Dix ans exactement après Mustango (1999), Jean-Louis Bergheaud est reparti en terres américaines. Entouré
de son vieux complice Christophe Dupouy, l’Auvergnat a enregistré à Nashville
son meilleur album de la décennie. Débarrassé de ses habitudes omnipotentes,
Murat brûle d’un feu ardent sur Le Cours
Ordinaire Des Choses. Paroles d’un papa chanteur qui combat son mal-être en
produisant un disque annuel.
[Interview Franck Vergeade].
Magic : Avec ce douzième album, as-tu enfin réalisé ton “rêve américain” après la tentative avortée d’enregistrer avec le Crazy Horse, à l’époque de Vénus (1993) ? Quel meilleur rêve sinon celui de jouer avec la crème des musiciens ?
Jean-Louis Murat : C’est toujours très valorisant de collaborer avec des pointures, comme le guitariste Marc Ribot par le passé. Rester uniquement dans une réalité française peut finir par me rendre dépressif. Fin novembre, après la première partie de la tournée de Tristan (2008), j’ai appelé mon vieux pote Christophe Dupouy pour lui dire que je voulais partir à Nashville, dès le mois de février, pour enregistrer mon nouvel album, en choisissant le meilleur studio et les meilleurs musiciens. Il m’a évidemment pris pour un dingue. (Rires.)
En quoi Ocean Way est-il le meilleur studio de Nashville ?
La liste des artistes qui y sont passés – The Raconteurs pour prendre l’exemple récent le plus notoire – est suffisamment éloquente. Et l’assistant du studio, Rob Clark, a travaillé pendant des années avec Neil Young. À Nashville, je suis donc arrivé les mains dans les poches. Là-bas, je me suis senti comme un poisson dans l’eau. J’avais déjà éprouvé ce sentiment à New York, pendant l’enregistrement de Mustango (1999). Je suis beaucoup plus à l’aise dans les studios américains que français. De toute façon, tu n’as pas d’autre choix que d’assurer. Aux États-Unis, les musiciens n’ont pas d’accordeur, ils ne jouent pas au clic et pigent leur partie en moins d’une minute. Pour ne rien gâcher, ils sont très gentils et attentifs à ton travail. En une semaine, l’album était enregistré. Ce fut un véritable enchantement, qui m’a redonné envie de faire de la musique après un album et deux tournées en solitaire. J’ai hâte d’y retourner pour prolonger l’expérience. En partant, je l’ai promis à toute l’équipe d’Ocean Way.
Par quoi as-tu été particulièrement bluffé ?
Contrairement à New York, les habitants de Nashville sont moins prétentieux, même si personne n’est réellement originaire du Tennessee. Depuis le 11 Septembre, beaucoup de musiciens new-yorkais sont partis vivre à Nasvhille. Idem pour les Californiens. Comme me l’expliquait un bassiste, il n’y a plus vraiment de boulot à Los Angeles, en dehors du hip hop. Nashville concentre ainsi les meilleurs musiciens américains. Les studios regorgent d’un matériel de rêve, datant des années 40, 50, servi par une maintenance idoine. C’est l’un des derniers bastions de musique à l’ancienne.
Ce disque marque donc les retrouvailles avec Christophe Dupouy, ton complice depuis Cheyenne Autumn (1989), dix ans tout juste après votre dernière collaboration.
Eh oui, les dix ans de Mustango (1999), les quarante ans de Nashville Skyline (1969) et les… cinquante ans de Michael Jackson (ndlr. l’interview a lieu le jour de la cérémonie en hommage à l’auteur de Thriller, le 7 juillet dernier). D’ailleurs, sa mort nous a valu le meilleur titre de Libération depuis dix ans (ndlr. “Too bad”). Comme Denis Clavaizolle, mon autre frère d’arme, Christophe Dupouy est un grand garçon. Entre nous, il n’y a jamais aucune fâcherie, aucun énervement. C’en est même épatant. Par moments, nous avons mutuellement besoin d’air pour mieux nous retrouver.
Au générique de l’album, on découvre une nouvelle choriste, Cherie Oakley, qui n’est pas sans évoquer la voix sensuelle de Jennifer Charles. Comment l’as-tu débusquée ?
Sur le conseil unanime des musiciens. Ils me parlaient tous de Cherie… J’adore les voix de filles qui ne craignent pas les garçons. (Rires.) Malheureusement, elles deviennent une denrée de plus en plus rare.
