiantes. J'avais rencontré son ex-compagnon, euh... Tom ? (ndlr. il hésite avant qu'on lui précise qu'il s'agit bien de Tom Lee). Et il m'a raconté qu'Arthur Russell lui avait un jour écrit une chanson, I Brush My Teeth For You. C'est tout simplement la plus belle idée de l'amour que je connaisse.
Avez-vous écouté Love Is Overtaking Me ? Votre reprise était plus ancienne.
Bien sûr, j'adore ce disque. Il renferme quelque chose d'autre que j'aime chez Arthur Russell. Vous savez, quand j'ai commencé à faire de la musique, je me disais que je voulais être un chanteur country, et le lendemain je me disais que je voulais être une star du disco, mais tout en moi me disait que c'était impossible, que ça n'allait pas ensemble. Et quand j'ai écouté Arthur Russell, je me suis rendu compte qu'il accordait tout ça, justement. La country, la disco, l'avant-garde, le folk, il les mélangeait parfaitement. C'est aussi quelque chose que j'essaie aussi de faire dans ma musique, et j'étais heureux de voir que quelqu'un avant moi avait pensé presque à la même chose.
> AUSTRALIE
J'y vis encore, à Melbourne. Je n'ai pas de visa en bonne et due forme, mais je loue un appartement avec d'autres gens. Je n'aime pas vraiment le pays, mais j'adore Melbourne. Le pays est assez conservateur, et je ne suis pas un féru de barbecue ni de koalas, ou n'importe quoi de ce genre. Mais tout pays un peu conservateur a cette petite oasis de gens ouverts et libres-penseurs, et en Australie c'est Melbourne. Toute la bonne musique y est, les meilleures personnes, les meilleurs clubs. J'étais venu pour une fille au départ, c'était une histoire de longue date, mais ça n'a pas marché, alors je suis tombé amoureux de la ville à défaut de la fille. Une histoire qui dure depuis deux ans maintenant.
> THE END OF THE WORLD IS BIGGER THAN LOVE
J'ai assez de nouvelles chansons pour faire un album, mais je l'envisage d'ores et déjà comme un premier essai. Mes disques précédents étaient assez grossièrement agencés : un tas de morceaux mis ensemble sur un disque. Maintenant, je travaille à quelque chose de plus cohérent. Je cherche un fil conducteur qui lierait les compositions entre elles, mais je n'ai pas encore tout à fait trouvé. Cependant, l'un des traits d'union entre pas mal de ces chansons est le doute, le doute quand il s'agit d'amour ou de relations, quelque chose qui est vraiment présent dans The End Of The World Is Bigger Than Love. Je pense que c'est très sain, d'avoir des doutes de temps en temps... Surtout si vous êtes Jens Lekman, vous doutez beaucoup.
C'est une belle idée de considérer l'amour en réalisant que quelque chose le surpasse.
C'est exactement ça. Certain l'ont trouvée cynique, ou froide, et me l'ont écrit lorsque j'ai commencé à jouer cette composition sur scène. Mais je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit de cynique ou de froid lorsqu'on dit que la seule chose qui soit plus importante que l'amour, c'est la fin du monde. C'est surtout un moyen de dire qu'il n'y a rien de plus beau que l'amour.
> COMÉDIE
Quand j'ai commencé à composer, je n'ai pas essayé d'écrire de façon comique. Ça a été un processus. Comme un voyage, je dirais. C'est juste quelque chose qui est sorti comme ça. J'ai toujours dit que j'étais, d'une certaine façon, humoristiquement attardé. Quand j'essayais d'écrire quelque chose de très sérieux et sincère, les gens croyaient que j'étais ironique, et ils riaient. Et quand j'essayais d'écrire quelque chose de drôle, les gens trouvaient ça déprimant au plus haut point. Je n'avais aucun contrôle. Mais j'aime beaucoup le stand-up et la comédie. Je ne pense pas qu'il y ait un poète, un réalisateur, un musicien ou un artiste que j'aime et qui n'utilise pas l'humour dans son art.
