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Jordan Geiger vocalise à sa frêle image. Comme si à l'intérieur de son corps mal épaissi tempêtait une émotivité trop rapidement rudoyée, le souffle de l'Américain pirouette avec étrangeté entre arabesques enfantines et feulements d'une vieille âme passée du côté des ombres, swingue entre les apostrophes d'un mioche candide et les grincements de son squelette déjà rongé de partout. La valse à torse ouvert de Geiger fit de No Rest For Ghosts (2005), le deuxième essai de son groupe attitré Minus Story, un pinacle de rock aux armes baissées, et auréole encore d'un baume fascinant le premier album de son projet solo Hospital Ships. Paru en 2008 aux États-Unis et édité ce mois-ci par-devers nous via le bastion auvergnat Kütu Folk, Oh, Ramona décline l'emprise singulière du chantre de façon plus avenante et moins solennelle que lorsque ses habituels acolytes du Kansas tonnent et vrillent en sa compagnie.




Bitter Radio Single et Baby For J. lancent ainsi l'œuvre avec un entrain surprise. Le ton est confident et l'instrumentation foisonne avec discrétion, les carillons chéris emballent et les claires ritournelles agrippent notre estime en s'arrimant sur les habituelles dissonances lo-fi dont Jordan est si toqué. Et si le début en pure ivoire de I Do Not Understand nous fait penser que la récente comparaison avec Perfume Genius n'était pas si débilos, The Shots I Drank embraye de plus belle sur cette mystérieuse vitesse que Jordan, son timbre ardent et son songwriting déviant, sont les seuls à pouvoir atteindre en vous trimballant dans leur sillage en flammes. Une allure qui vous balade dans des champs de malheur et vous fiche la gaule à l'approche du terminus fatal. Une pop crématoire qui grise l'auditeur à mesure qu'elle s'incinère, tel ce disque qui s'éteint sur quatre fugues à l'abstraction grandissante. Un quarté de pièces parasitées où le silence et le dénuement, les chœurs évanouis et les échos d'outre-tombe, sont invités à s'épancher de plus en plus somptueusement. Jusqu'à en finir avec l'estocade Yellow Rubber Nails, une courte héroïde à l'accordéon qui paraît jouée et bouboulée à travers la paroi de limbes quelconques.



Celles de l'anonymat par exemple ? Car voilà, leader de Minus Story, féru des Flaming Lips à qui il a emprunté son sobriquet solo (les cloches, la distorsion, la voix grise, la mélodie saillante, les paroles maladives, c'est vrai qu'il y a tout dans le morceau des Américains stellaires The Abandoned Hospital Ship), ami de Jonathan Meiburg et fidèle allié de Shearwater, membre lointain du projet français Les Marquises ou collaborateur d'Old Canes : depuis des années, Jordan Geiger s'active grandement, mais son rayonnement se limite à l'envergure de sa grêle carcasse. Ses compères de composition sont vernis, car si Jojo voyait sa carrure augmentée à la dimension de son habileté, ses petons devenus démesurés en écraseraient dix à chaque pas.
Jean-François Le Puil
MAGIC RPM  #145


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