La troisième chanson, M Maudit, est-elle une référence à peine dissimulée au film de Fritz Lang ?
Pas vraiment. M, c’est moi en l’occurrence. Il m’arrive de le penser, comme lorsque je me retrouve à Montceau-les-Mines pour chanter devant cent personnes. C’est une sorte de malédiction… Ce n’est pas toujours facile à vivre. En me lançant dans la musique, je n’avais pas forcément imaginé une telle tournure : vingt-cinq disques (tous enregistrements confondus), cent spectateurs…
Penses-tu avoir raté un virage radiophonique ou commercial dans ta carrière ?
J’ai beaucoup péché par défaut de comportement. Issu d’un milieu populaire, je ne sais pas toujours bien me tenir. S’il faut trois générations pour apprendre à porter le nœud papillon, il en faut au moins autant pour rester policé face aux médias. Or, dans ma famille, on ne m’a jamais appris à faire couler le robinet d’eau tiède. Résultat : j’ai payé très très cher ma franchise. Comment être franc dans un monde d’hypocrites ? Cette question pourrait finalement résumer ma carrière.
AMATEURISME
Quel est Le Cours Ordinaire de Jean-Louis Murat ?
Écrire des chansons, enregistrer des disques. Sinon, je m’ennuie profondément. Dès que j’ai lancé le projet d’un album, je vais bien. Dès qu’il est mixé et gravé, je retombe malade dans les quarante-huit heures qui suivent. Ma femme, Laure Bergheaud, le sait mieux que personne.
À la manière du baby blues, tu souffrirais donc d’un disque blues…
CD blues… (Sourire.) Alors, il faut vite que je remette en chantier un autre disque pour endiguer le mal-être.
Depuis dix ans, tu tiens le rythme métronomique d’une sortie annuelle.
Je ne ressens aucun épuisement, bien au contraire. Je fourmille toujours de trente-six mille idées, mais chaque disque doit financer le suivant. Je suis une petite entreprise. Le problème, c’est que les magasins n’acceptent plus que deux références par artiste. Par conséquent, à chaque nouvel album, l’antépénultième est aussitôt retirée de la vente. Nous ne vivons malheureusement plus l’époque bénie où l’on pouvait disposer d’un bac entier à son nom…
Qu’en est-il de la publication des dizaines d’inédits enregistrés depuis toutes ces années ?
EMI et mon manager (ndlr. Marie Audigier) travaillent effectivement à ce projet, mais je n’y suis guère favorable. D’autant qu’EMI a perdu des bandes, datant notamment de l’époque de Passions Privées (1984). Il y a au moins trois ou quatre titres mixés sur bande, qui ont ainsi totalement disparu. Mes archives sont dispersées dans trois labels (EMI, Virgin et Labels) de la même maison de disques. C’est un tel capharnaüm…
Dans une interview retentissante au Monde, en 2007, tu parlais d’un “leurre” à propos d’Internet et de la crise du disque.
En effet, on pourrait parler de crise du disque si les gens n’avaient plus envie d’écouter de la musique ou si les artistes n’avaient plus envie d’en faire. On assiste donc à une crise de rentabilité, pas de désir ni de production. Nous sommes simplement passés d’un format à un autre. Il est toujours difficile de s’arracher à un schéma, fût-il désuet, surtout lorsque le nouveau n’est pas encore défini. Nous sommes encore dans une phase de transition, et l’industrie du disque doit s’adapter aux nouveaux moyens de diffusion de la musique. Pareil pour la presse, dont la crise est peut-être plus grave. Il faut aussi que les éditeurs de littérature se méfient, même s’ils sont encore à l’abri. Je vois donc cela comme une crise globale de civilisation, mais je me répète : je ne suis pas en crise, et toi, non plus. Sinon, nous ne serions pas là à discuter. Hurler contre le progrès technique, qui est inéluctable, est toujours contreproductif.
Pourquoi n’as-tu pas pris position publiquement par rapport à la loi Hadopi ?