Ce qui est intéressant, c'est que la comédie soit une telle référence mais que vous n'utilisiez pas l'humour comme une fin en soi.
Exactement. C'est la dernière ligne qui importe. Il faut toujours sceller la chanson d'une larme. Je ne veux pas être un clown. Je ne veux pas être un troubadour de comptoir ou quelque chose comme ça. Du coup, on doit toujours sous-tendre la chanson avec une sincérité originelle.
> MORRISSEY
D'une certaine manière, ces comparaisons avec Morrissey m'agacent, mais pas plus que ça. Ça m'ennuie tout de même un peu. Ça me rappelle le lycée en Suède : ceux qui écoutaient Morrissey étaient les connards qui restaient dans les couloirs en se foutant de ma gueule. C'était plus quelque chose d'un peu élitiste, mais quoiqu'il en soit, c'était des connards. En même temps, je m'en fiche un peu parce que ça veut juste dire que je peux continuer à copier tous les autres artistes que j'aime vraiment. Parfois les gens font référence à Jonathan Richman ou à The Avalanches, des choses comme ça, mais j'ai l'impression d'avoir emprunté à tant d'autres encore, et je peux continuer à le faire car personne ne va le remarquer. Tout le monde s'en tient à Morrissey.
Est-ce qu'il y a d'autres choses que vous avez lues ou entendues qui ne correspondaient pas exactement à l'idée que vous vous en faites ?
Oui, ça arrive rarement, mais c'est aussi une question de journalisme musical : ça marche comme ça, ils doivent faire des comparaisons avec d'autres artistes, mais je n'ai pas vraiment l'impression d'avoir beaucoup en commun avec les autres musiciens. J'ai l'impression d'être plus proche de comédiens ou d'écrivains, peut-être de poètes, que de, disons, Belle & Sebastian et Morrissey. J'ai un ami qui est dessinateur de BD, et quand il fait des interviews, on lui demande toujours : "Alors, vous êtes influencé par quoi ? Garfield ?". Et il répond : "non, par Belle & Sebastian ou Morrissey plutôt que par Garfield ou quoique soit d'autre". Je pense que tout le monde emprunte à d'autres domaines que son propre domaine, ça permet de conserver une certaine fraîcheur. Par exemple, je regarde énormément de films. J'aime aussi beaucoup la poésie parce que j'ai plus tendance à utiliser la prose, je suis beaucoup plus direct quand j'écris. J'essaye d'éviter les métaphores autant que possible. C'est une façon différente de s'exprimer que j'aime. Même si mes paroles deviennent un petit plus poétiques au fil des années.
Vous pouvez citer des noms de poètes ou de réalisateurs ?
Oh, c'est dur de le faire sans être devant ma bibliothèque. Le dernier film que j'ai vu, c'était Le Samouraï. Vous voyez, ce film français ?...
Oui, avec Alain Delon, je l'aime beaucoup.
Moi aussi. Je ne peux pas vraiment dire que cela m'a vraiment influencé, mais je sens une connexion avec le reste. C'est une somme de choses qui me marquent.
