Aux
championnats du monde d’éclectisme, la Suède arrive cette année largement en
tête, notamment grâce à la performance historique du grand Jens Lekman, qui
ramène d’un coup douze médailles d’or avec Night Falls Over Kortedala. Son deuxième album est l’une des meilleures
performances pop de l’année, un feu d’artifice d’idées abracadabrantes(ques),
une explosion de mélodies imparables, un cocktail de samples et
d’orchestrations à consommer sans modération. Le Suédois réussit l’exploit
d’ouvrir encore sa palette sonore tout en affinant un style unique, une façon
bien particulière d’habiller ses chansons avec des arrangements chipés ici ou
là, des chœurs et un travail époustouflant sur les rythmiques. C’est
précisément ce qui ouvre de nouveaux horizons à des morceaux qui lorgnent vers
une disco soyeuse et clinquante (Sipping
On The Sweet Nectar), se frottent à des ambiances tropicales (Into Eternity) ou s’essaient à une soul
gospel du meilleur effet (Kanske Ar Jag
Kar I Dig). Ce voyage en chambre autour du monde est truffé de surprises et
de trouvailles qui émerveillent un peu plus à chaque écoute. Piano, clochettes,
cuivres, cordes, flûte, accordéon, guitare et boîtes à rythmes semblent s’entrechoquer
puis prendre place harmonieusement, sous la direction d’un Jens Lekman très
convaincant en chef d’orchestre farfelu mais précis et décidé dans sa conduite
des opérations. Très naturellement, notre chouchou suédois pond ainsi des tubes
incroyables, comme ce Your Arms Around Me
et son riff de guitare lumineux, amoureusement enveloppé par des violons et un
banjo, ou l’épatant single Friday Night
At The Drive-In Bingo, pop rétro en roue libre. Son timbre de crooner fait
merveille, souffle romantique sur des chansons d’une finesse, d’une poésie et
d’une drôlerie sans équivalent. Car c’est bien là Lekman coiffe ses
contemporains sur le poteau, avec une écriture fantasque qui excelle à raconter
des histoires touchantes ou improbables avec des mots qui font mouche. Ainsi
cette carte postale à Nina, qui aime les filles, mais pour qui Jens a été à
Berlin un faux petit ami, histoire de rassurer son papa. Description
hilarante d’un repas de famille ponctuée par cette phrase géniale aux rimes
très riches : “Your father’s mailing
me all the time/He says he just want to say hi/I send him out of office
auto-replies. Mais la palme du meilleur texte revient
à Shirin, accessoirement plus belle
chanson du disque, sur l’ancienne coiffeuse de Jens, Irakienne réfugiée à Göteborg,
qui avait installé un petit salon de beauté clandestin dans son appartement. Elle
ne comprend ni l’anglais ni le suédois, aussi on parle avec les yeux : “When Shirin cuts my hair, it’s like
a love affair/I show her my passport what I look like/But she just smiles and
lets me know it’s gonna be all right/ When Shirin does her magic to my frizzy
straws/Immigration and tax represantatives stumbled upon the lot/But what if it
reaches the government that you have a beauty salon in your own apartment ?/I
won’t tell anyone !” Sur la pochette de Night Falls Over Kortedala ,
Jens Lekman, les cheveux entre de bonnes mains, a une expression extatique. Un
intense bonheur que l’on partage à l’écoute d’un disque généreux et souvent
décoiffant.