Comme tous les gens du business que je connais (artistes, musiciens ou techniciens), j’étais à fond pour cette loi Hadopi, mais j’hésitais à le dire. Parce que les internautes représentent une telle puissance de feu que je me serais aussitôt retrouvé bombardé d’emails. Rares sont les artistes qui osent prendre la parole publiquement. Tout le monde est terrifié. Pourtant, le début de la loi est inattaquable : elle pose le droit d’auteur comme un droit de l’homme inaliénable. C’est à partir de ce point fondamental que tout le reste se structurera. Sans droits d’auteur, je ne pourrai plus payer les musiciens et les techniciens de studio. Aujourd’hui, certains d’entre eux touchent même le RSA… En six ans, il y a eu une perte de douze mille emplois dans les activités artistiques. C’est un chiffre terrible. Or, sans excellent personnel, il sera compliqué de faire de bons disques, de bons films, de bonnes pièces de théâtre. À ce rythme-là, on basculerait lentement vers un monde de l’amateurisme. La création ou l’expression artistique ne serait alors plus assurée que par des amateurs… C’est un danger inacceptable. À Nashville, j’ai enregistré mon album avec une addition de professionnels, pas d’amateurs.
Te verrais-tu vivre à Nashville ?
Pas du tout. Je suis très bien en Auvergne. D’ailleurs, je n’ai pas ressenti une grande différence entre Clermont-Ferrand et Nashville. Dans les magasins, je n’ai rien trouvé à rapporter à mes enfants que je ne pourrai acheter chez Auchan. (Sourire.) La mondialisation a tué l’exotisme.
MENDIANT
Justement, tu es bien occupé en dehors de ta vie d’artiste ?
J’ai une vie de jeune papa – cinq ans pour Justine et deux ans pour Gaspard –, qui est ma vie numéro 1. Je commence mes journées par prendre le petit-déjeuner avec eux. Il n’y a rien de mieux que de faire des enfants. C’est un bonheur quotidien. Je suis chef de famille. Enfin… À la question du métier de son père, Justine a répondu à l’institutrice que j’aidais sa maman à faire le ménage. (Rires.) Mes enfants ont du mal à savoir ce que je fais précisément. Tant mieux. Je freinerai toujours leurs pulsions artistiques pour les orienter vers des métiers sérieux. Il faut se méfier des enfants d’artistes, surtout si c’est pour finir par chanter du jazz manouche.
Regrettes-tu parfois d’avoir été chanteur ?
Je n’avais pas le choix. J’ai tout essayé : travailler pour d’autres, vivre dans la marge, risquer la prison. J’ai bossé partout : dans l’industrie pétrolière, la banque, la presse, le porte-à-porte, la peinture, la charcuterie… Il n’y absolument aucun métier qui pouvait me convenir. À l’époque de mon premier groupe Clara, je chantais Infirmier Ou Mercernaire. À vingt-cinq ans, j’ai donc pris la décision rimbaldienne de ne plus jamais travailler. Car jouer de la guitare et chanter, ce n’est pas un travail, mais avant tout un plaisir qui me fait vivre. Je ne sais plus quel homme de l’excellence disait qu’il existait trois solutions dans le vie : mendiant, voleur ou artiste. L’esprit français dirait que le métier d’artiste consiste à combiner les trois…
Pourrais-tu à nouveau chanter avec Carla Bruni, devenue depuis votre duo publié sur Mockba (2005) la femme du président de la République ?
Bien sûr, sans problème. Ce n’est parce qu’elle est la femme du Président que ce n’est plus une fille sensationnelle… On ne peut pas juger les personnes en fonction de leur époux. Comme je l’ai toujours dit et répété, Carla est une fille vraiment fiable. Si tu as le moindre pépin, elle est là. Elle fait partie de ces personnes sur qui l’on peut compter.
Penses-tu qu’elle initie la discographie de Murat à son mari ?
Je n’en sais fichtrement rien. S’ils s’aiment, c’est normal qu’il s’intéresse à ses goûts, comme je le fais auprès de ma femme.
Certes, mais tu n’as pas épousé ton contraire.
Il n’y a que les contraires qui s’attirent. Il ne faut pas outrepasser l’intimité des personnes. Telle que je la connais, Carla est une fille sensationnelle. D’ailleurs, ce serait bien que nous refassions un duo ou que j’écrive une chanson pour elle. Depuis que je suis adolescent, les mecs prêchent dans le désert. Nous espérons de toute notre force que les femmes soient libres. Et je ne parle pas seulement d’une égalité de statut, mais d’une égalité de comportement. Il faut donc être en accord avec nos pensées. Sur le cas de Carla Bruni, je dis : “Chapeau !” Elle a une vie dont on écrit les romans. Six ans passés avec Mick Jagger, intime de Keith Richards, ça vaut des points. Moi, je donnerai mes chaussettes pour côtoyer Keith Richards. Je ne peux aimer que la femme émancipée.