> ARTHUR RUSSELL
Je l'ai découvert il y a longtemps, un ami m'avait fait une cassette avec Another Thought, et j'ai mis du temps à me rendre compte à qui j'avais affaire. Quelques années plus tard, on a commencé à parler de lui, ils sortaient toutes ces rééditions de ses disques, et je me disais : "ça sonne familier, mais je ne sais pas qui c'est". Mais j'en ai aussi un souvenir très précis datant de l'époque où je suis allé dans la vallée de la Moselle. J'avais dix-neuf ans, je venais d'avoir mon diplôme, et tous mes amis avaient économisé pour aller à Londres ou à Paris. Je n'avais pour ma part qu'une centaine d'euros en poche, alors j'ai décidé d'aller dans la vallée de la Moselle, cette région vinicole d'Allemagne de l'Ouest. Vous ne connaissez sans doute pas parce que seuls les gens de plus de cinquante ans vont là-bas. Un endroit pour les vieux qui aiment le vin. Je pensais qu'il y aurait des jeunes gens, qu'il y aurait moyen d'y faire la fête, mais lorsque je suis arrivé il n'y avait que des vieux. Partout. Mais c'était vraiment agréable de se balader seul, acheter une bouteille de vin, mettre la cassette que cet ami m'avait préparé, écouter Another Thought, attraper des coups de soleil sur la nuque, tout ça... Mais oui, j'aime beaucoup Arthur Russell, qui fait émerger la beauté de toutes les choses insignifiantes. J'avais rencontré son ex-compagnon, euh... Tom ? (ndlr. il hésite avant qu'on lui précise qu'il s'agit bien de Tom Lee). Et il m'a raconté qu'Arthur Russell lui avait un jour écrit une chanson, I Brush My Teeth For You. C'est tout simplement la plus belle idée de l'amour que je connaisse.
Avez-vous écouté Love Is Overtaking Me ? Votre reprise était plus ancienne.
Bien sûr, j'adore ce disque. Il renferme quelque chose d'autre que j'aime chez Arthur Russell. Vous savez, quand j'ai commencé à faire de la musique, je me disais que je voulais être un chanteur country, et le lendemain je me disais que je voulais être une star du disco, mais tout en moi me disait que c'était impossible, que ça n'allait pas ensemble. Et quand j'ai écouté Arthur Russell, je me suis rendu compte qu'il accordait tout ça, justement. La country, la disco, l'avant-garde, le folk, il les mélangeait parfaitement. C'est aussi quelque chose que j'essaie aussi de faire dans ma musique, et j'étais heureux de voir que quelqu'un avant moi avait pensé presque à la même chose.
> AUSTRALIE
J'y vis encore, à Melbourne. Je n'ai pas de visa en bonne et due forme, mais je loue un appartement avec d'autres gens. Je n'aime pas vraiment le pays, mais j'adore Melbourne. Le pays est assez conservateur, et je ne suis pas un féru de barbecue ni de koalas, ou n'importe quoi de ce genre. Mais tout pays un peu conservateur a cette petite oasis de gens ouverts et libres-penseurs, et en Australie c'est Melbourne. Toute la bonne musique y est, les meilleures personnes, les meilleurs clubs. J'étais venu pour une fille au départ, c'était une histoire de longue date, mais ça n'a pas marché, alors je suis tombé amoureux de la ville à défaut de la fille. Une histoire qui dure depuis deux ans maintenant.
> THE END OF THE WORLD IS BIGGER THAN LOVE
J'ai assez de nouvelles chansons pour faire un album, mais je l'envisage d'ores et déjà comme un premier essai. Mes disques précédents étaient assez grossièrement agencés : un tas de morceaux mis ensemble sur un disque. Maintenant, je travaille à quelque chose de plus cohérent. Je cherche un fil conducteur qui lierait les compositions entre elles, mais je n'ai pas encore tout à fait trouvé. Cependant, l'un des traits d'union entre pas mal de ces chansons est le doute, le doute quand il s'agit d'amour ou de relations, quelque chose qui est vraiment présent dans The End Of The World Is Bigger Than Love. Je pense que c'est très sain, d'avoir des doutes de temps en temps... Surtout si vous êtes Jens Lekman, vous doutez beaucoup.
C'est une belle idée de considérer l'amour en réalisant que quelque chose le surpasse.
C'est exactement ça. Certain l'ont trouvée cynique, ou froide, et me l'ont écrit lorsque j'ai commencé à jouer cette composition sur scène. Mais je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit de cynique ou de froid lorsqu'on dit que la seule chose qui soit plus importante que l'amour, c'est la fin du monde. C'est surtout un moyen de dire qu'il n'y a rien de plus beau que l'amour.
