Se marier. Faire un enfant. S'installer en France. Troquer ses chemises à paillettes contre des pantalons en velours élimés sur les fesses. Laisser ses cheveux coller le long de sa nuque. Esquiver les projecteurs. Combien de chances pour que, à vue de nez, la nouvelle vie de Jarvis n'ait signalé sa mort artistique ? Égoïstement, on aurait voulu sortir les perfusions et les électrochocs, secouer son corps décharné pour le ramener à la raison. Lui dire de dégager fissa en Angleterre et de ne revenir qu'avec un chef d'oeuvre sous le bras. De son coma prolongé, Jarvis ricanait. Évidemment, il préparait le terrain en douce. Et nous de remercier les vertus de la vie de famille. Inutile d'attendre les aventures de Cocker dans le backstage du Paris Paris ni le récit de ses promenades dominicales au jardin du Luxembourg. Auparavant enclin à la sociologie de comptoir qu'il avait érigé en art, Jarvis se tourne vers une écriture plus poétique, servie par son talent de conteur intact. Dans la même veine sombre, certes moins saillante, que This Is Hardcore, ce premier album solo est une longue ballade introspective en mode mineur. La texture moite des chansons, appuyée par un piano sec, des cordes coupantes ou des couches de guitares fifties frappées du sceau Hawley, répond à la noirceur des paroles. Avec ses allures de prédicateur glam (Black Magic), de prêcheur country sorti de The Wickerman (Heavy Weather), de gourou manipulateur à la Mitchum (I Will Kill Again), Jarvis raconte l'aliénation comme jamais (Big Julie, introduit par un extrait du magnifique The Member Of The Wedding de Carson McCullers) et philosophe sur l'état du monde avec une retenue qu'on ne lui connaissait pas ((Cunts Are Still) Running The World, Quantum Theory). Et quand il s'agit de se réapproprier son répertoire, jusqu'ici en jachère chez Nancy Sinatra, le grand échalas blême redouble d'ingéniosité : Baby's Coming Back To Me prend un coup de soleil dans les Antilles et Don't Let Him Waste Your Time se rapproche un peu plus du Only You Know de Dion. Qui, aujourd'hui, peut encore s'en tirer sans perdre une once de glamour en comparant la fin d'une relation amoureuse au déclin de l'Empire romain From A To I, seul tube possible de cet album impassible ? La réponse tient dans le titre en forme de manifeste intime : Jarvis, l'éternel sauveur de la pop et de l'humanité en général. Reste à savoir s'il n'est pas déjà trop tard pour ces deux dernières.