[Interview Franck Vergeade].
Magic : Avec ce douzième album, as-tu enfin réalisé ton “rêve américain” après la tentative avortée d’enregistrer avec le Crazy Horse, à l’époque de Vénus (1993) ? Quel meilleur rêve sinon celui de jouer avec la crème des musiciens ?
Jean-Louis Murat : C’est toujours très valorisant de collaborer avec des pointures, comme le guitariste Marc Ribot par le passé. Rester uniquement dans une réalité française peut finir par me rendre dépressif. Fin novembre, après la première partie de la tournée de Tristan (2008), j’ai appelé mon vieux pote Christophe Dupouy pour lui dire que je voulais partir à Nashville, dès le mois de février, pour enregistrer mon nouvel album, en choisissant le meilleur studio et les meilleurs musiciens. Il m’a évidemment pris pour un dingue. (Rires.)
En quoi Ocean Way est-il le meilleur studio de Nashville ?
La liste des artistes qui y sont passés – The Raconteurs pour prendre l’exemple récent le plus notoire – est suffisamment éloquente. Et l’assistant du studio, Rob Clark, a travaillé pendant des années avec Neil Young. À Nashville, je suis donc arrivé les mains dans les poches. Là-bas, je me suis senti comme un poisson dans l’eau. J’avais déjà éprouvé ce sentiment à New York, pendant l’enregistrement de Mustango (1999). Je suis beaucoup plus à l’aise dans les studios américains que français. De toute façon, tu n’as pas d’autre choix que d’assurer. Aux États-Unis, les musiciens n’ont pas d’accordeur, ils ne jouent pas au clic et pigent leur partie en moins d’une minute. Pour ne rien gâcher, ils sont très gentils et attentifs à ton travail. En une semaine, l’album était enregistré. Ce fut un véritable enchantement, qui m’a redonné envie de faire de la musique après un album et deux tournées en solitaire. J’ai hâte d’y retourner pour prolonger l’expérience. En partant, je l’ai promis à toute l’équipe d’Ocean Way.
Par quoi as-tu été particulièrement bluffé ?
Contrairement à New York, les habitants de Nashville sont moins prétentieux, même si personne n’est réellement originaire du Tennessee. Depuis le 11 Septembre, beaucoup de musiciens new-yorkais sont partis vivre à Nasvhille. Idem pour les Californiens. Comme me l’expliquait un bassiste, il n’y a plus vraiment de boulot à Los Angeles, en dehors du hip hop. Nashville concentre ainsi les meilleurs musiciens américains. Les studios regorgent d’un matériel de rêve, datant des années 40, 50, servi par une maintenance idoine. C’est l’un des derniers bastions de musique à l’ancienne.
Ce disque marque donc les retrouvailles avec Christophe Dupouy, ton complice depuis Cheyenne Autumn (1989), dix ans tout juste après votre dernière collaboration.
Eh oui, les dix ans de Mustango (1999), les quarante ans de Nashville Skyline (1969) et les… cinquante ans de Michael Jackson (ndlr. l’interview a lieu le jour de la cérémonie en hommage à l’auteur de Thriller, le 7 juillet dernier). D’ailleurs, sa mort nous a valu le meilleur titre de Libération depuis dix ans (ndlr. “Too bad”). Comme Denis Clavaizolle, mon autre frère d’arme, Christophe Dupouy est un grand garçon. Entre nous, il n’y a jamais aucune fâcherie, aucun énervement. C’en est même épatant. Par moments, nous avons mutuellement besoin d’air pour mieux nous retrouver.
Au générique de l’album, on découvre une nouvelle choriste, Cherie Oakley, qui n’est pas sans évoquer la voix sensuelle de Jennifer Charles. Comment l’as-tu débusquée ?
Sur le conseil unanime des musiciens. Ils me parlaient tous de Cherie… J’adore les voix de filles qui ne craignent pas les garçons. (Rires.) Malheureusement, elles deviennent une denrée de plus en plus rare.
La troisième chanson, M Maudit, est-elle une référence à peine dissimulée au film de Fritz Lang ?