> COMÉDIE
Quand j'ai commencé à composer, je n'ai pas essayé d'écrire de façon comique. Ça a été un processus. Comme un voyage, je dirais. C'est juste quelque chose qui est sorti comme ça. J'ai toujours dit que j'étais, d'une certaine façon, humoristiquement attardé. Quand j'essayais d'écrire quelque chose de très sérieux et sincère, les gens croyaient que j'étais ironique, et ils riaient. Et quand j'essayais d'écrire quelque chose de drôle, les gens trouvaient ça déprimant au plus haut point. Je n'avais aucun contrôle. Mais j'aime beaucoup le stand-up et la comédie. Je ne pense pas qu'il y ait un poète, un réalisateur, un musicien ou un artiste que j'aime et qui n'utilise pas l'humour dans son art.
Ce qui est intéressant, c'est que la comédie soit une telle référence mais que vous n'utilisiez pas l'humour comme une fin en soi.
Exactement. C'est la dernière ligne qui importe. Il faut toujours sceller la chanson d'une larme. Je ne veux pas être un clown. Je ne veux pas être un troubadour de comptoir ou quelque chose comme ça. Du coup, on doit toujours sous-tendre la chanson avec une sincérité originelle.
> MORRISSEY
D'une certaine manière, ces comparaisons avec Morrissey m'agacent, mais pas plus que ça. Ça m'ennuie tout de même un peu. Ça me rappelle le lycée en Suède : ceux qui écoutaient Morrissey étaient les connards qui restaient dans les couloirs en se foutant de ma gueule. C'était plus quelque chose d'un peu élitiste, mais quoiqu'il en soit, c'était des connards. En même temps, je m'en fiche un peu parce que ça veut juste dire que je peux continuer à copier tous les autres artistes que j'aime vraiment. Parfois les gens font référence à Jonathan Richman ou à The Avalanches, des choses comme ça, mais j'ai l'impression d'avoir emprunté à tant d'autres encore, et je peux continuer à le faire car personne ne va le remarquer. Tout le monde s'en tient à Morrissey.
Est-ce qu'il y a d'autres choses que vous avez lues ou entendues qui ne correspondaient pas exactement à l'idée que vous vous en faites ?
Oui, ça arrive rarement, mais c'est aussi une question de journalisme musical : ça marche comme ça, ils doivent faire des comparaisons avec d'autres artistes, mais je n'ai pas vraiment l'impression d'avoir beaucoup en commun avec les autres musiciens. J'ai l'impression d'être plus proche de comédiens ou d'écrivains, peut-être de poètes, que de, disons, Belle & Sebastian et Morrissey. J'ai un ami qui est dessinateur de BD, et quand il fait des interviews, on lui demande toujours : "Alors, vous êtes influencé par quoi ? Garfield ?". Et il répond : "non, par Belle & Sebastian ou Morrissey plutôt que par Garfield ou quoique soit d'autre". Je pense que tout le monde emprunte à d'autres domaines que son propre domaine, ça permet de conserver une certaine fraîcheur. Par exemple, je regarde énormément de films. J'aime aussi beaucoup la poésie parce que j'ai plus tendance à utiliser la prose, je suis beaucoup plus direct quand j'écris. J'essaye d'éviter les métaphores autant que possible. C'est une façon différente de s'exprimer que j'aime. Même si mes paroles deviennent un petit plus poétiques au fil des années.
Vous pouvez citer des noms de poètes ou de réalisateurs ?
Oh, c'est dur de le faire sans être devant ma bibliothèque. Le dernier film que j'ai vu, c'était Le Samouraï. Vous voyez, ce film français ?...
Oui, avec Alain Delon, je l'aime beaucoup.
Moi aussi. Je ne peux pas vraiment dire que cela m'a vraiment influencé, mais je sens une connexion avec le reste. C'est une somme de choses qui me marquent.