Pas vraiment. M, c’est moi en l’occurrence. Il m’arrive de le penser, comme lorsque je me retrouve à Montceau-les-Mines pour chanter devant cent personnes. C’est une sorte de malédiction… Ce n’est pas toujours facile à vivre. En me lançant dans la musique, je n’avais pas forcément imaginé une telle tournure : vingt-cinq disques (tous enregistrements confondus), cent spectateurs…
Penses-tu avoir raté un virage radiophonique ou commercial dans ta carrière ?
J’ai beaucoup péché par défaut de comportement. Issu d’un milieu populaire, je ne sais pas toujours bien me tenir. S’il faut trois générations pour apprendre à porter le nœud papillon, il en faut au moins autant pour rester policé face aux médias. Or, dans ma famille, on ne m’a jamais appris à faire couler le robinet d’eau tiède. Résultat : j’ai payé très très cher ma franchise. Comment être franc dans un monde d’hypocrites ? Cette question pourrait finalement résumer ma carrière.
AMATEURISME
Quel est Le Cours Ordinaire de Jean-Louis Murat ?
Écrire des chansons, enregistrer des disques. Sinon, je m’ennuie profondément. Dès que j’ai lancé le projet d’un album, je vais bien. Dès qu’il est mixé et gravé, je retombe malade dans les quarante-huit heures qui suivent. Ma femme, Laure Bergheaud, le sait mieux que personne.
À la manière du baby blues, tu souffrirais donc d’un disque blues…
CD blues… (Sourire.) Alors, il faut vite que je remette en chantier un autre disque pour endiguer le mal-être.
Depuis dix ans, tu tiens le rythme métronomique d’une sortie annuelle.
Je ne ressens aucun épuisement, bien au contraire. Je fourmille toujours de trente-six mille idées, mais chaque disque doit financer le suivant. Je suis une petite entreprise. Le problème, c’est que les magasins n’acceptent plus que deux références par artiste. Par conséquent, à chaque nouvel album, l’antépénultième est aussitôt retirée de la vente. Nous ne vivons malheureusement plus l’époque bénie où l’on pouvait disposer d’un bac entier à son nom…
Qu’en est-il de la publication des dizaines d’inédits enregistrés depuis toutes ces années ?
EMI et mon manager (ndlr. Marie Audigier) travaillent effectivement à ce projet, mais je n’y suis guère favorable. D’autant qu’EMI a perdu des bandes, datant notamment de l’époque de Passions Privées (1984). Il y a au moins trois ou quatre titres mixés sur bande, qui ont ainsi totalement disparu. Mes archives sont dispersées dans trois labels (EMI, Virgin et Labels) de la même maison de disques. C’est un tel capharnaüm…
Dans une interview retentissante au Monde, en 2007, tu parlais d’un “leurre” à propos d’Internet et de la crise du disque.
En effet, on pourrait parler de crise du disque si les gens n’avaient plus envie d’écouter de la musique ou si les artistes n’avaient plus envie d’en faire. On assiste donc à une crise de rentabilité, pas de désir ni de production. Nous sommes simplement passés d’un format à un autre. Il est toujours difficile de s’arracher à un schéma, fût-il désuet, surtout lorsque le nouveau n’est pas encore défini. Nous sommes encore dans une phase de transition, et l’industrie du disque doit s’adapter aux nouveaux moyens de diffusion de la musique. Pareil pour la presse, dont la crise est peut-être plus grave. Il faut aussi que les éditeurs de littérature se méfient, même s’ils sont encore à l’abri. Je vois donc cela comme une crise globale de civilisation, mais je me répète : je ne suis pas en crise, et toi, non plus. Sinon, nous ne serions pas là à discuter. Hurler contre le progrès technique, qui est inéluctable, est toujours contreproductif.
Pourquoi n’as-tu pas pris position publiquement par rapport à la loi Hadopi ?
Comme tous les gens du business que je connais (artistes, musiciens ou techniciens), j’étais à fond pour cette loi Hadopi, mais j’hésitais à le dire. Parce que les internautes représentent une telle puissance de feu que je me serais aussitôt retrouvé bombardé d’emails. Rares sont les artistes qui osent prendre la parole publiquement. Tout le monde est terrifié. Pourtant, le début de la loi est inattaquable : elle pose le droit d’auteur comme un droit de l’homme inaliénable. C’est à partir de ce point fondamental que tout le reste se structurera. Sans droits d’auteur, je ne pourrai plus payer les musiciens et les techniciens de studio. Aujourd’hui, certains d’entre eux touchent même le RSA… En six ans, il y a eu une perte de douze mille emplois dans les activités artistiques. C’est un chiffre terrible. Or, sans excellent personnel, il sera compliqué de faire de bons disques, de bons films, de bonnes pièces de théâtre. À ce rythme-là, on basculerait lentement vers un monde de l’amateurisme. La création ou l’expression artistique ne serait alors plus assurée que par des amateurs… C’est un danger inacceptable. À Nashville, j’ai enregistré mon album avec une addition de professionnels, pas d’amateurs.
Te verrais-tu vivre à Nashville ?
Pas du tout. Je suis très bien en Auvergne. D’ailleurs, je n’ai pas ressenti une grande différence entre Clermont-Ferrand et Nashville. Dans les magasins, je n’ai rien trouvé à rapporter à mes enfants que je ne pourrai acheter chez Auchan. (Sourire.) La mondialisation a tué l’exotisme.
MENDIANT
Justement, tu es bien occupé en dehors de ta vie d’artiste ?
J’ai une vie de jeune papa – cinq ans pour Justine et deux ans pour Gaspard –, qui est ma vie numéro 1. Je commence mes journées par prendre le petit-déjeuner avec eux. Il n’y a rien de mieux que de faire des enfants. C’est un bonheur quotidien. Je suis chef de famille. Enfin… À la question du métier de son père, Justine a répondu à l’institutrice que j’aidais sa maman à faire le ménage. (Rires.) Mes enfants ont du mal à savoir ce que je fais précisément. Tant mieux. Je freinerai toujours leurs pulsions artistiques pour les orienter vers des métiers sérieux. Il faut se méfier des enfants d’artistes, surtout si c’est pour finir par chanter du jazz manouche.
Regrettes-tu parfois d’avoir été chanteur ?
Je n’avais pas le choix. J’ai tout essayé : travailler pour d’autres, vivre dans la marge, risquer la prison. J’ai bossé partout : dans l’industrie pétrolière, la banque, la presse, le porte-à-porte, la peinture, la charcuterie… Il n’y absolument aucun métier qui pouvait me convenir. À l’époque de mon premier groupe Clara, je chantais Infirmier Ou Mercernaire. À vingt-cinq ans, j’ai donc pris la décision rimbaldienne de ne plus jamais travailler. Car jouer de la guitare et chanter, ce n’est pas un travail, mais avant tout un plaisir qui me fait vivre. Je ne sais plus quel homme de l’excellence disait qu’il existait trois solutions dans le vie : mendiant, voleur ou artiste. L’esprit français dirait que le métier d’artiste consiste à combiner les trois…
Pourrais-tu à nouveau chanter avec Carla Bruni, devenue depuis votre duo publié sur Mockba (2005) la femme du président de la République ?
Bien sûr, sans problème. Ce n’est parce qu’elle est la femme du Président que ce n’est plus une fille sensationnelle… On ne peut pas juger les personnes en fonction de leur époux. Comme je l’ai toujours dit et répété, Carla est une fille vraiment fiable. Si tu as le moindre pépin, elle est là. Elle fait partie de ces personnes sur qui l’on peut compter.
Penses-tu qu’elle initie la discographie de Murat à son mari ?
Je n’en sais fichtrement rien. S’ils s’aiment, c’est normal qu’il s’intéresse à ses goûts, comme je le fais auprès de ma femme.
Certes, mais tu n’as pas épousé ton contraire.
Il n’y a que les contraires qui s’attirent. Il ne faut pas outrepasser l’intimité des personnes. Telle que je la connais, Carla est une fille sensationnelle. D’ailleurs, ce serait bien que nous refassions un duo ou que j’écrive une chanson pour elle. Depuis que je suis adolescent, les mecs prêchent dans le désert. Nous espérons de toute notre force que les femmes soient libres. Et je ne parle pas seulement d’une égalité de statut, mais d’une égalité de comportement. Il faut donc être en accord avec nos pensées. Sur le cas de Carla Bruni, je dis : “Chapeau !” Elle a une vie dont on écrit les romans. Six ans passés avec Mick Jagger, intime de Keith Richards, ça vaut des points. Moi, je donnerai mes chaussettes pour côtoyer Keith Richards. Je ne peux aimer que la femme émancipée.
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Interview exclusive du vieux complice Christophe Pie
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